‹ Œuvres Completes de Sir Walter Scott, Vie de Napoleon BuonaparteChapitre 3 sur 11 · partie · texte numérisé non relu

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L’alarme était naturelle, mais il n’y avait point de sujet réel d’appréhension; la politique et la gueree ne devaient plus reconnaître la puissante influence de Napoléon Buonaparte. Ses espérances déçues hâtant les ■progrès de la terrible maladie dont le principe était dans l’estomac, cette maladie étendit ses ravages et mina sourdement sa constitution. La mort allait mettre fin à ces discussions triviales, fruit d’un caprice ou d’une boutade, qui n’étaient pas moins pénibles à celui qui les provoquait qu’à celui qui était obligé de les soutenir ; la mort ouvrit les portes d’une prison dont l’espérance elle-même ne pouvait plus présenter d’autre clef. Les symptômes de désorganisation dans les voies digestives se manifestaient de plus en plus, et la répugnance de Napoléon à prendre aucune espèce de potion était aussi forte que jamais, comme s’il sentait intérieurement que tous les efforts de l’art étaient inutiles. Dans l’une des nombreuses disputes qu’il eut a ce sujet , il répondit de cette manière aux raison-

nemens d’Antoinarchi : « Docteur, pas de

1 Dépêche envoyée à sir Hudson Lowe , le 3 o septembre 1820 .s 4

* CHAPITRE Vin. 3^5 ' -,

drogues ; je vous l’ai dit bien des lois , nous * 1

sommes une machine à vivre; nous sommes organisés pour cela , c’est notre nature. N’entravez pas la vie , laissez-la à son aise , qu’elle puisse se défendre, elle fera mieux que vos médicamens. Notre corps est une montre qui doit aller un certain temps ; l’horloger n’a pas la faculté de l’ouvrir, il ne peut la manier qu’à tâtons et les yeux bandés. Pour une fois qu’il l’aide et la remonte , à force de la tourmenter - avec ses instrumens tortus, il l’endommage dix, , et finit par la détruire. »

* A mesure que la santé de l’ex- Empereur s’affaiblissait, on ne peut trouver extraordinaire * ;

que son esprit baissât de plus en plus. Faute d’autres moyens de s’amuser, il avait pris quelque intérêt à creuser au milieu du jardin de Longwood un bassin , qu’il peupla de petits poissons. Un mastic à base de cuivre dont on avait revêtu le bassin corrompit l’eau, et les pauvres créatures dont il prenait plaisir à regarder les mouvemens furent saisies de vertige et périrent l’une après l’autre. Il en fut profondément affecté, et dans un langage qui rappelle les beaux vers de Thomas Moore , il parla de la fatalité qui semblait peser sur lui ;*« Tout ce que j’aime, tout ce qui m’attache , s’écria-t-il , est aussitôt frappé : le ciel et les hommes seréu-

nissent pour me poursuivre. 1 » Dans d’autres momens il se plaignait de n’avoir plus de force ni d’énergie. « Le lit , disait-il , est devenu pour moi un lieu de délices, je ne l’échangerais pas pour tous les trônes du monde. Combien je suis déchu! moi, dont l’activité était sans bornes, il faut que je fasse un effort lorsque je veux soulever mes paupières. » Il se rappela qu’il dictait souvent à quatre ou cinq secrétaires à la fois. « Mais alors, dit-il, j’étais Napoléon; aujourd’hui je ne suis plus rien; mes forces, mes facultés m’abandonnent; je végète, je ne vis plus. » y

Vers le 22 janvier 1821 , Napoléon parut reprendre quelque énergie et vouloir essayer de dompter le mal en faisant de l’exercice. Il monta à cheval , et se mit , pour la dernière fois , à galoper autour des limites de Longwood. Il ne

Depuis l’instant de ma naissance

Je suis le jouet du destin;

Si la séduisante espérance A mes regards brille un matin ,

Je vois sa lueur éphémère L’instant d’après s'évanouir :

Toujours la fleur que je préfère ,

Est la première à se flétrir.

Moore.

M Ces vers sont extraits de Lalla-Rook. ( Édit. )

fit pas moins de cinq à six milles ; mais cet effort épuisa la nature. Il se plaignait que ses forces l’abandonnaient rapidement.

Le gouverneur avait déjà fait passer en Angleterre des bulletins sur l’affaiblissement de la santé de Napoléon, sans avoir cependant les moyens de s’assurer jusqu’à quel point la maladie était réelle ou s’il en affectait seulement les apparences. Le malade ne voulait recevoir la visite d’aucun médecin ni chirurgien anglais , et il ne permettait pas au docteur Antomarchi de communiquer avec sir Hudson Lo'we. Le gouverneur ne pouvait donc parler de la maladie de Napoléon que comme d’un bruit dont il lui était impossible de constater la vérité. L’àme généreuse du grand personnage qui est à la tête du gouvernement britannique , prit naturellement un vif intérêt au sort du prisonnier, et il chercha, par tous les moyens en son pouvoir, et particulièrement par l’expression de sa sollicitude pour lui, à donner à Napoléon les espérances et les consolations qu’il pouvait le croire susceptible de recevoir, ne pouvant lui annoncer la fin de sa captivité. Voici la dépêche adressée , par lord Bathurst à sir Hudson Lowe sur ce sujet intéressant; elle est datée du 16 février

ce ^e sais qu’il est très difficile de faire au gé-

Vi» n* N*f. Buow. Torae 9. ai

338 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, néral une communication qui ne soit pas sujette à de fausses interprétations ; et cependant , s’il est réellement malade , ce peut être quelque consolation pour lui de savoir que les derniers bulletins qui ont été envoyés sur sa santé n’ont pas été reçus avec indifférence. Vous communiquerez donc au général Buonaparte la grande part que Sa Majesté a prise à la nouvelle de son indisposition, et le désir qu’elