B-TT
mu
sc plaindre que le gouverneur se montrât si peu disposé à lui accorder de nouveau une permission dont il avait fait un usage tout contraire à ses engagemens. Il faut observer que l’ex-Einpereur avait une manière particulière d’envisager sa propre cause. Tl considérait tous les adoucissemens qu’on apportait à son sort, de quelque nature qu’ils fussent, comme la restitution d’une petite partie de cette liberté dont il trouvait qu’on l’avait privé ^légalement et tyranniquement; il ne se faisait pas plus .de scrupule de s’en servir pour l’accroître encore , que le prisonnier dont les mains A sont dégagées de ses chaînes , n’en aurait à rompre les liens qui re tiennent ses pieds. Il ne peut y avoir de doute que , si au moyen du privilège qui lui permettait de se promener sans être suivi d’un officier anglais, il avait pu arranger ou faciliter son évasion , il n’aurait point hésité à en profiter.
Mais, d’un autre côté, si telle était sa pensée qu’il ne pouvait déguiser qu’avec peine, le gouvemeui sc mit lui— meme sur ses gardes pour n’accorder aucun relâchement à la vigilance que la sûreté du prisonnier exigeait. Une semblable indulgence est une sorte de confiance que l’humanité du gardien lui fait placer en son prisonnier; et lorsque ce dernier est de bonne foi, t il ne doit pas en profiter pour causer la disgrâce
'Sm
1 DiSiti
et peut-être même la ruine de celui qui la lui accordé. Cependant si Napoléon se montrait déterminé à avoir plus de relations avec les habitans de Sainte-Hélène et les étrangers qui visitaient l’île que sir Hudson Lowe 11e l’approuvait , il restait seulement à ce dernier à prendre garde (pie de telles entrevues n’eussent pas lieu sans un témoin, en exigeant la mise en vigueur du réglement par lequel un officier anglais devait suivre le captif indomptable dans ses excursions éloignées.
Il est à remarquer que cette communication avec les habitans et ceux qui visitaient Sainte- Hélène n’offrait pas un danger imaginaire ; il y en avait un véritable provenant des projets conçus pour alarmer la surveillance de sir Hudson Lowe et lui faire transgresser les ordres qu’il avait reçus du gouvernement. Les révélations du général Gourgaud sont sur ce point très décisives. Cet officier avoua volontiers qu’il avait toujours existé une communication non interrompue entre les habitans de Longwood et ceux de l’ilc, sans l’intervention du gouverneur et même à son insu. Qu’on s’était servi de ce moyen non seulement pour recevoir et transmettre des lettres, mais aussi pour les imprimés, de l’argent et divers objets dont les habitans de Longwood pouvaient avoir besoin; et que la
correspondance avait lieu en grande partie, directement avec laGrande-Bretagne.Queles personnes qui s’y employaient étaient les Anglais qui visitaient de temps en temps Sainte-Hélène, auprès desquels les personnes de la suite de Buonaparte et ses domestiques avaient un libre accès, et qui, généralement parlant, se montraient disposés, les uns par pure obligeance, les autres pour de très légères sommes , à porter en Europe les lettres ou les paquets qu’on leur confiait. Il paraîtrait aussi que les capitaines et ceux qui étaient à bord des vaisseaux marchands qui touchaient à l’ile , soit que ces vaisseaux appartinssent ou non à la compagnie des Indes, étaient considérés à Longwood comme particulièrement accessibles à la séduction des talens de Buonaparte; de façon que les habitans de Longwood ont envisagé comme une affaire de peu de difficulté d’obtenir un passage sur un de ces bàtimens pour le général Buonaparte lorsqu’il voudrait sortir de l’île. » L’histoire bizarre , racontée par le docteur Antomarchi , d’un certain nombre d’exemplaires de l’ouvrage du docteur O’Meara, qui furent répandus à Sainte-Hélène sous la forme de traités distribués par une société religieuse, vient à l’appui de ce que nous avons dit ci-dessus de la libre communication établie
ayant à la fois à son service l’avarice et la générosité des hommes , le gouverneur dut le séquestrer, autant qu’il le put , de ces individus que d’aussi fortes séductions pourraient attacher à ses intérêts.
Le 7 janvier 1818, le gouvernement anglais fit connaître qu’il approuvait l’extension qu’on avait donnée aux limites dans lesquelles on avait, pour un temps, restreint Napoléon; et afin de lui ménager la facilité de recevoir les personnes qui lui conviendraient, soit pour affaires, soit pour son plaisir, le réglement suivant fut adopté :
« A l’égard de ses relations avec les habitans, je ne vois aucune objection à mettre les choses sur le même pied que l’avait proposé le comte Bertrand, puisqu’il assure que c’est celui qui répond le mieux aux désirs du général Buonaparte. La proposition du comte porte que l’on fera une liste d’un nombre convenu de personnes résidantes dans l’ile, lesquelles seront admises à Longwood , sur la seule invitation du général, sans que l’on s’adresse préalablement à votre excellence pour chaque invitation. Toutefois, vous êtes libre d’accéder ou non aux suggestions du comte Bertrand ; et , pour cela, vous lui direz de soumettre h votre approbation une liste qui n’excède pas cin-
quante personnes demeurant dans l’île, qui puissent être admises à Longwood à des heures raisonnables , sans autre laisser-passer que l’invitation du général Buonaparte ; bien entendu qu’elles délivreront leur invitation, et déclareront leurs noms aux sentinelles des barrières. En approuvant la liste , vous consulterez , autant que cela sera d’accord avec votre devoir, les désirs du général Buonaparte ; mais vous ferez clairement entendre que vous vous réservez le pouvoir discrétionnaire d’effacer de la liste, à quelque époque que ce soit, les noms des individus auxquels vous ne jugerez plus convenable d’accorder un aussi libre accès ; et vous prendrez un soin tout spécial que l’officier de service vous fasse un rapport des personnes admises à Longwood, sur l’invitation du général Buonaparte. »
Nous avons indiqué ces divers sujets de plainte , non pas comme étant les seules causes de dispute ou plutôt de violente discorde entre l’ex-empereur des Français et le gouverneur de Sainte-Hélène , car il y en eut beaucoup d’autres ; ce n’est pas notre dessein, et il n’est pas non plus en notre pouvoir de donner l’histoire détaillée et précise de ces querelles particulières, mais seulement de faire remarquer, puisque notre devoir, quelque pénible qu’il soit, l’exige,
quel fut le caractère et le but de ces débats fâcheux de part et d’autre. Il s’ensuit naturellement qu’une espèce de guerre ouverte ayant éclaté entre les deux partis , chaque point de discussion qui s’élevait entre sir Hudson Lowe et Napoléon , ou bien entre les personnes de la suite de l’un ou de l’autre , devenait un sujet d’offense, et, comme tel, était vivement contesté. C’est ainsi que, lorsque deux armées approchent l’une contre l’autre , les situations et les lieux les plus paisibles perdent leur caractère habituel , et deviennent des points d’attaque et de défense. Chaque circonstance, soit d’af- ' faire ou d’étiquette, qui se présentait à Sainte- Hélène, occasionnait quelque dispute entre Napoléon et sir Hudson Lowe, et chaque dispute aggravait tou j ours leur mutuelle anim osité . Il est au-dessous de la dignité de l’histoire de retracer ces tracasseries , et il est impossible, à moins que d’en avoir été le témoin , ou sans les informations les plus minutieuses sur chaque sujet de querelle , de juger qui eut tort ou raison.
Ilseraitaisé pour nous, par notre position éloignée de ces vives querelles , de condamner l’un ou l’autre parti, peut-être même tous les deux , et de montrer que la raison et la modération eussent amené une conduite et des procédés
a5o VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.*
bien différens , si ces vertus n’étaient comme exclues par ces infirmités humaines auxquelles malherueusement ceux qui ont le pouvoir ou le droit de le réclamer sont plus sujets que la classe commune, qui n’eut jamais ni le pouvoir ni ses prétentions. w
Il ne nous serait pas difficile non plus de supposer, d’une manière abstraite, un gouverneur de Sainte-Hélène qui, ne voyant dans les reproches et les outrages dont Buonaparte l’accablait en toute occasion, que l’inutile bruissement des vagues agitées par la tempête, aurait attendu avec patience et avec une grande tranquillité d’esprit que sa fureur se fut satisfaite et apaisée d’autant plus facilement qu’elle n’aurait trouvé aucune résistance. Nous pouvons concevoir une telle personne enveloppée dans sa propre vertu , et pendant qu’elle remplirait son devoir envers son pays , s’efforçant , par des actes d’indulgence d’autant plus agréables, qu’ils sont moins attendus, et peut-être même moins mérités, d’adoucir la mauvaise humeur que la situation malheureuse d’mi prisonnier doit lui inspirer naturellement ; sans doute un homme doué d’un caractère aussi rare aurait pu trouver les moyens, dans un moment favorable, de rétablir une bonne intelligence, apparente du moins, si elle n’était pas sincère,
et qui eût diminué les nombreuses contrariétés qu’éprouvaient le gouverneur et le prisonnier. ■ Mais , pour nous former l’idée d’un tel homme , , nous devons le supposer doué d’une stoïque impassibilité pour les plus grossières insultes qu’on lui prodiguait avant qu’il eût rien fait pour les mériter, et qui prouvaient évidem- ♦ment que Napoléon était déterminé d’avance k se montrer hostile envers lui ; il aurait fallu posséder pour cela yn calme d’esprit et une vertu peu commune. Il est plus naturel qu’un fonctionnaire public, tel que le gouverneur de Sainte -Hélène , fût piqué de ces mauvais procédés , dont il ne pouvait obtenir d’autre satisfaction régulière que de tourmenter et vexer celui qui l’avait insulté à dessein; ou du moins , il était porté à voir avec indifférence que son prisonnier fût plus ou moins affecté des mesures qu’il adoptait, au lieu d’user de ménagemens pour épargner sa susceptibilité dans l’exercice de ses fâcheuses fonctions. Un officier auquel on dit en face qu’il est un menteur, un brigand , un assassin , un voleur, un bourreau , n’a pas beaucoup de ménagemens k garder envers celui qui l’a accablé d’épithètes aussi peu méritées; celui-ci , de son côté, peu! bien être considéré comme ayant déclaré la guerre , en refusant toute espèce de courtoisie ,
^5a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
et en défiant le pouvoir auquel le sort l’a
soumis.
De même, en jugeant avec le calme d’urnp partie désintéressée, nous ne pouvons nous empêcher de dire que les personnes de la suite de Napoléon auraient servi leur maître d’une manière plus efficace , en s’efforçant d’arranger, avec sir Hudson Lowe , tout ce qui était un sujet de discussion, plutôt que de tout aggraver par leurs propres querelles avec le gouverneur et ses aides-de-eamp , et d’exciter les passions de leur maître par les leurs. Mais , quoiqu’une telle conduite eut été plus désirable, il est impossible de ne pas avouer que l’autre était plus naturelle. Les généraux Bertrand, Montholon et Gourgaud étaient des militaires d’une grande réputation , qui , s’étant avancés sous les yeux de Napoléon , avaient vu leurs lauriers croître avec les siens. Aux jours de l’adversité, ils l’avaient honorablement suivi dans son exil , et partageaient alors avec lui sa solitude et ses tourmens. On ne doit donc pas s’étonner que, fatigués de la vie isolée et peu libre qu’ils menaient , exaspérés à chaque nouvelle contrai’iété qui semblait ajouter à la misérable position de leur maître , ils fussent plus disposés à exciter l’esprit d’inimitié qui se manifestait des deux côtés , qu’à apaiser, par
leur médiation , des différends qui pouvaient *„ rendre ‘Napoléon plus irritable et encore plus / malheureux, mais qui, sous aucun point de vue , ne pouvaient lui procurer ni adoucisse- * ' .
ment , ni paix , ni même aucun respect.
Nous aurions été plutôt en droit d’espérer que Napoléon, par le rôle important qu’il avait joué dans le monde, par l’étendue de son génie, et par cet orgueil qui naissait de la conscience de ses talens, se serait montré un peu plus in- / • /. différent sur des objets de pure étiquette et de cérémonial ; qu’il aurait eu plus de confiance » dans sa propre dignité , et un noble mépris du » • > changement que la fortune avait produit sur tout ce qui l’entourait : nous pouvions espérer * * qu’un homme dont la supériorité intellectuelle était si grande sur scs semblables , aurait été le dernier à vouloir retenir avec empressement les restes des habits somptueux dont l’adverse fortune l’avait dépouillé j nous aurions voulu le voir renoncer à une étiquette qui , si elle ' avait été observée à son égard, 11e l’eût été que par compassion : selon nous, ce conquérant, ' tant de fois victorieux, devait croire, même alors qu’on l’eût provoqué, qu’il était indigne de lui de faire une guerre de paroles avec le gouver- \ ncur d’une petite ile de l’Atlantique ; guerre dans laquelle il n’employait d’autres armes que
tt .4ÿ<<-
• ak.
TPdMI
fc:
VIE DK I^APOr.EON BUONAPAIITE. ?
des iuvectivcs, et qui lui üt déroger tellement à son noble caractère , qu’on le vit s’engager le premier dans un débat aussi honteux. Uusi haut personnage aurait dû prévoir, k ce que nous supposons, que non seulement le calme et la patience , dans des maux inévitables , sont les moyens les plus nobles de les supporter , mais } que meme , par rapport k sa liberté , une telle conduite eût été la plus sage , puisqu’elle était la plus politique. Tous les peuples de l’Europe et particulièrement les Anglais , se seraient bien plus promptement réunis dans le vœu de le voir sortir du lieu de sa captivité , s’il l’eût supportée avec une résignation pliilosophique ; tandis que , dans l’étroite sphère où il était placé , il montrait encore ce caractère de turbulence et d’intrigue qui, après avoir si longtemps troublé l’Europe , s’épuisait dans ces dernières hostilités. Mais le plus orgueilleux et le plus vain des hommes est comme l’image que le monarque assyrien' vit dans un songe, image formée de diflerens métaux, des plus vils comme des plus précieux , et mêlant ce qui est fragile , faible et sans consistance avec ce qu’il y a de plus durable et de plus fort. Napoléon , semblable k plusieurs empereurs et au plus grand nombre des héros qui l’ont précédé, succomba victime de ses propres passions, après
♦ ,rj ' • -V- .
4 B £ . * . -- -» «Jft* ■ . » .
ÊLJt
Hr
ckapitRe vi. a5ô
avoir vaincu des nations entières, et devint, dans son exil , la proie des petites colères qui l’aigrissaient jusqu’à la fureur, qui affectèrent sa santé , et qui même consumèrent sa vie , tandis qu’il aurait dû se soumettre, avec une patience pleine de dignité, au sort que ses revers avaient rendu inévitable. 1
1 L’auteur voudrait persuader ici que Napoléon mourant des ennuis de sa captivité , commit une espèce de suicide en s'abandonnant à ses regrets. ( Édit .)
2Ôf) VIF. DE NAl’OEFON BU ON AI’ARTE.
Manière de vivre de Napoléon. — Comment il passait scs journées. — Scs vétemens. — Des fragmens de mémoires qu’il dictait k MM. Gourgaud et Montholon. — Son goût en littérature lui fait admirer Ossian. — Sa prédilection pour le théâtre. — Il préfère Racine et Corneille à Voltaire. —
Il n’aime pas Tacite. — Son apologie du caractère de César.
— Sa conduite envers les personnes de sa maison. — Ses amusemens et ses exercices. — Son opinion sur sir Pulteney Malcolm. — Ses relations avec les habitans de Sainte-Hélène et ceux qui visitent l’tle. — Entrevue avec le capitaine Basil- Hall , avec lord Amherst et les Anglais attachés k l’amliassade de Chine.
Les disputes fâcheuses et peu honorables que nous avons rapportées dans le chapitre précédent, forment malheureusement les événemens les plus remarquables des dernières années de la vie de Napoléon. Pendant cinq ans et sept mois qu’il passa dans l’ile de Sainte-Hélène , la triste uniformité de sa vie fut rarement variée par d’autres circonstances que celles qui affectaient son caractère ou sa santé. Nous avons parlé des causes générales qui influèrent sur son humeur* nous dirons quelque chose des autres. L’objet que nous nous proposons maintenant est de donner un aperçu de ses habitudes domestiques
pendant qu’il occupait sa triste et solitaire habitation.
La vie de Napoléon , jusqu’au moment où sa santé commença à chanceler, fut la plus régulière et la plus monotone possible. N’ayant plus un sommeil profond , par suite peut-être de l’habitude qu’il avait prise , lorsqu’il tenait le timon de l’Etat , de ne donner aucun temps fixe au [repos, l’heure de son lever était fort incertaine , parce qu’elle dépendait du sommeil qu’il avait goûté pendant la nuit. Il s’ensuivit de cette irrégularité de sommeil , que , pendant la journée , il s’endormait pendant quelques minutes soit dans son fauteuil , soit sur sa chaise longue. Son valet-de-chambre favori, Marchand , lui faisait la lecture lorsqu’il était au lit et jusqu’à ce qu’il s’endormît, le meilleur remède peut-être pour cette espèce de pensées sans cesse renaissantes, qui devaient si souvent troubler une existence si singulière et si triste à la fois. Aussitôt que Napoléon sortait du lit, il commençait à dicter à l’un de ses généraux , soit Montholon , soit Gourgaud , et retraçait les passages de sa vie remarquable , dent il désirait que le souvenir fût conservé , ou, si le temps le permettait et qu’il en eût la fantaisie, il montait à cheval pendant une heure ou deux. Il déjeunait quelquefois dans son appartement , avoc quel-
- Vie r>E Nm*. Btrow. Tome 9. 17
ques personnes de sa maison , généralement vers dix heures , et presque toujours à la fourchette. Il passait la matinée soit à lire, soit à dicter à quelqu’un des siens , et vers deux ou trois heures il recevait les personnes qui avaient la permission de le voir. Une promenade en voiture ou à cheval succédait à cette espèce de lever, et alors il était accompagné de toutes les personnes de sa suite. Leurs chevaux , qu’on avait fait venir du cap de Bonne-Espérance, étaient d’une bonne race et de belle apparence. Au retour de la promenade , il lisait ou faisait reprendre la plume à son secrétaire jusqu’au dîner, qui avait ordinairement lieu vers huit heures du soir. Il préférait une nourriture simple, mangeait beaucoup et de très bon appétit; il buvait quelques verres de Bordeaux , principalement pendant son dîner. Quelquefois il demandait du Champagne, mais sa sobriété était telle , qu’un verre de ce vin généreux colorait aussitôt son visage. Aucun homme ne paraît avoir été moins sujet que Napoléon à l’influence de ces goûts déréglés qui dégradent l’esprit humain. Il ne touchait jamais à plus de deux plats, et prenait ensuite une tasse de café. Après dîner, les échecs , les cartes , de la poésie légère lue à voix haute pour l’agrément de sa société, ou une conversation générale à laquelle
les dames prenaient quelquefois part , servaient à abréger le temps jusqu’à dix ou onze heures du soir, heure à laquelle il se retirait dans son appartement et se couchait aussitôt.
Nous pouvons ajouter à ce précis des habitudes suivies de ^Napoléon, qu’il était très attentif aux soins de sa toilette. Il paraissait ordinairement lematin revêtu d’une robe de chambre blanche , avec un large pantalon à pieds , un madras rouge à raies autour de sa tête , et le col de sa chemise tout ouvert. Lorsqu’il était habillé , il portait un uniforme de couleur verte, très simple et saijs ornement , et semblable à ceux qui faisaient remarquer le souverain au milieu des brillantes parures des Tuileries; un gilet blanc , des culottes blanches ou de nankin , des bas de soie et des souliers avec des boucles d’or, un col noir, un chapeau à cornes , orné d’une très petite cocarde tricolore , ainsi qu’on le voit représenté sur toutes les gravures et caricatures. Lorsqu’il était en grande toilette, il portait ordinairement le ruban et la grand’croix de la Légion d’Honneur.
Telles étaient les habitudes de Napoléon, et lorsqu’on en a une idée générale , l’imagination ne saurait s’y arrêter long-temps. Les moiuens qu’il employait a dicter excitent seuls notre curiosité , et nous font désirer de connaître coin-
nient il trouvait le moyen de remplir tant de pages et d’y consacrer tant d’heures. Les fragmens sur des sujets militaires , qu’il dicta tantôt au général Gourgaud , tantôt au général Montholon , ne sont pas assez volumineux pour le temps qu’il passait à dicter; et alors même que nous y ajouterions le nombre des brochures et des ouvrages qui sortirent de Sainte-Hélène, nous aurions encore lieu de croire qu’il y a des manuscrits qui n’ont pas vu le jour, ou que Napoléon composait lentement, et cherchait péniblement ses expressions. Cettedernière conjecture semble la plus probable, Gar les Français sont particulièrement scrupuleux sur ce point, et Napoléon ayant été empereur, devait, bien savoir que les critiques seraient pour lui sans pitié.
Les ouvrages avoués par lui , quoique simplement des fragmens , sont extrêmement intéressans sous le point de vue militaire ; ceux dans lesquels il parle des campagnes d’Italie renferment d’importantes leçons sur l’art de la guerre. Le mérite politique de ces fragmens est loin d’être aussi réel. Gourgaud les a justement appréciés lorsque, interrogé parle baron Sturmer, qui demandait si Napoléon écrivait son histoire, il répondit : « Il écrit des fragmens sans liaison , qu’il ne finira même jamais. Lorsqu’on lui de-
mande pourquoi il ne mettrait pas l’histoire en possession du fait entier, il répond qu’il vaut mieux laisser quelque chose à deviner que d’en dire trop. Il semble aussi que, ne considérant pas sa destinée extraordinaire comme accomplie, il se refuse à détailler des plans qui n’ont point été exécutés , et qu’il pourrait un jour reprendre avec plus de succès. » On pourrait ajouter, à ces motifs des lacunes et des imperfections de son liistoire , qu’une narration fidèle et sans réserve aurait été dangereuse pour un grand nombre des acteurs qui avaient paru dans les scènes sur lesquelles il laissait de temps en temps retomber le rideau. Il est évident que, par système , Napoléon a peint ses ennemis , et plus particulièrement ceux qui avaient été autrefois ses adhérons , des couleurs les plus odieuses , afin de les rendre criminels aux yeux des puissances qu’ils flattaient alors ; mais que le même principe le porta à épargner ses amis , et à ne fournir aucune arme contre eux , en rappelant les efforts -qu’ils firent en sa faveur, ainsi qu’a ne donner aucun motif qui leur ôtât à l’avenir le pouvoir de lui rendre service s’ils étaient en position de le faire.
Ces considérations arrêtèrent la plume de l’écrivain; on peut dire avec vérité que jamais homme qui écrivit autant sur sa propre
26a VIE DE NAPOLÉON BUONAPAJITE.
vie , et dont la carrière fournit tdnt d’événemens singuliers et hnportans , n’a si peu appris sur lui-même , qui ne fût point connu auparavant par d’autres sources. Mais le présent n’en est pas moins précieux , car on retire souvent autant d’instruction du silence que des assertions de celui qui aspire à être son propre biographe ; et l’apologie d’une vie remarquable , bien qu’écrite avec partialité , en apprend quelquefois autant au lecteur que l’aveu sincère des fautes et des erreurs , aveu -qu’on obtient rarement des hommes qui écrivent eux-mêmes leur histoire.
Les mémoires de Napoléon et ses pamphlets polémiques contre sir Hudson Lowe , semblent avoir été sa plus importante occupation à Sainte-Hélène, et probablement aussi sa principale distraction. On ne pouvait pas s’attendre que , malade et malheureux , il pût s’appliquer •à l’étude, alors même que les travaux de sa jeunesse lui en eussent facilité les moyens. On doit se ressouvenir que toute son éducation fut faite à l’école militaire de Brienne , où il montra un goût prononcé pour les sciences. Mais l’étude des mathématiques et de l’algèbre fut sitôt appliquée à ses vues militaires, que l’on peut mettre en doute qu’il eût jamais l’envie de s’adonner à la recherche des vérités abstraites
P H A FIT Ul. VII.
poui’ elles-mêmes. Les résultats pratiques furent si long- temps le seul but de ses recherches, qu’il cessa de s’occuper des théories lorsqu’il n’eut plus de sièges à former, de manœuvres compliquées à combiner, de grand but militaire à obtenir par la science de la guerre 5 quand, enfin, il ne s’agissait plus pour lui que de la discussion d’un vain problème.
On ne saurait mettre en question le goût de Napoléon pour la littérature, mais il n’eut jamais assez de loisirs pour la cultiver , ou pour perfectionner son jugement sur de semblables matières. La recommandation qui le désigna, eu 1783, comme étant propre à entrer à l’École militaire de Paris, le disait passablement instruit sur l’histoire et la géographie , et très peu avancé dans les autres branches de l’éducation , surtout dans le latin. Il rejoignit à dix-sept ans le régiment de La Fère, et perdit ainsi toute chance de perfectionner son éducation d’une manière régulière. Il lut cependant beaucoup, mais comme tous les jeunes gens , sans faire de choix , et plutôt pour s’amuser que pour s’instruire. Avant qu’il fût arrivé à cette époque plus avancée a laquelle un jeune homme doué des mêmes talens , et surtout d’une mémoire aussi prodigieuse , songe ordinairement à classer dans son esprit tout ce qu’il a recueilli de ses premières
af>4 VIE DE NAPOLÉON BUONAPAKTE.
lectures , les troubles de la Corse , et peu après le siège de Toulon, le transportèrent sur le vaste théâtre de la guerre et de la politique , qui devinrent ses seuls élémens jusqu’à l’époque de sa vie où nous sommes arrivés.
Il suppléait au manque de connaissances positives dont nous avons déjà parlé , comme font la plupart des hommes habiles , en causant avec des personnes instruites et capables de communiquer leur instruction. Personne ne lut jamais aussi adroit que Napoléon à tirer des individus l’espèce de connaissance que chacun d’eux était le plus propre à fournir ; et dans plusieurs occasions , pendant qu’il agissait ainsi , il parvenait à cacher son ignorance , même des choses qu’il désirait le plus ardemment de savoir.
Malgré l’habileté avec laquelle il acquérait de cette façon la connaissance des faits et des résultats, il était impossible qu’il se rendit maître, aussi facilement , des principes généraux et de leurs rapports avec les conséquences qui en découlaient.
Mais, quoique Napoléon pût acquérir par la conversation l’espèce d’instruction qu’il désirait, et quoique cette connaissance ainsi obtenue lui fût d’une utilité immédiate dans sa vie publique , cela ne suffisait pas pour le ramener à ces études plus légères, si intéressantes
pour la jeunesse, et dont, plus avancé en âge , on s’occupe plus difficilement. Jamais il n’avait épuré son goût pour la littérature , mais il avait conservé de l’admiration pour Ossian et quelques autres ouvrages qui avaient captivé sa première attention. Le ton déclamateur, la redondance du style , et le caractère exagéré des poésies attribuées au barde celtique , séduisent de très jeunes gens ; mais Napoléon aima ces défauts jusqu’aux derniers jours de sa vie, et dans plusieurs de ses proclamations et de ses bulletins on remarque l’usage de ces expressions hyperboliques qui passent pour sublimes dans le jeune âge, et qui sont rejetées par le goût lorsque la raison l’a formé. On doit dire , pour justifier la passion de Napoléon pour Ossian, que la traduction italienne par Cesarotti est un des plus beaux modèles de la langue toscane : cet ouvrage était toujours avec lui.
Les livres d’histoire, de philosophie ou de morale , n’étaient guère ceux auxquels on avait recours pour les lectures de Longwood. Les seuls ouvrages de ce genre pour lesquels Napoléon montrait une grande prédilection , étaient ceux de Machiavel et de Montesquieu , que sans doute il ne devait pas préférer pour une lecture faite a voix haute. Tacite , qui présente*» de si près le miroir aux yeux des souverains ,
lui inspirait presque de l’aversion , et il en par lait rarement sans le critiquer et montrer combien peu il lui plaisait ; ainsi le malade déteste souvent jusqu’à la vue de la médecine la plus salutaire. On cherchait quelquefois à trouver une distraction dans la lecture des romans français ; mais les habitudes d’ordre et de décence de Napoléon rendaient leur frivolité et leur manque de délicatesse intolérables pour une telle société.^ 1
Il restait une branche de littérature , de laquelle la société de Longwood tirait plus de ressources. Les pièces de théâtre formaient une partie considérable des lectures que Napoléon faisait faire pour charmer les heures pénibles de sa captivité. Ce choix témoigne qu’il avait ^conservé le goût dominant des Français, qui vont volontiers à un spectacle , quel qu’il soit , pour remplir le vide entre le dîner et les réunions du soir. Ne pouvant plus voir son acteur favori, Talma, Napoléon se faisait lire les chefs-d’œuvre auxquels il lui avait vu donner la vie. On dit qu’il lisait lui-même avec goût et
1 L’auteur fait sans doute ailusiou aux romans de l’époque de Louis XV , mais Napoléon trouva dans quelques fictions modernes d'agréables délasscmcns. Il voulut lire surtout les ouvrages de Charles Nodier , et il existe un exemplaire de Jean Sbogar annoté de sa main. ( Édit, )
chaleur , ce qui s’accorde avec les traditions qui nous le représentent comme ayant aimé très jeune le théâtre. C’était dans les discussions qui suivaient ces lectures , et que M. Las-Cases a conservées avec tant de soin , que Buonapartc déployait son talent pour la conversation, et exprimait son goût particulier et ses opinions.
Corneille et Racine étaient à un bien plus haut rang dans son esprit que Voltaire ; il paraît qu’il y avait une bonne raison pour cela. Corneille et Racine écrivirent leurs immortels ouvrages sous l’influence de la cour, et sous les ordres du plus despotique des monarques, Louis XIV. Leurs productions , par conséquent , ne contiennent rien qui puisse blesser l’oreille du souverain le plus susceptible ; et , suivant la phrase du roi de Danemarck , « ils n’ont rien qui puisse prêter à offense. » 1
Avec Voltaire, c’est tout différent. L’esprit énergique et scrutateur , qui bientôt après amena la révolution française , s’était fait jour de son temps ; et , bien qu’il ignorât jusqu’où cet esprit pouvait conduire, le philosophe de Ferney n’en était pas moins son prosélyte. Il
1 Pour appliquer cette expression d’Hainlct à Corneille et à Racine, l’auteur perd de vue la franchise républicaine de plusieurs rôles du premier , et lés sévères leçons que le second donne quelquefois aux rois. ( Édit. )
208 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, existe dans ses ouvrages des passages qui auraient pu prêter à des allusions sur les vicissitudes de l’histoire contemporaine, sur le caractère despotique du gouvernement impérial, et sur ces rêves de liberté qui s’étaient évanouis sous l’influence du sabre. Sous ce rapport, Voltaire, dont les compositions rappelaient des souvenirs et des comparaisons pénibles, ne pouvait être l’auteur favori de Napoléon. Mahomet , surtout, était celle des pièces de Voltaire qu’il aimait le moins; il avouait en même temps son respect pour l’imposteur oriental, et reprochait au poète de l’avoir mal représenté. Peut-être reconnaissait-il secrètement une certaine ressemblance entre sa carrière et celle du jeune conducteur de chameaux , qui , s’élevant tout à coup au-dessus de l’humble situation où le ciel l’avait fait naître , devint à la fois le conquérant et le législateur de tant de nations. Peut-être aussi se rappelait-il ses proclamations d’Egypte , dans, lesquelles il avait pris le caractère d’un fidèle musulman , ce qu’il avait justement nommé du charlatanisme, en ajoutant, il est vrai, que c’était du charlatanisme noble et élevé.
Napoléon défendait aussi le caractère de César. Le général français ne pouvait être indifférent pour le dictateur romain. Comme lui ,
chapitiuï vu. abg
César s’était d’abord fait connaître par ses victoires sur les ennemis de la république , avait mis fin aux débats des patriciens et des plébléiens, en réduisant les deux partis sous sa seule domination ; et, comme lui, il se serait fait proclamer leur souverain , même sous le titre proscrit de roi, s’il n’eût point été prévenu par une conspiration ; enfin , César, lorsqu’il eut . conquis son propre pays, ne songeait à rien moins qu’à étendre cet empire , déjà trop vaste, sur les régions éloignées des Scythes et des Parthes. A l’égard de leurs personnes , la différence était très grande ; car Napoléon ne s’était jamais livré à la débauche et à la sensualité du dictateur, et nous ne retrouvons pas en lui les talens qui distinguaient Jules César comme auteur, ni cette douceur et cet oubli des injures qui le faisaient aimer comme homme.
Toutefois, quoique Napoléon se livrât quelquefois à des ressentimens auxquels César eût rougi de se laisser aller, ses relations avec les gens qu’il affectionnait étaient pleines d’amabilité. Il est vrai que, déterminé comme il était à rester empereur dans Longvrood et son petit domaine, il exigeait que les personnes de sa suite observassent envers lui cette étiquette sévère qui distinguait la cour des Tuileries; et pourtant, il leur permettait de pousser la liberté
•Àqo VIE DE NAPOLÉON B (JO NA P A RTE .
jusqu’à ne pas être de son avis, et à le contredire au point d’oublier le respect qui lui était dû. If semblait qu’il eût l’ait une distinction entre leur devoir comme sujets , et leurs privilèges comme amis. Ils restaient tous debout et découverts en sa présence, et même la personne qui jouait avec lui aux échecs demeurait quelquefois ainsi plusieurs heures sans s’asseoir. Mais leur échange de pensées et de sentimens était celui d’hommes libres causant avec un supérieur et non pas un despote. Le capitaine Maitland fait mention d’une légère dispute qui eut lieu entre Napoléon et le général Bertrand. Celui-ci s’était follement imaginé que les terrains et l’établissement de Blenheim coûtaient d’entretien 3o,ooo guinées par an , ou quelque somme aussi extravagante.
Napoléon, meilleur calculateur, vit que cela n’était pas possible. Bertrand insistait sur son assertion ; Buonaparte répondit avec vivacité : « Bail ! c’est impossible — Oh ! dit Bertrand très offensé , si vous répliquez de cette façon , cela met fin à toute discussion»; et pendant quelque temps il ne voulut plus causer avec lui. Loin d’en être piqué , Buonaparte fit tout ce qu’il put pour l’adoucir et lui rendre sa bonne humeur, ce qui ne lui fut pas difficile.
Mais si Napoléon tolérait de pareilles libertés jusqu’à l’abus, il se réservait le privilège royal de choisir le sujet de la conversation et de la diriger ; de manière que , à beaucoup d’égards , il semblait qu’ayant perdu le pouvoir réel , il en était devenu plus attaché que jamais à l’observation de son cérémonial monotone, fatigant et sans profit. Il pouvait y avoir en cela une raison autre que celle de satisfaire son esprit habituel de domination. Les personnes qui habitaient Longwood avaient suivi Napoléon par les plus purs motifs, et il n’y avait sûrement • aucune raison de croire que leur résolution pût chanceler ni leur respect diminuer; et cependant, leur situation mutuelle plaçait dans une si étroite familiarité le souverain détrôné et ceux qui naguère étaient ses sujets , qu’elle pouvait peut-être faire naître, sinon le mépris, du moins un certain degré de, liberté inconvenant , qu’on ne pouvait prévenir qu’en lui opposant les barrières de l’étiquette.
Revenons aux amusemens de Napoléon : la musique n’était pas du nombre de ceux qu’il recherchait. Quoique né Italien , et ayant l’oreille passablement musicale , du moins autant qu’il lui était nécessaire pour fredonner un air, il n’avait pas cultivé la musique , et ne paraît pas avoir eu cet enthousiasme naturel qui
caractérise les Italiens ; on sait même qu’il fit cesser en Italie les moyens cruels jusqu’alors en usage dans ce pays pour se procurer de belles voix.
Ainsi que Denon l’a avoué avec peine, Napoléon n’était ni juge ni même amateur de peinture. Il prétendait se connaître en sculpture. Il y avait un tableau au Musée , devant lequel il avait coutume de s’arrêter, disant que c’était le sien , et qu’il ne permettrait pas que son ancien propriétaire, le duc de Modène, le rachetât à quelque prix que ce fût. 1
Il donnait tant de valeur à ce tableau, non pas à cause de son mérite , quoique ce fût un chefd’œuvre, mais parce qu’il l’avait donné au Musée, au prix d’un grand sacrifice. Il faisait peu d’attention aux autres tableaux qui formaient cette immense collection , quel que fût leur mérite. Souvent il choqua les admirateurs de cet art, par le mépris qu’il montrait pour la durée des tableaux. Entendant une fois dire d’une peinture du plus grand prix qu’elle ne durerait pas plus de cinq à six cents ans , il s’écria : « Bah ! voilà une belle immortalité! » Toutefois, grâce aux avis de Denon et de plusieurs autres savans , Napoléon se fit une haute réputation
1 Voyez vol. III, page 179.
comme protecteur des arts. Ses médailles ont été surtout admirées, et elles méritent de l’être. * Quant à l’exercice que Napoléon prenait à Sainte-Hélène, pendant tout le temps que sa santé fut bonne, il marchait souvent, et ne craignait pas les chemins escarpés, rudes et dangereux. Quoiqu’il y eût un peu de gibier dans l’île , il ne prit jamais le plaisir de la chasse. Il ne parait pas même qu’il ait jamais beaucoup aimé cet exercice , quoique , lorsqu’il était empereur, il eût fait organiser l’établissement des chasses avec plus de magnificence et d’ordre qu’auparavant. On peut supposer qu’il prit ce divertissement de prince , ainsi qu’on l’appelle , plutôt par goût pour son appareil pompeux , que par amour pour la chasse elle-même. Nous mentionnerons ici, d’après ses propres paroles , le danger qu’il courut dans tme chasse au sanglier. Ce tableau rappellera aux amateurs ceux de Rubens et de Schneider.
cc Étant un jour à Marly, occupé à chasser le sanglier, dit l’Empereur, je restai ferme à ma place , avec Soult et Berthier, contre trois énormes sangliers qui s’élancèrent sur nous jusqu’au canon de nos fusils. Tous les chasseurs
' Voyez l’Histoire numismatique de Napoléon , par M. Millin, avec fig. chez Treuttel et Würtz. {Édit,)
Vif dk Nap. Buoa Tome 9. 18
374 Vus DE NAEOLÉON BUON APARTE.
avaient fui : c’était une déroute complète. Nous tuâmes les trois sangliers ; mais le mien m’égra-. tigna , et manqua de m’emporter un doigt ( on y voyait encore une profonde cicatrice). Ce qu’il y avait de plaisant, c’était de voir tous les chasseurs entourés de leurs chiens , se cachant derrière les trois héros , et criant de toutes leurs forces : « Au secours de l’Empereur ! sauvez l’Empereur ! » mais aucun ne s’approchait. »
Pendant que nous en sommes sur le sujet des exercices de Napoléon , nous citerons un autre danger que lui fit courir un amusement plus commun en Angleterre qu’en France. Il voulut un jour conduire une voiture; elle versa, et il fit une chute dangereuse. Joséphine et quelques autres personnes étaient dans la voiture. Les lecteurs anglais ne peuvent manquer de se souvenir qu’un accident pareil arriva à Cromwell, qui, comme le dit l’historien, parce qu’il pouvait gouverner trois nations , supposa qu’il pourrait conduire six chevaux pleins de vigueur dont on venait de lui faire présent; n’étant pas plus adroit que ne le fut depuis Napoléon, il renversa la voiture à la grande peur du secrétaire Thurlow, qu’il avait fait mettre dans l’intérieur, exposé au double risque que lui firent courir cette chute et l’explosion d’un pistolet qu’il portait toujours sur lui. La
seule observation de Buonaparte fut : « Je crois que tout homme doit s’en tenir à son métier. »
La principale ressource de N apoléon à Sainte- Hélène était la société et la conversation , et il n’en pouvait guère jouir qu’avec les personnes de sa suite : ceci n’aurait pas eu lieu s’il avait été capable de commander à son caractère, que de grands malheurs n’avaient point altéré , et qui semblait alors céder à des mortifications et à de petites querelles.
Le gouverneur et les personnes soumises à son autorité étaient naturellement exclus de la société de Longwood, par suite de la mésintelligence qui régnait entre Napoléon et sir Hudson Lowe. Parmi les officiers des régimens qui étaient dans l’ile , il devait se trouver des hommes instruits, qui, ayant servi dans les dernières guerres , auraient sûrement fourni quelque distraction à l’Empereur et à sa suite ; mais en général ils ne fréquentaient pas Longwood. Le docteur O’Meara dit que le gouverneur avait exercé son influence, pour empêcher les officiers de cultiver la connaissance des Français ; inculpation repoussée par sir Hudson Lowe, comme une calomnie qui a été réfutée par les déclarations des officiers du cinquante-troisième euxmêmes. Tout en admettant que de telles intimations n’aient point été faites aux officiers
2j6 VIT-: DK NAPOi.KON BUONAPAHTE.
anglais , il était naturel que des militaires n’aimassent pas k aller dans un- lieu où ils étaient sûrs d’entendre traiter avec le plus grand mépris non seulement l’officier qui les commandait, mais leur pays et leur gouvernement, sans qu’il y eût aucun moyen d’en faire rendre raison à celui qui s’exprimait ainsi.
Le rang et le caractère de sir Pulteney Malcolm , qui commandait l’escadre en station , le mettaient au-dessus des considérations qui pouvaient influencer les officiers de l’armée de terre ou de mer. Il visita fréquemment Napoléon , qui le vante beaucoup. Ayant l’avantage d’avoir en sir Pulteney un ami véritable, nous pouvons assurer que l’éloge était bien mérité; et Napoléon le fit d’autant plus volontiers, que cet éloge lui fournissait l’occasion de décharger sa bile, en faisant contraster la conduite de l’amiral avec celle du gouverneur, d’une façon très défavorable pour ce dernier. Nous le transcrivons ici néanmoins pour prouver queBuonaparte savait dans l’occasion rendre justice et apprécier le mérite même dans un Anglais.
Il disait qu’il avait vu le nouvel amiral : « Ah! voilà un homme dont l’abord est agréable , ouvert , franc et sincère. C’est là le visage d’un véritable Anglais ; ses traits font deviner son cœur, je suis sûr que c’est un brave homme ;
je n’en ai jamais vu dont je me sois formé une bonne opinion aussi vite que de ce beau vieillard à l’air militaire ; il porte la tête droite , et dit ouvertement ce qu’il pense sans avoir peur de vous regarder en face. Sa physionomie fait désirer à chacun de le connaître davantage ; elle donnerait de la confiance au plus soupçonneux. »
Ce qui recommandait aussi sir Pulteney Malcolm auprès de Napoléon et lui en faisait prendre une idée très favorable , c’est qu’il n’avait rien à voir aux restrictions qui étaient imposées au prisonnier, et qu’il n’avait le pouvoir ni de les changer ni de les annuler. Il fut heureux aussi d’être capable par son caractère calme de repousser le langage violent de Buonaparle , sans lui accorder que ses plaintes fussent justes , ou sans lui déplaire par des contradictions. « Votre gouvernement, dit un jour Napoléon à l’amiral anglais , a-t-il l’intention de me retenir sur ce roc jusqu’au jour de ma mort? — Je suis fâché de vous dire que je crains , monsieur, que tel soit son projet. — Alors le terme de ma vie arrivera bientôt. , dit Napoléon. — J’espère que non , monsieur, répondit l’amiral ; j’espère que vous vivrez assez de temps pour écrire vos grandes actions qui sont si nombreuses, que cette tâche vous assure une longue vie. » Na-
378 VI K DK NAPOLÉON BOON APARTE.
poléon s’inclina , et chez lui probablement le héros et l’écrivain furent satisfaits. Néanmoins, avant que sir Pulteney Malcolm eût quitté l’île , et pendant qu’il cherchait à justifier le gouverneur sur quelques accusations injustes que Napoléon se plaisait à reproduire, celui-ci en appela de son jugement: «Vous êtes trop Anglais, lui dit-il, pour être impartial quand il s’agit d’un Anglais.» Ils se quittèrent de la meilleure intelligence possible , et Napoléon exprima souvent depuis le plaisir que la société de sir Pulteney Malcolm lui avait procuré.
Les colons de Sainte-Hélène n’offraient pas , on peut le supposer, un grand nombre d’individus, que leur rang ou l’éducation rendissent dignes d’être admis dans la société de l’exilé. Ils étaient d’ailleurs sous les mêmes circonstances pénibles qui empêchaient les officiers anglais de communiquer avec Longwood et ses habitans. Le gouverneur était-il mécontent des assiduités trop fréquentes de quelque individu, ou en concevait-il quelque soupçon, il avait le pouvoir, et, suivant les insulaires , il ne manquait pas d’inclination , de faire sévèrement éprouver son ressentiment. M. Balcombe cependant , qui avait la charge de pourvoyeur, visitait quelquefois Longwood, avec deux ou trois autres habitans de l’île. La correspondance
entre les Français prisonniers et les insulaires se faisait au moyen des domestiques français, qui avaient le privilège de visiter James-Town aussi souvent qu’il leur plaisait, sans inspirer de soupçons ; niais la société de Longwood ne gagna rien au commerce avec James-Town, si ce n’est que la facilité des communications audehors en fut considérablement augmentée pour les exilés. Leur correspondance fut surtout favorisée par la route de Bahia , et il est certain qu’ils réussirent à envoyer beaucoup de lettres en Europe , quoiqu’on ne pense pas qu’ils aient été aussi heureux pour les réponses.
On aurait pu espérer que la société de Longwood s’accroîtrait par la résidence de trois personnages éminens, les commissaires de l’Autriche, de la Russie, et de la France, dont deux avaient leur famille. Mais ici le cérémonial interposa une de ces barrières qui sont ou réelles ou de convention , suivant l’opinion de ceux entre qui elles sont élevées. Les commissaires des puissances alliées demandèrent à être présentés à Napoléon. Il refusa de les recevoir sous leur titre officiel, récusant le droit qu’avaient les princes de l’Europe d’intervenir dans la garde de sa personne. Les commissaires voyant désavouer leur fonction publique, refusèrent de communiquer avec Longwpod ,
comme particuliers. Ainsi, trois personnes que leurs habitudes sociales eussent rapprochées de l’exilé et des gens de sa maison , furent exclues de cette solitude.
La société de Sainte-Hélène reçoit momentanément une grande augmentation, lorsque les vaisseaux s’y arrêtent dans leur passage aux Indes, ou à leur retour en Europe. Tous les passagers étaient désireux de voir un personnage aussi célèbre que Napoléon; et il pouvait s’en trouver quelquefois qu’il avait lui -même du plaisir à recevoir. Le réglement de ces visites à Longwood semble avoir été du petit nombre des articles du système général sur lesquels Napoléon n’éleva aucune plainte. Il répugnait naturellement à satisfaire la vaine curiosité des étrangers , et les réglemens le protégeaient efficacement contre leurs visites.
Toutes les personnes qui désiraient voir Napoléon étaient obligées de s’adresser en premier lieu au gouverneur; celui-ci transmettait leurs noms au général Bertrand comme grand-maréchal de la maison de Napoléon, qui lui communiquait la réponse , et , si elle était favorable , il assignait l’heure à laquelle il recevrait.
Napoléon désirait , particulièrement dans ces occasions, que l’étiquette impériale fût observée , tandis que le gouverneur, au contraire ,
enjoignait strictement à ceux qui le visitaient , de ne pas aller au-delà de ce qui était dû à un général de distinction. Si donc, comme il arrivait quelquefois , la présentation avait lieu en plein air, les Français de la suite de Buonaparte restaient découverts , tandis que les Anglais remettaient leurs chapeaux après les premiers saluts. Napoléon comprit combien cette chose était inconvenante , et donna des ordres à ses compagnons d’exil pour imiter les Anglais en ce point. On dit qu’ils n’obéirent pas sans scrupules et sans murmures.
Ceux qui étaient admis à rendre leurs devoirs à Longwood , étaient principalement des personnes de grande naissance , des officiers distingués dans l’armée et la marine, des savans à qui il faisait grand accueil , ou des voyageurs des contrées étrangères , qui lui rendaient, par leurs relations , le plaisir qu’ils recevaient d’être admis en la présence d’un si grand homme.
Plusieurs de ceux qui jouirent de ces entrevues , en ont publié la relation , et nous avons vu le manuscrit des autres. «Tous s’accordent à louer la bonne grâce, la dignité, et l’air de bienveillance que Napoléon montrait dans ces réceptions, et qui permettaient à peine aux spectateurs de croire que surpris jamais par un accès de colère, ou choisissant quelqu’un
283 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, pour l’en accabler à dessein , il pût être ce despote emporté et farouche que dénonçaient d’autres récits. Il posait généralement ses questions avec beaucoup de tact, de manière à mettre à l’aise celui qu’il interrogeait, en amenant le sujet qu’il possédait le mieux , pour lui donner l’occasion d’émettre quelque idée nouvelle et remarquable sur l’objet spécial de ses connaissances.
Le journal de Basil Hall , capitaine de la marine royale , bien connu par ses talens dans sa profession et dans les lettres, fournit un exemple intéressant de ce que nous avons tâché de faire connaître , et en même temps il donne de curieux détails sur l’étonnante mémoire de Buonaparte. Il reconnut sur-le-champ le nom du capitaine Hall, parce qu’il avait vu son père, le baronnet sir James Hall, à l’école de Brienne que ce gentilhomme était allé visiter , conduit par le seul amour de la science. Buonaparte expliqua comment il avait pu reconnaître un simple particulier pour s’être rencontré un instant avec son pè*e : « Ce n’est point étonnant, dit-il au capitaine, votre père était le premier Anglais que j’eusse jamais vu , c’est pourquoi j’en ai gardé le souvenir toute ma vie. » Il fit beaucoup de questions sur la Société royale d’Édimbourg, dont sir James avait été long-
temps président. Puis il vint à parler de Pile de Loo-Choo récemment découverte. Le capitaine Hall donne des détails si intéressans sur toutes les questions que lui fit Buonaparte, que nous craindrions de leur ôter ce qu’ils ont de curieux en essayant de les abréger.
« Après avoir déterminé la situation de Pile, il me fit une foule de questions sur les habitons avec un ordre, je pourrais dire avec une rigueur d’investigation, dont je n’aurais pu me faire une idée. Ses questions n’étaient pas jetées au hasard, mais chacune avait un rapport très précis avec la précédente , ou avec celle qui allait suivre. Je me sentis bientôt tellement mis à jour devant lui, qu’il m’eût été impossible de dissimuler ou de déguiser la plus légère particularité. Telle était sa rapidité à saisir les objets intéressans, et son étonnante facilité à tout arranger en points de vue généraux , que quelquefois il prenait les devaus sur moi , voyait ma conclusion avant que je l’eusse exprimée , et s’emparait lui-même du récit que j’étais chargé de lui faire.
« Plusieurs détails sur le peuple de Loo-Choo l’étonnèrent beaucoup, et j’eus la satisfaction de le voir plus d’une fois embarrassé, et ne pouvant expliquer ce que je lui rapportais. Ce qui le frappa davantage , ce fut que les habitans
284 VIE DE NAPOLÉON buonaparte.
de cette île n’eussent point d’armes. « Point d’armes! s’écria- 1- il, c’est-à-dire point de canons; ils ont des fusils ? — Non, pas même de fusils, lui répondis-je. — Eh bien donc, des lances , ou au moins des arcs et des flèches? » Je lui dis qu’ils n’avaient rien de tout cela. « Ni poignards ? » cria-t-il avec un accent extraordinaire. — Ni poignards , lui dis-je. — « Mais , reprit Buonaparte en serrant le poing et en élevant la voix au plus haut degré , mais , sans armes, comment se bat-on?»
« Je pus seulement lui répondre qu’autant que nous avions pu en juger , ils n’avaient pas de guerre, mais qu’ils vivaient dans un état continuel de paix au -dedans et au -dehors.
« Point de guerre ! » s’écria-t-il avec une expression dédaigneuse d’incrédulité, comme si un peuple qui existait sans faire la guerre lui eût paru la plus étrange , la plus inexplicable exception de la nature.
« C’est ainsi, mais avec moins d’émotion, qu’il ajouta peu de foi à ce que je lui dis que ces peuples ne connaissaient pas l’argent monnoyé , et qu’ils n’attachaient aucun prix à nos pièces d’or et d’argent. Il in’écouta expüquer ces faits, puis il rêva quelque temps se parlant à luimême. «Quoi ! disait-il, ils ignorent l’usage delà monnaie ; ils sont indifférens à l’or et à l’argent?»
Dans le même moment , il leva les yeux et me demanda brusquement : «Comment donc avezvous fait pour payer les taureaux et les pf^cieuses provisions qui vous furent envoyées à bord par ce peuple , qui est bien le plus étrange qui soit au monde? » Quand je lui dis que nous ne pouvions pas obtenir du peuple de Loo- Choo de x’ecevoir aucune espèce de paiement, il exprima une grande surprise de leur générosité , et me fit répéter deux fois la liste des objets qui nous avaient été fournis par ces insulaires hospitaliers.
« La conversation continua, toujours aussi animée , et je pus observer la pénétration avec laquelle Buonaparte saisissait au passage tous les faits les plus curieux, malgré le désordre naturel de la conversation. » La misérable condition des prêtres à Loo-Choo fut un sujet sur lequel il insista sans en venir à aucune explication satisfaisante. Le capitaine Hall lui rendit sensible l’ignorance du peuple sur tout ce qui se passait dans le monde, excepté au Japon et à la Chine, en lui disant qu’ils ne savaient rien de la France et de l’Angleterre, et qu’ils n’avaient jamais entendu parler de Sa Majesté. A cette dernière preuve de l’état d’isolement du monde entier dans lequel vivait le peuple de Loo - Choo , Napoléon rit de tout son
ü86 VIJ3 DE NAPOLÉON B UON APARTE ."
cœur. Pendant tout l’entretien, il attendait patiemment que l’on eût répondu à ses questions , s’informait avec curiosité de tout ce qui offrait quelque sujet d’intérêt, et il fit naturellement une impression très favorable sur l’esprit de l’intelligent voyageur.
« Je fus frappé, dit encore le capitaine Hall, en voyant Buonaparté, du peu de ressemblance qui existe entre lui et tous les portraits et bustes que j’en avais vus ; sa figure me parut plus large et plus carrée qu’elle ne l’est dans aucun de ses portraits ; sa corpulence , que l’on disait généralement être excessive , n’avait rien de remarquable; il paraissait plutôt nerveux, et avait les os des articulations saillans. On ne voyait pas la moindre trace de couleurs sur ses joues : sa peau ressemblait plutôt à du marbre qu’a une peau ordinaire. On ne pouvait distinguer sur son front aucune apparence de rides; aucune partie de son visage n’était sillonnée; sa* santé paraissait excellente ; son âme sereine , quoique dans ce temps on crût généralement en Angleterre qu’il souffrait d’une complication de maladies, et que la flamme de son génie l’avait entièrement quitté. Sa* manière de parler était plutôt lente que rapide, et toujours parfaitement distincte. Il attendait avec beaucoup de patience et de bonté que j’eusse achevé
mes réponses à ses questions ; et il ne s’adressa au comte Bertrand qu’une seule fois dans toute . la durée de la conversation. O11 ne pouvait soutenir l’expression brillante et quelquefois éblouissante de ses regards, non pas que cet éclat durât toujours ; il était surtout remarquable quand il se trouvait excité par quelque sujet d’un intérêt particulier. Il n’est pas possible d’imaginer une expression plus douce, je dirais presque plus affectueuse et plus tendre que celle qui était sur ses traits tant que dura l’audience que j’obtins. Si dans ce temps-là il avait perdu sa santé , si son esprit avait déjà baissé , il faut * croire que son pouvoir sur lui-même a été bien plus extraordinaire qu’on ne l’a supposé généralement, car toutes ses manières, sa conversation et l’expression de son visage indiquaient suffisamment la parfaite santé du corps et de l’esprit. »
Cette entrevue du capitaine Hall avec Napoléon eut lieu le i 3 août 1817.
Dans cette entrevue, Buonaparte ne joua point de rôle, et montra ses qualités naturelles. Dans une autre occasion , le i"juillet, lorsqu’il avait reçu lord Amherst revenant de la Chine avec les commissaires attachés à son ambassade , ses manières et sa conversation avaient été plus v étudiées, plus contraintes, et son caractère plus
emprunté. Il était évident qu’il avait un rôle à jouer, un rapport à faire, et des propositions à annoncer; non sans doute qu’il pensât semer du grain dans un sol stérile , mais il imaginait que le grain serait recueilli et emporté en Angleterre , où il prendrait racine dans la crédulité publique et porterait sept moissons; il se jeta dans une longue discussion politique , déclarant que la prépondérance de la Russie amènerait la destruction des États de l’Europe, et proclamant que les troupes françaises et anglaises méritaient seules d’être citées par leur discipline et leurs qualités morales. Aussitôt après , il mit les Anglais hors de combat à cause de la faiblesse numérique de notre armée de terre ; et il répéta que si nous continuions à nous reposer sur nos forces militaires , nous expo serions notre prépondérance navale; alors il aborda son sujet favori , l’extrême négligence de lord Castlereagh , qui l’avait empêché de stipuler ou plutôt d’arracher un traité commercial avec la France, et d’exiger du Portugal le remboursement de nos avances : en disant cela , il paraissait faire abstraction des intérêts de son pays, et il disait tout avec une confiance calculée , pour faire croire à ses auditeurs qu’il était de bonne foi dans les doctrines extravagantes qu’il leur annonçait.
Il ne réussit point k faire impression sur lord Amherst ou sur M. Henry Ellis, troisième commissaire de l’ambassade , k qui était adressée une grande partie de cette sortie violente. Nous avons eu communication du journal particulier de ce diplomate, où il y a beaucoup plus de détails sur cette entrevue qu’on n’en trouve dans la relation de l’ambassade qui parut imprimée en 1817.'
Après avoir établi les prétendues fautes politiques de lordCastlereagh, Napoléon ne garda pas le silence sur ses propres griefs. Ce fut surtout dans sa conversation avec lord Amherst , qu’il insista avec une grande amertume sur la conduite de sir Hudson Lowe k son égard ; mais il ne pensait pas convaincre quelqu’un du fondement de ses plaintes. Il parut au contraire k l’ambassadeur et aux diverses personnes de l’ambassade, que jamais aucun prisonnier d’importance n’avait moins souffert dans sa liberté personnelle que le dernier souverain de la France. M. Ellis, après avoir tout examiné lui-même, • fut conduit k regarder ses plaintes au sujet du vin et des autres provisions, comme tout-kfait indignes de* considération % çt k regretter
1 Voyez, dans V Appendice , ce qui a été dit de mieux et de plus authentique sur la conversation de Napoléon et sur sa manière de raisonner.
Vus ne NaP. Buok. Toine 9. 19
2qo VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE.
qu’un sujet de mécontentement réel ou supposé eût engagé un si grand homme à soutenir ces faux et misérables rapports. La maison de Longwood., considérée comme la résidence d’un souverain, était, de l’aveu de M. Ellis, petite et insuffisante; mais , d’un autre côté , si on la regarde comme l’habitation d’un grand personnage qui se serait retiré du monde , elle était tout ce que l’on pouvait exiger et nullement indigne d’un prisonnier d’une telle condition. Quant aux limites qu’il ne lui était pas permis de passer, M. Ellis observe qu’on ne pouvait accorder plus de liberté à un homme dont la captivité faisait la sécurité universelle. Ses communications avec les étrangers étaient sans doute sous une surveillance immédiate :
personne ne pouvait entrer à Longwood ou sur le territoire sans un permis du gouverneur ; mais ce permis était promptement accordé , et on n’avait jamais empêché Napoléon de recevoir ceux qu’il désirait. On avoue que là surveillance qui était exercée sur sa correspondance , était une chose désagréable et bien faite pour blesser ses sentimens : « Mais, dit M. Ellis, c’est une conséquence nécessaire de ce qu’il est, et de ce qu’il a été. Deux motifs, continue-t-il, peuvent, à mon avis, être assignés
aux plaintes mal fondées de Buonapartc : le pre-
CHAPITUlî VII.
agi
«lier et. le principal e^ de tenir en éveil l’intérêt public en Europe, et surtout en Angleterre, où il se flatte d’avoir un parti ; je crois que le second peut être attribué au caractère personnel et aux habitudes de Bùonaparte, qui trouve une occupation dans les misérables intrigues par lesquelles ces plaintes sont portées au loin , et un triste plaisir dans les tracasseries et le dégoût qu’elles produisent sur les habitans de
Pile. »
M. Ellis n’était point dans l’erreur, car le général Gourgaud, entre autres détails, fait connaître le plaisir que Bùonaparte avait trouvé dans son entrevue avec les Anglais de l’ambassade qui retournaient de la Chine en Angleterre, et la conviction où il était d’avoir fait sur eux une vive impression par ses argumens. M. Ellis , en publiant sa relation , dissipa ce rêve, et ce fut pour l’exilé de Sainte-Hélène un cruel désappointement.
Après avoir rappelé les divers incidens qui ont marqué le séjour de Napoléon à Sainte- Hélène, dans le temps où il jouissait d’une santé satisfaisante ; après avoir parlé de sa manière de vivre , de ses études , de ses distractions, et cité deux entretiens remarquables qu’il eut avec des étrangers instruits et obscr- , valeurs, il nous reste à exposer, dans le cha-
pitre suivant , les tristes#détails relatifs au déclin de sa santé , et le petit nombre d’incidens qui survinrent entre le commencement et la fin de sa dernière maladie.
Maladie de Napoléon. — Cancer à l’estomac. — Opinion dii docteur Arnott , que ce mal n’était pas l’effet du climat , mais que le germe était en lui et s’était toujours accru de- , puis 1817. — Napoléon ne manifeste aucune des dispositions qui auraient pu obtenir quelque adoucissement à la rigueur de sa captivité. — Las-Cases est éloigné de sa maison. — Diverses plaintes de Montholon portées b la Chambre des Communes par lord Holland et réfutées par lord Bathurst. — La motion de lord Holland sur Buonaparte est rejetée ; ce qui en résulte. — Symptômes qui annoncent que le rnal de Buonaparte augmente. — Il refuse de prendre de l’exercice ou des remèdes.. — Le docteur O’Meara est éloigné de Napoléon , qui refuse la visite de tout autre médecin anglais. — Deux prêtres catholiques romains envoyés à Sainte-Hélène , d’après son désir. — Opinion de Napoléon au sujet de la religion. — Arrivée du docteur Antomarchi pour prendre la place d’O’Meara. — Les querelles continuent entre Buonaparte et sir Hudson Lowe. — Plans pour l'évasion de Buonaparte. — Projet de Johnstone, hardi contrebandier, d’approcher de Sainte-Hélène dans un vaisseau sous-marin et de recevoir le prisonnier à bord ; — déconcerté par la capture du vaisseau. — Les mouvemens qui ont lieu en Italie rendent nécessaire de redoubler de vigilance pour la garde de Napoléon. — Sa maladie augmente. — Lettre de S. M. Britannique exprimant l’intérêt qu'elle prend à l’état de Napoléon. — Ce dernier consent à recevoir les visites du docteur Arnott. — Napoléon s’occupe à faire son testament, et dicte ses dernières dispo- * sitions. — Il reçoit l’extrême-onction. — Sa mort , le 5 mai 1821. — Autopsie de Napoléon. — Ses funérailles.
On avait long-temps parlé du déclin de la santé^dc Buonaparte, meme avant la bataille de
2g4 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Waterloo, et beaucoup de personnes étaient disposées à attribuer ses revers dans cette campagne décisive , moins à la supériorité de ses a ennemis qu’à la décadence de son activité. Cette opinion est peu vraisemblable. La rapidité avec laquelle il concentra son armée sur Charleroi doit l’avoir pour jamais démentie. Il était sujet , par occasion , à de légers accès de sommeil , comme le «sont , surtout après quarante ans , la plupart des hommes qui dorment mal, se lèvent de bonne heure et travaillent beaucoup. Quand il débarqua à Sainte-Hélène, sa santé était si loin de paraître affaiblie , qu’un des grenadiers anglais s’écria en le voyant, et avec son jurement national : « On nous disait qu’il était devenu vieux ; il a encore quarante campagnes dans le ventre. » Mot qui , pour le dire en passant , a été revendiqué par les Français , comme ayant été dit par un soldat de la vieille garde. Nous avons mentionné le rapport du capitaine Hall sur l’état où paraissait la santé de N apoléon dans l’été de 1 8 1 7 . Celui de M . Ellis, vers le même temps, est conforme; et M. EUis est persuadé que Buonaparte ne fut jamais plus capable de supporter les fatigues d’une cam- v pagne que dans le moment oh il le vit. Cependant, à cette même époque, en février 1817, Napoléon alléguait le déclin de sa santé comme
une raison pour obtenir de nouvelles concessions, tandis que, d’un autre côté, il refusait * de prendre l’exercice jugé nécessaire pour conserver sa sauté , à moins qu’on ne voulut adoucir la rigueur avec laquelle il était surveillé. Il est néanmoins probable qu’il sentait même dès ce temps les symptômes de cette maladie interne qui consumait sa vie. 11 est maintenant bien connu qu’il était attaqué de la même maladie dont son père était mort, savoir d’un cancer à l’estomac , dont il avait manifesté les craintes en Russie et ailleurs. Les progrès de cette maladie sont néanmoins lents et obscurs, puisqu’elle ti’avail commencé à se faire sentir qu’en 1817. Gourgaud, beaucoup plus tard , a avoué qu’il n’avait aucune foi à la maladie. Il dit que «Napoléon était tellement abattu, qu’il parlait de se détruire lui et ses fidèles serviteurs, en les réunissant dans un petit appartement où brûlerait du charbon de bois , genre de mort assez doux , et que le chimiste Berthollet avait, je crois, recommandé. » Néanmoins, le général dourgaud prétendit « qu’on en imposait aux Anglais sur l’état du général Buonaparte , parce que sa santé n’était pas réellement altérée, et que les représentations à ce sujet ne méritaient que peu ou point de croyance. Le docteur O’Meara était
certainement la dupe de l’influence que le général Buonaparte exerce toujours sur ceux avec lesquels il a de fréquentes communications , et quoique le général Gourgaud ait eu lieu de se louer de M. O’Meara, sa connaissance intime du général Buonaparte le mettait à même d’affirmer que son état de santé n’était nullement pire qu’il ne l’avait été pendant quelque temps avant son arrivée à Sainte-Hélène. »
Cependant, comme nous l’avons déjà fait entendre , malgré l’incrédulité de ses amis et de ses ennemis, il paraît probable que la maladie terrible dont Napoléon mourut, gagnait déjà les parties vitales , quoique aucun symptôme extérieur n’en annonçât décidément la présence. Le docteur Arnott , chirurgien du vingtième régiment, qui soigna Napoléon à ses derniers momens , a fait les observations suivantes sur ce sujet important.
«Nous sommes autorisés à croire, d’après une grande autorité *, que cette affection de l’estomac ne saurait être produite sans ime forte disposition antérieure des organes à la maladie. Je ne hasarderai pas une opinion 5 mais il est assez remarquable que Buonaparte répétait sou-
1 Koyez l’excellent ouvrage du docteur ISaillie sur • l'Anatomie pathologique , pag. 141 ■. 142.
vent que son père était mort d’un squirrhe au pylore ; que son corps fut ouvert après sa mort , et le fait reconnu vrai. Ses fidèles serviteurs , le comte et la comtesse Bertrand, et le comte Montholon, m’ont affirmé la même chose à plusieurs reprises.
« Si donc l’on doit admettre qu’il existait une disposition antérieure des organes à la maladie , les passions de l’âme ne purent-elles pas agir comme cause irritante? Il est plus que probable que les souffrances mentales de Napoléon Buonaparte , à Sainte-Hélène , étaient très cruelles. La captivité devait faire une impression terrible sur un homme d’une ambition aussi démesurée , et qui avait aspiré naguère à l’empire du monde.
« Le climat de Sainte-Hélène me parait sain ; l’air y est pur et tempéré , et les Européens jouissent de la même santé et conservent la même vigueur que dans leur pays natal. »
Le docteur Arnott déclare ensuite que , malgré cette assertion générale, la dysenterie et d’autres maladies aiguè's des viscères abdominaux, régnaient parmi les troupes. Ce qu’il attxibue à l’intempérance et au peu de soin des soldats anglais , ainsi qu’à l’excès de la fatigue ; puisque les officiers, que leurs fonctions appc-. laient rarement la nuit , conservaient leur forcé et. leur santé comme en Europe. « Je puis donc
■ 2 Ç )8 vie de napoléon buonaparte.
affirmer avec certilude , ajoute le docteur, que tout homme qui ne fait pas d’excès , qui n’est exposé ni k de grandes fatigues de corps , ni à l’air de la nuit , ni aux changemens de l’atmosphère, comme un soldat l’est nécessairement, peut être exempt de maladies k Sainte-Hélène autant qu’en aucun lieu d’Europe: je puis assurer de plus, que la maladie dont Napoléon mourut ne fut pas l’effet du climat. »
A l’appui de l’opinion du docteur Arnott , on peut faire la remarque que, de toute la maison de Napoléon , qui se composait de près de cinquante personnes , compris les domestiques anglais, il n’en mourut qu’une seule pendant les cinq années qu’elles restèrent dans l’ile ; et encore cette personne, avant de quitter l’Europe (c’était Cipriani, le majordome), était -elle atteinte de la maladie qui l’emporta , et cjui était une sorte de consomption.
Le docteur Arnott, dont l’opinion a beaucoup de poids k nos yeux, tant k cause de sa réputation méritée que parce que personne ne fut plus k portée que lui de prendre des renseignemens exacts , dit que le squirrhe , ou cancer k l’estomac, est une maladie obscure , les symptômes qui l’annoncent étant communs k d’autres maladies dans la même région ; cependant il eut de bonne heure l’idée que quelque altération
CHAPITlUi VIII. 299
s’était opérée dans le viscère de l’estomac , surtout lorsqu’il apprit que le père de son malade était mort d’un squirrhe au pylore. Il crut, comme il a déjà été dit , que le germe de la maladie existait déjà, dès la fin de l’année 1817, lorsque Buonaparte eut des douleurs d’estomac, des nausées, des envies de vomir, .surtout après avoir mangé ; symptômes qui ne le quittèrent jamais depuis cette époque , mais qui augmentèrent progressivement jusqu’au jour de sa mort.
Depuis lors Buonaparte se trouva dans une position qui , si l’on considère ses grandes actions et la hauteur immense à laquelle il s’était élevé , méritait la compassion de ses plus cruels ennemis , et devait faire une impression profonde sur tous ceux qui étaient disposés à tirer une leçon morale de l’exemple le plus extraordinaire des vicissitudes humaines que l’histoire nous ait jamais offert ; et nous ne pouvons douter que des réflexions semblables n’eussent amené avec le temps quelque relâchement à la sévérité avec laquelle le prisonnier était surveillé , peutêtre même eût-on fini par lui laisser une liberté entière. Mais pour atteindre ce but , il eût fallu que sa conduite , lorsqu’il était soumis à des restrictions , eût été bien différente de celle qu’il crut plus politique ou qu’il trouva plus naturel
300 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, d’adopter. D’abord, pour obtenir les privilèges et les égards auxquels un malade a droit, il aurait dû souffrir les visites de quelque médecin dont le témoignage pût être regardé comme entièrement impartial. C’est ce qui ne pouvait être par rapport au docteur O’Meara , qui était au service de Napoléon, à son service intime et même secret , et qui en outre était au plus mal avec le gouverneur. Napoléon, en rejetant obstinément tout autre secours, semblait confirmer l’idée, tout injuste qu’elle était, qu’il teignait d’être malade , ou du moins qu’il exagérait quelques légers symptômes d’indisposition, pour obtenir que le gouverneur se relâchât de sa vigilance ; et il n’était pas à supposer que le témoignage du docteur Antomarclii , qui était celui d’un homme qui dépendait entièrement de Napoléon , pût inspirer plus de confiance , tant qu’il ne serait pas appuyé par celui de quelque autre juge compétent et en même temps désintéressé.
En second lieu, il faut se rappeler que la raison fondamentale sur laquelle était basée la détention de Buonaparte, était que sa liberté n’était pas compatible avec la tranquillité de l’Europe. Pour prouver le contraire, il aurait fallu que l’ex-Empereur eût témoigné le désir de se retirer de l’arcne politique, et qu’il eût
CHAPITJtE VIII.
3oi
donné quelques gages de sa renonciation définitive à ces projets ambitieux qui avaient si longtemps ébranlé l’univers. Alors peut-être un sentiment de pitié pour de grandes infortunes et d’admiration pour des talens supérieurs , aurait pu engager les Etats de l’Europe à se fier à cet esprit de résignation , de la part d’un homme à qui son âge , ses infirmités et ses souffrances semblaient devoir faire désirer de passer le reste de ses jours dans une paisible obscurité; c’eût été là un sûr garant de ses intentions pacifiques. Mais bien loin de manifester des sentimens de
cette nature, tout ce qui émanait de Sainte- Hélène démontrait évidemment que l’ex-Empereur nourrissait tous ses anciens projets et justifiait toute sa conduite passée. Il ne voulait pas laisser croire au monde que son ambition était assouvie et qu’il avait renoncé pour toujours à l’empire. Au contraire, tous ses efforts, tous les ouvrages auxquels il mettait le cachet de sa pensée, tendaient à prouver, si toutefois ils prouvaient quelque chose, qu’il n’y avait jamais „ rien eu de coupable dans son ambition ; que ses prétentions à la couronne étaient fondées sur le code des nations et sur la justice ; qu’il avait eu le droit de les faire valoir autrefois , que ce ' droit il l’avait encore et qu’il était disposé k le soutenir. Il voulait que l’univers sut qu’il n’était
3o;2 VIE DE N APOIjÉON UUONA1 1 arte.
pas changé le moins du monde , qu’il ne désavouait pas ses projets et qu’il n’y renonçait en aucune manière ; mais que , s’il était rendu à l’Europe, il serait, sous tous les rapports, le même homme avec les mêmes prétentions, et, à peu de chose près, la même activité que lorsqu’il était débarqué à Cannes pour conquérir l’empire de France.
La conséquence inévitable de cette manière de plaider sa cause , fut de confirmer tous ceux qui avaient pensé dans l’origine qu’il fallait mettre des restrictions à sa liberté ( et c’était la . grande majorité de l’Europe), dans l’opinion que les mêmes raisons qui avaient exigé ces restrictions au commencement existaient encore. Nous répugnons à nous servir de nouveau de la comparaison rebattue du lion emprisonné ; mais assurément , si le roi des animaux que don Quichotte voulut faire mettre en liberté, au lieu de se montrer doux et débonnaire , s’était mis à rugir, à bondir et à ronger les barreaux de sa cage , il est permis de douter que le grand redresseur de torts lui -même eût plaidé pour sa liberté.
Dans le mois de novembre 1816, Napoléon fit une perte qui dut lui être sensible, en se voyant ravir la société du comte Las-Cases. Le profond attachement du comte à sa personne'
v ft.
CHAPITRK Mil.
ne pouvait être mis en doute, et son âge, son caractère , comme ayant exercé des fonctions civiles , l’empêchaient de prendre beaucoup de part à ces débats et à ces querelles qui , malgré l’affection qu’ils avaient tous pour Buonaparte , • éclataient parfois entre les officiers 5e sa maison. Il avait du goût pour les lettres, et était en", état de converser sur les principaux points de l’histoire et des sciences. C’était un émigré , et connaissant toutes les manœuvres et les intrigues de l’ancienne noblesse, il avait mille anecdotes à raconter que Napoléon écoutait avec plaisir. Mais ce qui le rendait surtout précieux, c’est qu’il recueillait et consignait sur un journal tout ce que disait Buonaparte , avec une fidélité scrupuleuse et un zèle infatigable ; et, de même que l’auteur de l’un des ouvrages lesjdus amusans de la langue anglaise ( la Vie de Johnson, par Boswell), le comte Las-Cases ne trouvait jamais trivial rien de ce qui pouvait servir k peindre l’homme. Comme Boswell * aussi , son admiration pour son héros était si grande , que parfois on serait tenté de croire ï qu’il n’a' pas une idée bien exacte du bien et du , mal , tant il est porté k trouver tout ce que Napoléon dit ou fait invariablement bien. Mais si son affection contribuait jusqu’à un certain point k aveugler son jugement, elle partait du
3o4 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
moins du fond du cœur. Le colite en donna encore une preuve non équivoque, en consa- 'crant au service de son maître une somme de quatre mille livres sterling ou environ, composant toute sa fortune , qui était placée dans les fonds anglais.
Pour notre malheur, comme aussi pour le sien , car c’en dut être un pour lui de se séparer de Buonaparte , le comte Las-Cases avait cédé à la tentation de hasarder une démarche contraire à l’engagement qu’il avait pris, comme les autres personnes de la suite de l’ex-Empereur, de ne pas entretenir de correspondance secrète hors de l’enceinte de l’île. L’occasion d’un de ses domestiques qui retournait en Angleterre l’engagea à lui confier une lettre écrite sur un morceau de soie blanche, afin de pouvoir être cachée plus aisément , et qui fut cousu aux habits de cet homme. Elle était adressée au prince Lucien Buonaparte. Comme c’était une transgression directe , et sur un point très important , des conditions que le comte Las-Cases avait promis d’observer, il fut mis hors de l’ilc pour être envoyé au cap de Bonne-Espérance, et de là en Europe. Son journal resta quelque temps , entre les mains de sir Hudson Lowe ; mais , comme nous avons eu déjà occasion de le dire, il y fut fait ensuite des changemens et des addi-
CHAPITRK VIII. 3o5
tions , qui sont en général beaucoup plus défavorables au gouverneur que ne l’était le manuscrit, tel qu’il fut écrit dans le principe par le comte. Il est d’autant plus k regretter qu’il ne soit, pas resté à Sainte-Hélène, que son journal présente le meilleur recueil non seulement des pensées véritables de Buonaparte , mais encore des opinions qu’il voulait faire passer comme telles. Il n’y a pas de doute que le départ de ce dévoué serviteur ne dût augmenter beaucoup le vide affreux qu’éprouvait l’exilé de Longwood ; mais il est impossible de ne point faire en même temps la remarque que, lorsqu’une des premières personnes de la suite de Napoléon se permettait de manquer ainsi k ses promesses, en faveur de son chef, sir Hudson Lowe se trouvait autorisé à compter peu sur les protestations qui lui étaient faites , et k refuser de se relâcher en rien du degré de vigilance né- * cessaire pour empêcher son prisonnier de s’évader.
Les plaintes de Napoléon et de ses compagnons d’infortune provoquèrent, ainsi qu’elles devaient le faire , une enquête dans le Parlement britannique , sur le traitement personnel de l’ex-Empereur; mais les raisonnemens auxquels nous avons fait allusion, et la manière dont les ministres réfutèrent les rapports exa-
Vie de N*r. Buon. Tome 9. 10
3t>6 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
gérés qui avaient été envoyés de Sainte-Hélène, parurent l’emporter de beaucoup sur les argumens de l’avocat éloquent et sensible de Napoléon, lord Holland.
La question fut soumise à la Chambre des Lords, le 18 mars 1817. Lord Holland, dans un discours plein de sens et de modération , dit qu’il ne chercherait pas à convaincre la Chambre que le système de politique qu’on suivait à l’égard de Napoléon devait être changé. Ce système avait été adopté contre son avis, mais il avait eu la sanction du Parlement , et il n’espérait pas obtenir que la Chambre revînt sur sa décision. Mais si la captivité de Napoléon était, ainsi qu’on l’avait allégué, une mesure de nécessité, il s’ensuivait qu’elle ne devait pas s’étendre au-delà de ce qui était strictement nécessaire, et que, par conséquent, il ne fallait déployer contre le prisonnier aucune rigueur inutile. Lord Holland ne prétendait pas présenter les rapports qui lui avaient été adressés comme des faits incontestables , mais seulement comme des bruits qui exigeaient une enquête sur une affaire qui intéressait de si près l’honneur de l’Angleterre. La plupart des allégations sur lesquelles lord Holland fondait sa motion, résultaient d’une série de plaintes, qui avaient été envoyées par le géné-
ral Montholon. Nous avons déjà parlé de la nature de ces plaintes ; mais il est peut-être à propos de les rappeler ici en peu de mots , ainsi que les réponses faites par le gouvernement anglais.
Les remontrances portaient d’abord sur ce qu’on avait restreint l’espace accordé à Napoléon pour se promener. Lord Holland admettait que le climat de Sainte -Hélène était bon ; mais il se plaignait que la partie supérieure de l’île, où Longwood était situé, fût humide et malsaine. Un autre sujet de grief, . c’était l’incommodité de la maison.
Lord Bathurst , secrétaire d’Etat pour les colonies , répondit à cette accusation que la plupart des relations décrivaient Longwood comme une résidence très saine. C’était autrefois la maison de campagne ordinaire du lieutenant-gouverneur, ce qui prouvait suffisamment que ce n’était pas un séjour si désagréable. Cet emplacement avait été préféré par Napoléon lui-même , qui montra tant d’impatience d’en prendre possession , qu’il y fit même dresser une tente , jusqu’à ce que la maison fût préparée pour le recevoir. Si les limites de ses promenades avaient été restreintes, c’était parce que Napoléon avait paru chercher à se ménager des intelligences avec les habitans. Il
3o8 VIE DE NAPOLÉON BU ON A PA RTE .
lui restait encore une enceinte de huit milles, dans laquelle il pouvait errer à son gré , sans que personne le suivît ni le surveillât. S’il désirait aller plus loin , il était libre de traverser l’île, pourvu qu’il permît à un officier d’ordonnance de l’accompagner. S’il refusait de prendre de l’exercice à ces conditions , ce n’était pas la faute du gouvernement anglais; et si la santé de Napoléon venait à en être altérée, il fallait l’attribuer, non pas aux réglemens, qui étaient sages et nécessaires, mais à son entêtement à refuser de s’y soumettre.
La seconde série de plaintes reproduites par lord Holland portait sur les restrictions dures et injustes, disait-il, qui avaient été mises aux relations de l’exilé avec l’Europe. Il n’avait pas la permission , suivant l’exposé du noble lord , de faire venir des livres, ni de s’abonner aux journaux et aux gazettes. Tout commerce par lettres était interdit à l’illustre captif, même avec sa femme , son fils , et ses plus chers et plus proches parens : il ne pouvait pas même envoyer une lettre cachetée au prince régent.
A ces différens griefs , lord Balhurst répondit qu’une liste d’ouvrages, dont la valeur montait de quatorze à quinze cents livres sterling ( ce que le général Montholon appelait un petit nombre de livres ) , avait été envoyée par Napoléon.
* CHAPITRE VIII. 3og
en Angleterre ; que les ministres avaient mis cette liste entre les mains d’un des premiers libraires français, qui avait fourni ceux des ouvrages qu’il avait pu trouver soit à Londres , soit à Paris ; mais qu’il en était plusieurs , relatifs presque tous à l’art militaire , qu’il lui avait été impossible de se procurer. Les volumes fournis avaient été envoyés , avec l’explication du motif qui faisait qu’il en manquait un certain nombre ; mais les habitans de Long- •
wood n’avaient pas admis cette excuse. Quant à la permission de laisser Napoléon s’abonner librement à. tous les journaux, lord Bathurst croyait de son devoir d’y mettre quelque restriction , attendu qu’on avait tenté d’établir une correspondance avec Napoléon par le moyen des papiers publics. Passant au commerce de lettres avec l’Europe , lord Bathurst déclara qu’il n’était pas interdit, à la condition seulement que sir Hudson Lowe eût la permission de lire toutes les lettres d’affaires ou autres. Ce droit , ajouta le noble lord , n’avait jamais été exercé que par le gouverneur en personne, avec autant de délicatesse que d’égards; et il repoussa , par le démenti le plus formel , les assertions de Montholon , qui prétendait que le gouverneur de Sainte- Hélène avait décacheté et retenu des lettres , sous prétexte qu’elles
3lO VIE DE NAPOLÉON BUON APAfcTE.
n’étaient pas venues par lé canal du ministère anglais. Lord Bathurst dit que sir Hudson Lowe avait délié le général Montholon de citer un seul exemple d’un acte de tyrannie semblable , et que le général français avait gardé le silence, l’accusation étant de toute fausseté. Il ajouta que toutes les lettres que les parens de Napoléon voudraient lui faire passer par l’intermédiaire de ses bureaux seraient envoyées à l’instant, mais qu’un préliminaire indispensable , c’était qu’il en fût écrit. Or, une lettre de son frère Joseph, reçue en Octobre dernier, et envoyée aussitôt à sa destination , était la seule d’aucun des membres de sa famille qui fût jamais parvenue au ministère. Le noble lord parla ensuite de la disposition qui voulait qu’une lettre, même adressée au prince régent, fût remise ouverte entre les mains du gouverneur de Sainte- Hélène. Lord Bathurst expliqua que ce réglement ne donnait pas au gouverneur le droit de transmettre ou de retenir la lettre à son gré; qu’au contraire, il lui était enjoint de l’envoyer sur-le-champ. Le réglement exigeait seulement que sir Hudson Lowe en connût le contenu , afin que , si elle renfermait quelques reproches sur sa conduite , sa justification ou sa défense parvînt à Londres en même temps que l’accusation ; ce qui était
nécessaire , fit remarquer le noble lord , afin que le gouvernement pût , sans perdre de temps , faire droit à de justes plaintes , ou repousser des allégations frivoles et sans fondement. Il ajouta que si une lettre cachetée était adressée au prince régent par Napoléon, lui, lord Bathurst, n’hésiterait pas à l’ouvrir, si le s gouverneur ne l’avait pas fait auparavant. Sans doute il croirait de son devoir de l’envoyer à l’instant telle qu’il l’aurait reçue, du moment qu’il saurait ce qu’elle contenait , mais étant , comme ministre , responsable des actes du souverain , il se croirait obligé de prendre préalablement connaissance de l’objet de la communication.
Lord Holland parla , en troisième heu , de l’insuffisance de la somme allouée pour l’entretien de Napoléon, soutenant qu’il était indigne qu’il fût obligé de payer lui-méme une partie des frais de sa maison. Les ministres, disait- il, après l’avoir placé dans une situation où de grandes dépenses étaient nécessaires, s’en prenaient à lui, et voulaient qu’il les supportât en grande partie.
Lord Bathurst , en réponse , exposa les faits que le lecteur connaît déjà. Il dit que la somme de huit mille livres sterling avait été jugée suffisante , après les grandes dépenses faites la
3l2 vie de napoléon buonaparte.
première année, et que cependant, sur les représentations de six 1 Hudson Lowe , elle avait été portée à douze mille livres. Cette somme était la même que celle allouée au gouverneur, qui avait de grands frais de représentation. Le ministre n’avait pas cru que la maison de Napoléon, qui devait être montée sur le pied de celle qui convient à un officier-général de distinction , dût coûter plus que celle de sir Hudson Lowe , qui avait ce grade , et qui était obligé de payer les dépenses de son état-major, sans parler des autres déboursés que sa place exigeait. Il donna quelques détails au sujet des provisions et de la cave , d’où il résultait qu’indépendamment du vin commun , on fournissait tous les jours , pour la table de Napoléon , deux bouteilles de vin par tête , d’une qualité supérieure.
Lord Holland finit par déclarer que, quoique la reine Marie ne pût être regardée que comme l’ennemie la plus acharnée d’Élisabeth , cependant la plus grande tache à la mémoire de cette illustre reine, était le traitement, non pas injuste , car pour injuste il ne l’était pas , mais dur et inhumain qu’elle avait fait subir à sa rivale. Il rappela à la Chambre que la postérité n’examinerait pas si Buonaparte avait été justement puni de ses crimes, mais si la Grande-
Bretagne avait montré la générosité qui convenait à une grande nation. Il fit alors la motion que les ministres déposassent sur le bureau les papiers et la correspondance entre Sainte-Hélène et le gouvernement anglais, qui pouvaient jeter quelque jour sur le traitement personnel de Napoléon.
On peut remarquer que dans la manière franche et libérale dont lord Holland présenta sa motion, il se laissa entraîner à une comparaison qui prouvait contre son argument même. Il voulut établir un parallèle entre le traitement infligé à Marie ( traitement dont il admettait la justice, mais dont il contestait la générosité) et celui de Napoléon. Mais, pour que le rapprochement fût exact, il manquait deux circonstances remarquables. D’abord , Marie , loin d’être en guerre avec Elisabeth, était en apparence dans la meilleure intelligence avec cette reine , lorsqu’elle se réfugia en Angleterre; en second lieu, le ministère anglais ne manifesta nullement l’intention de mettre fin à la captivité de Buonaparte en lui coupant la tête.
Lord Darnley, qui s’était joint à lord Holland pour désirer une enquête, dit alors que lord Bathurst lui semblait avoir - réfuté toutes les allégations avec autant d’habileté que de
3l4 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, franchise, et qu’il n’était pas d’avis que lord Holland insistât davantage. Le marquis de Buckingham fonda son opinion sur la inul tiplicité de griefs que l’Europe, et l’Angleterre en particulier, avait contre Napoléon. Il pensait que toutes les mesures restrictives nécessaires pour empêcher son évasion, devaient être rigoureusement employées. « La captivité étroite et sévère à laquelle le général Buonaparte était soumis , n’était pas , dit le noble lord , un acte de vengeance , mais une mesure de sûreté.
C’était un acte de justice politique que nous devions à l’Europe, et sur lequel on ne pouvait revenir sans exposer le monde à de nouvelles convulsions. »
La motion de lord Holland ne paraît pas avoir été appuyée, et elle fut rejetée sans division.
Il n’est guère permis de douter que le peu de succès de cette tentative dans le sénat britannique , n’ait fait une impression profonde sur l’esprit de Napoléon, et n’ait peut-être aggravé cette disposition à une maladie d’estomac dont on soupçonnait déjà l’existence. Rien n’est plus connu , quoique en même temps peu de choses soient peut-être plus difficiles à expliquer d’une manière satisfaisante , que ce rapport mystérieux entre les peines d’esprit et l’action des
CHAP1TRK VIII. 3l5
facultés digestives. De graves maladies sont souvent le résultat de profondes et soudaines afflictions, et il n’est presque personne dont l’estomac ne soit plus ou moins affecté par suite des impressions fortes et pénibles qu’éprouve .son âme. Et ici, nous pouvons ajouter que les égards et la compassion de lord Holland pour un si grand homme réduit à* une position aussi terrible , se manifestèrent par une suite d’attentions délicates de sa part et de celle de lady- Holland; et que les envois de livres et d’autres objets qui lui étaient faits par le canal du ministère des affaires étrangères , et qui lui étaient régulièrement transmis , continuèrent de temps en temps à prouver à Napoléon la part qu’ils prenaient à ses infortunes. Mais , quoiqu’il ne pût s’empêcher d’en être touché , ses souffrances, tant celles du corps que peut-être celles de l’esprit, prirent un caractère qui n’admettait pas d’adoucissement.
Ce malheureux état fut entretenu et prolongé par la détermination formelle de Buonaparte de s’opposer en toute occasion à l’exécution des divers réglemens qui concernaient la garde de sa personne ; de sorte qu’à chaque nouvel incident c’était une lutte qui s’engageait contre l’autorité de sir Hudson Lowe , ou de nouveaux efforts pour obtenir,, les honneurs
3l6 VIE DE NAPOLÉON B LION APARTE.
qu’il voulait qu’on lui rendît en sa qualité
d’Empereur.
Cette dernière prétention semble avoir été portée jusqu’à une extravagance tout- à-fait puérile. Il était nécessaire, par exemple, que le docteur O’Meara adressât des bulletins au gouverneur de l’île , sur l’état de la santé du prisonnier, qui commençait à donner de sérieuses inquiétudes. Napoléon exigea que, lorsque ces rapports seraient faits par écrit, O’Meara lui donnât le titre d’Einpereur. En vain le docteur voulut-il lui faire entendre que les instructions du gouvernement , ainsi que les ordres de sir Hudson Lowe, lui défendaient de faire usage de cette dénomination. Il eut beaucoup de peine à obtenir la permission de substituer le mot personnage ou malade, à l’expression offensante de général Buonaparte. Sans cet expédient ingénieux , il n’eût plus été possible de faire connaître l’état de la santé de Napoléon.
Le médecin de Buonaparte n’avait pas eu jusqu’alors beaucoup de peine à remplir ses fonctions. L’ex - Empereur était d’une santé naturellement robuste, et comme beaucoup de personnes qui jouissent de cet avantage inappréciable , il n’avait pas une grande confiance dans un art auquel il n’avait jamais eu besoin
de recourir. La diète fut son principal remède contre les maux d’estomac, lorsqu’il commença à en ressentir, et il fit un usage fréquent des bains , lorsque les douleurs devinrent plus aiguës. Il croyait aussi devoir changer sa manière de vivre, lorsqu’il éprouvait quelque indisposition. S’il avait été sédentaire, il faisait des courses forcées à cheval , et prenait beaucoup d’exercice; et si, au contraire, il avait fait plus d’exercice que de coutume , il se condamnait à un repos absolu. Mais plus récemment, il n’aimait plus à monter à cheval, ni à faire aucun exercice quelconque.
Vers le a 5 septembre 1818, la santé de Napoléon parut sensiblement altérée. Il avait de fréquentes nausées, ses jambes étaient enflées; enfin plusieurs autres symptômes défavorables déterminèrent son médecin à lui dire qu’il était d’un tempérament qui demandait beaucoup d’activité ; qu’il était nécessaire qu’il fît un usage presque continuel de ses facultés , tant physiques que morales , et que , sans ce double exercice de l’esprit et du corps, il ne se porterait jamais très bien. Buonaparte déclara aussitôt qu’il savait que l’exercice lui était nécessaire, mais qu’il n’en prendrait pas tant qu’il serait exposé aux insultes des sentinelles. Le docteur O’Meara lui proposa d’appeler M. Bax-
3l8 VIE UE NAPOEKON BUONAPARTE.
ter, médecin distingué attaché à l’état-major de sir Hudson Lowe. « Il ne pourrait qu’être de votre avis, dit Napoléon, et me prescrirait de prendre l’exercice du cheval. Mais j’y suis bien décidé ; tant que le système actuel sera en vigueur, je ne sortirai pas. » Quelques jours après , il exprima de nouveau la même résolu- * tion , et refusa de prendre une médecine. Le docteur O’Meara répondit que , s’il n’en faisait pas usage à temps, cela pourrait tourner mai pour lui. Sa réponse fut remarquable. « J’aurai du moins cette consolation , que ma mort sera un déshonneur éternel pour la nation anglaise , qui m’a envoyé ici dans ce climat, pour m’y faire mourir sous les mains d’un**** ». Le docteur lui représenta de nouveau qu’il ne devait pas hâter sa mort en refusant de prendre les remèdes nécessaires. « Ce qui est écrit est écrit là haut, dit Napoléon en jetant ses regards vers le ciel; nos jours sont comptés. »
Ce système déplorable, et qui ne pouvait avoir que des conséquences funestes , paraît avoir été suggéré , tant par l’envie de narguer sir Hudson Lowe , que par une sorte de découragement et d’insouciance , résultat de sa position ; et aussi peut-être était-ce en partie l’effet de la maladie elle-même , qui devait nécessairement lui faire trouver pénible toute espèce de
mouvement. Napoléon pouvait se flatter aussi qu’en faisant craindre qu’il n’altérât sa santé par ses refus continuels de sortir, il forcerait le gouverneur à lui céder sur quelques points qui étaient entre eux un sujet de dispute. Lorsque le gouverneur fit prévenir son prisonnier qu’il était le maître de s’écarter de la route et de se promener dans la vallée , le docteur O’Meara l’engagea à en profiter ; mais il répondit qu’il serait arrêté et insulté par les sentinelles , et qu’il n’avait pas envie de se soumettre aux caprices du gouverneur , qui , lui accordant un jour une permission , pouvait la lui retirer le lendemain. Ce fut sur de pareils prétextes , qui , agrès tout , se réduisaient à ce qu’étant prisonnier, et prisonnier d’une haute importance , il était soumis à une surveillance, rendue plus nécessaire par les intrigues continuelles qui se tramaient pour son évasion ; ce fut sous de pareils prétextes qu’il crut devoir négliger de prendre les précautions qui seules pouvaient lui conserver la santé. Sa conduite , en pareille circonstance , n’était guère digne de sa grande âme; elle ressemblait trop à celle d’un enfant volontaire, qui refuse de manger ou de prendre une potion , parce qu’on ne fait pas ce qu’il veut.
Le renvoi du docteur O’Meara de la place
qu’il occupait près de Buonaparte , ce que celui-ci regarda comme un sanglant outrage , fut le premier incident de quelque importance qui vint rompre la monotonie de sa vie. Il paraît , d’après des citations rapportées dans un autre endroit de ce volume , que le docteur O’Meara avait été pendant quelque temps le confident de sir Hudson Lowe, et que le gouverneur en avait parlé aux ministres comme de quelqu’un par qui l’on pourrait apprendre tout ce qui se passait dans l’intérieur de la maison de Buonaparte. Mais, avec le temps, le docteur devenant plus intime avec le prisonnier , montra de la répugnance à faire au gouverneur les rapports secrets dont il s’était montré si prodigue auparavant, et il en résulta une querelle entre sir Hudson Lowe et lui. Lorsqu’il décrit les scènes qui se passèrent entre lui et le gouverneur , le docteur O’Meara écrit avec un degré d’animosité personnelle qui empêche d’ajouter beaucoup de foi à ce qu’il dit. Mais son renvoi de Sainte-Hélène fut occasionné par une preuve beaucoup plus positive de l’intérêt qu’il prenait aux infortunes de Napoléon , que ne pouvait l’être son simple refus d’informer sir Hudson de ce qui se disait à Longwood.
Il paraît que le docteur O’Meara ne s’était
pas borné à prendre le parti de Buonaparte dans ses disputes avec le gouverneur, mais qu’il était encore l’intermédiaire d’une correspondance secrète avec un M. Holmer, agent de l’ex-Empereur à Londres. C’est ce qui paraît avoir été clairement prouvé par une lettre transmise par cet agent , relative à de grands envois d’argent à Sainte-Hélène, par la connivence du docteur 1 . D’après ces soupçons, le docteur O’Meara fut retiré , par ordre du gouverneur, d’auprès de la personne de Napoléon, et renvoyé en Angleterre. Napoléon n’avait jamais suivi ses ordonnances, mais il se plaignit amèrement qu’on l’eût rappelé , prétendant que lui ôter un médecin dont il n’avait jamais écouté les conseils , était une conséquence ^directe du plan conçu pour l’assassiner. Il est probable néanmoins qu’il regrettait plus les services secrets du docteur O’Meara que ceux qu’il lui rendait en sa qualité d’homme de l’art.
Sir Hudson Lowe offrit de nouveau les services du docteur Baxter, mais cette offre fut regardée à Longwood comme une offense nou-
1 Cette leltre est citée tout au long dans le Quarterly Revieu>, tome xxvm, pag. 224 à 226. Elle fut reçue après le renvoi du docteur O’Meara , qui par conspuent n’eut lieu que d'après des soupçons qui se changèrent ensuite en certitude .
* Via T>* N*r. Buoa. Tome 9.
322 . VIE UE NAPOLÉON BUON APARTE, velle. C’était, disait-on, le comble de l’astuce. Le gouverneur essayait de faire passer son médecin particulier auprès de l’Empereur, sans doute afin d’être plus sûrement maître de sa vie. D’un autre côté, les ministres anglais voulaient qu’on prit toutes les mesures 'possibles pour prévenir toute plainte sur ce sujet. « Vous ne sauriez mieux remplir les désirs du gouvernement de Sa Majesté , disait lord fiathurst dans une de ses dépêches au gouverneur, qu’en mettant à exécution toutes les mesures qui pourront vous paraître propres à ne laisser au général Buonaparte aucun sujet de se plaindre, à tort ou à raison , qu’on ne lui permet pas de recèvoir tous les secours de l’art. »
Le docteur Sfeokoe, chirurgien du vaisseau le Coru/uerant, fut ensuite appelé auprès de Buonaparte ; mais il s’éleva quelques différends entre lui et le gouverneur, et on le pria bientôt de discontinuer ses visites.
A partir de cette époque, le prisonnier déclara qu’il était déterminé, à quelque extrémité qu’il se trouvât réduit , à ne pas recevoir les visites d’un médecin anglais , et l’on écrivit en Italie f>our faire venir un chirurgien de réputatitfti de quelque université de ce pays. En même temps l’Empereur témoigna le désir d’avoir auprès de lui un prêtre catholique. La
' DigitizeîJ byCoogte
demande en fut faite au gouvernement papal par son oncle , le cardinal F esch , et le ministère anglais s’empressa d’y donner son assentiment.
Il paraîtrait que Sa Sainteté crut que cette mission ressemblait, jusqu’à un certain point, à t celles qui sont envoyées au loin chez les nations infidèles , car deux prêtres furent expédiés à Sainte-Hélène au lieu d’un. 1
L’un d’eux , le père Bonavita , était un vieillard., sujet à toutes les infirmités de son âge, et usé par un séjour de vingt-six ans au Mexique. % Une attaque d’apoplexie lui avait frappé la langue, dont il conservait à peine l’usage. Son titre de recommandation pour la place qu’il allait remplir, était d’avoir été aumônier de la mère de iN apoléon. Il avait pour compagnon un jeune abbé nommé Vignani. C’étaient de braves gens , .. ayant de la piété , et. fort en état sans doute de donner à Buonaparte les consolations que leur Église présente à ceux qui reconnaissent ses lois, mais peut-être n’étaient-ils pas assez habiles pour rappeler dans la droite voie des âmes égarées , ou convaincre ceux qui pouvaient
' Les missionnaires qui passent la ligne, doivent au moins être deux : la plaisanterie est pent-être déplacée , si lion considère qu’un tel voyage offre tant de chances de mort que Sa Sainteté aurait bien pu envoyer pour plus de sûreté quatre prêtres an lieu de doux. {Édit,}
3a4 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
avoir des doutes sur les doctrines de l’Eglise.
Il n’y avait du reste ni arguinens à combattre ni controverse à soutenir. Buonaparte avait déclaré sa résolution de mourir dans la religion de ses pères. Il n’était, disait-il, ni un incrédule ni un philosophe. S’il rfous est permis dg^ douter qu’un homme qui avait tenu envers le Pape la conduite que l’histoire attribue à Napoléon, et qui avait été excommunié (si même la sentence en a jamais été révoquée) , fût sincère dans ses protestations de catholicisme, nous devons du moins l’absoudre de l’accusation d’un froid athéisme. En diverses occasions , il témoigna avec de profonds sentimens de dévotion , qu’il croyait fermement à l’existence d’un Dieu , cette grande vérité sur laquelle repose tout l’édifice de la religion , et cela à une époque où les doctrines détestables de l’athéisme et du matérialisme étaient répandues dans toute la France '. Immédiatement après son élévation k la dignité de Premier Consul , il médita le rétablissement de la religion ; et voici comment , dans un langage où la sensibilité se trouve mêlée à la politique , il
' Il serait plus exact de dire que la guillotine elle-même
ne put populariser l’athéisme et le matérialisme, qui étaient devenus des mots d'ordre des Jacobins , mais non des croyances. [Édit.)
s’exprima à ce sujet devant Thibaudeau , qui était alors conseiller d’État. Après avoir longtemps combattu les systèmes des philosophes modernes sur les différentes espèces de cultes , sur le déisme , la religion naturelle , etc. , il ajouta : « Dimanche dernier, au milieu du silence général de la nature, je me promenais dans ces jardins (la Malmaison); le son de la cloche de Ruel vint tout à coup frapper mon oreille , et renouvela toutes les impressions de ma jeunessè. Je fus ému , tant est forte la puissance des premières habitudes ; et je me dis : s’il en est ainsi pour moi , quel effet de pareils souvenirs ne doivent-ils pas produire sur les hommes simples et crédules? Que vos philosophes répondent à cela. Il faut une religion au peuple. » Il parla des conditions auxquelles il traiterait avec le Pape, et ajouta : «On dira que je suis papiste. Je ne suis rien. J’étais mahométan en Egypte , je serai catholique ici pour le bien du peuple. Je ne crois pas aux formes de la religion , mais à l’existence d’un Dieu ! » Et levant ses mains vers le ciel : « Quel est celui qui a fait tout cela? ' » Ce passage sublime prouve que si Napoléon eut le malheur de ne point pénétrer jusqu’au sanctuaire du temple
’ Mémoires sur le Consulat , 1799 s 1804.
3a6 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, du christianisme, il en avait du moins franchi le seuil , et qu’il reconnaissait et adorait le Créateur de l’univers.
Les missionnaires furent bien reçus à Sainte- Hélène , et la messe était célébrée de temps en temps a Longwood. Les deux prêtres étaient d’un caractère paisible , ne se mêlant de rien , se renfermant dans leurs devoirs religieux , et ne montrant nullement cet esprit d’activité et d’intrigue que les protestans sont portés à imputer au clergé catholique.
Le même vaisseau qui amena à Sainte-Hélène, le 18 septembre 1819, ces médecins de l’âme , amena en même temps le docteur F. Antomarchi, prosecteur d’anatomie à l’hôpital de Sainte-Marie- Neuve , à Florence, et attaché à l’université de Pise. Le docteur était appelé à remplir, auprès de la personne du prisonnier, la place occupée auparavant par O’Meara , et après lui , provisoirement par le docteur Stokoe. Il continua à s’acquitter des mêmes fonctions jusqu’à la mort de Buouaparte ; et la Relation de ses Derniers Momens, ouvrage en deux volumes, quoique moins piquant, et rédigé avec beaucoup moins de finesse et d’esprit que ceux de Las-Cases et d’O’Meara, n’est cependant ni sans utilité ni sans intérêt, en' -ce qu’il se rapporte aux derniers jours d’un
. CHAPITRE Y UK 3»7
homme si extraordinaire. Le docteur Antomarchi paraît avoir été favorablement accueilli par Napoléon , d’autant plus qu’il était né dans l’île de Corse. Il lui apportait aussi des nouvelles de sa famille. La princesse Pauline Borghèse avait offert de venir le rejoindre. « Qu’elle reste où elle est, dit Napoléon; je ne voudrais pas qu’elle fût témoin de l’état humiliant où je suis réduit , et des insultes auxquelles je suis exposé. »
Il est inutile de rappeler le sujet de ces insultes prétendues : elles consistaient dans les précautions que sir Hudson Lowe se croyait obligé de prendre pour la garde du prisonnier, telles que celle d’envoyer régulièrement un of licier anglais s’assurer s’il était à Long wood, et de vouloir qu’un autre officier , qui eût au moins le rang de capitaine, l’accompagnât dans les excursions qu’il projetait de faire au milieu de file. Sur ces deux points , Napoléon avait pris la ferme résolution d’opposer une sorte de résistance passive; et il avait déclaré, comme nous l’avons vu , qu’il ne prendrait pas d’exercice , quelque indispensable qu’il fût à sa santé , à moins que les restrictions mises à ses promenades ne fussent levées, ou modifiées comme il le voulait 1 . C’était un argument ad miseri-
1 L’auteur en répétant si souvent celte défense de son
cordiam, qui dut causer beaucoup de peine et d’inquiétude au gouverneur, puisque, si la santé de son prisonnier venait à s’altérer, bien que ce fût par son entêtement , sir Hudson ne pouvait espérer que sa conduite échappât à la censure. D’un autre côté, s’il cédait une fois à cette espèce d’argument coactif, on pourrait lui donner une telle extension, que lasûreté du prisonnier se trouverait compromise. En même temps, sa vigilance était continuellement éveillée par „ des bruits de complots tramés pour la délivrance de Buonaparte ; et les sommes d’argent que sa famille et lui avaient à leur disposition, rendaient dangereux de se fier aux motifs de sécurité qu’offrait la position naturelle de l’ile. Il est aussi à remarquer que , tout en demandant comme une chose de droit la levée des restrictions dont il se plaignait, Napoléon ne proposa jamais de son côté aucune concession , soit en offrant sa parole ou autrement , qui fût de nature à présenter au gouverneur une garantie morale de plus , en place de cette surveillance minutieuse qu’il désirait voir cesser. Cependant, pour se plier jusqu’à un certain point à l’humeur de son prisonnier , sir Hudson
gouvernement semblerait sentir que son gouvernement a bien besoin d’être justifié. [Édit.) \
Lowe voulut bien que l’officier anglais dont le devoir était de faire régulièrement un rapport sur la présence de Buonaparte , se contentât de s’en assurer en saisissant les occasions indirectes qui se présentaient , soit lorsque l’ex- Empereur se promenait dans le jardin , soit : lorsqu’il se montrait à la fenêtre, et alors il lui était même enjoint d’éviter d’être aperçu. De cette manière, il y avait des jours qui se passaient sans qu’il y eût de rapport sur ce sujet important, ce qui eût exposé sir Hudson Lowe à une grande responsabilité , si Buonaparte était parvenu à s’évader. Nous demandons la permission de renvoyer à l’ouvrage du docteur Antomarchi , pour faire connaître les moyens particuliers et vraiment dégoûtans que, par une sorte de compromis entre l’indispensable nécessité et l’entêtement de Napoléon, ceux qui l’entouraient étaient obligés de prendre pour le faire voir à l’officier, sans qu’il s’en
doutât.
Les projets pour faire évader Napoléon ne manquaient pas. Un colonel Latapie, officier de partisans distingué, était, dit- on , à la tête d’une entreprise formée par une bande d’aventuriers d’Amérique , pour l’enlever de Sainte- Hélène. Mais Napoléon dit qu’il connaissait trop bien ces sortes d’hommes pour en rien
33o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
espérer. Le gouverneur eut avis d’autres tentatives qui devaient être faites d’Amérique; mais aucune d’elles ne paraît avoir eu un commencement sérieux d’exécution.
Il n’en fut pas de même de l’entreprise de Johnstone, l’un des plus hardis contrebandiers qui aient jamais existé, et dont la vie n’avait été qu’un tissu d’entreprises désespérées ; il s’était évadé de Newgate d’une manière remarquable , et il avait ensuite piloté le vaisseau de lord Nelson à l’attaque de Copenhague, lorsque les maîtres et les pilotes ordinaires de la flotte se refusaient à le faire. Johnstone avait aussi , dit-on , médité anciennement un coup de main hardi pour enlever Buonaparte , dans des circonstances bien différentes, lorsque celui-ci s’embarqua pour aller visiter Flessingue * .
Et à l’époque dont nous parlons , il fut certainement d’un complot d’une nature très singulière pour tirer Napoléon de Sainte-Hélène. Un bâ-
1 Ce fat du moins le bruit général. La tentative devait être faite par Johnstone et ses audacieux compagnons, à bord d’une barque sur laquelle ils devaient traverser l’Escaut' dans la direction de Flessingue, au moment précis où Napoléon se rendait dans cette ville. Leur plan était d’aborder la gondole impériale , de jeter tout le monde à la mer, excepté Napoléon , de le transporter sur leur barque ’
rapide, et, s’éloignant en toute hâte, de le remettre à
timent sous-marin , c’est-à- dire construit de manière à ce qu’il pût s’enfoncer sous l’eau pendant un certain temps , et être remis à flot à volonté, en jetant une certaine quantité de lest, devait servir à effectuer cette entreprise. On espérait que ce navire s’enfonçant sous l’eau pendant le jour, échapperait -à la surveillance des croiseurs anglais, et que, remis à flot la nuit, il pourrait approcher de Sainte-Hélène sans être découvert. Le bâtiment fut effectivement commencé dans l’an des chantiers de la Tamise; mais la singularité même de la construction ayant éveillé des soupçons , il fut saisi par le gouvernement anglais.
Ces tentatives et d’autre% que nous pourrions citer , étaient périlleuses et désespérées , mais elles étaient de nature à rendre la vigilance plus active ; car toutes les fois que de grands obstacles natûrels ont été surmontés par de semblables entreprises, ce fut parce qu’on avait trop compté sur ces obstacles. Mais, tandis que "
l’escadre anglaise qui croisait alors à la hauteur de l’ile. On ajoute que Napoléon prit l’alarme en voyant une barque s’avancer rapidement sur lui. Il ordonna aux matelots de faire force de rames , et de louvoyer. Le contrebandier , au lieu de prendre la gondole en travers , alla parla poupe, et l’occasion fut perdue. Nous ne garantissons en aucune manière l'authenticité de cette 1 anecdote.
33 a VIE DE NAPOLÉON BUONAPAKTE.
des chances aussi précaires d’évasion se présentaient de temps en temps , Napoléon vit l’espoir sur lequel il se fondait secrètement pour sortir de sa triste prison , s’évanouir à ses yeux.
Il fut question de lui dans la Chambre des Communes , mais seulement d’une manière accidentelle, le 12 juillet 1819. Ce fut à l’occasion d’une discussion sur l’état des finances. M. C. H. Hutchinson dit, dans son discours, que dépenser un demi-million sterling par an pour détenir Napoléon à Sainte-Hélène, c’était prodiguer inutilement l’argent public. M. Joseph Hume fut le seul qui parla dans le même sens. Le chancelier de l’échiquier prit la parole pour lui répondre , <et il prouva que la dépense n’excédait pas le cinquième de la somme à laquelle on avait prétendu qu’elle s’élevait. Les chefs de l’opposition ne parurent prendre aucun intérêt à la question ; et l’on crut à Sainte- Hélène que le désappointement qu’éprouva Napoléon , qui s’était flatté de l’espoir de les voir s’entremettre vivement en sa faveur , fut la première cause de l’accablement et du désespoir qui s’empara de son esprit.
Il est certain que les circonstances politiques étaient devenues telles, qu’il y avait plus de raisons que jamais pour le retenir captif. L’état de l’Angleterre, par suite du mécontentement
et des pertes réelles des manufactures , celui de l’Italie, ébranlée jusque dans ses fondemens par les révolutions de courte durée de Naples et de Savoie, rendirent la détention de Buonaparte bien plus importante encore qu’elle ne* l’avait été à aucune époque depuis sa chute.
On ne saurait calculer l’effet que son nom aurait pu produire dans ce moment de commotion générale ; mais , ce qui est certain , c’est que les conséquences de son évasion auraient été terribles.
Le ministère sachant quelle action un génie semblable exercerait au milieu des élémeus du désordre, enjoignit au gouverneur de Sainte- Hélène de redoubler de vigilance :
« Le renversement du gouvernement de Naples , l’esprit révolutionnaire qui règne plus ou moins dans toute l’Italie, l’état équivoque de la France elle-même , doivent éveiller l’at- • tention de Buonaparte , et lui montrer clairement qu’il se prépare une crise, si même elle n’est pas encore arrivée, où son évasion produirait d’importans résultats. Ses partisans sont aux aguets, on n’en saurait douter; et s’il est jamais disposé à risquer cette tentative , il ne laissera pas échapper une semblable occasion. Vous redoublerez donc d’attention pour surveiller ses démarches , et vous avertirez l’amiral
‘ d’exercer la plus grande vigilance , parce que
c’est de la marine que tout dépend en grande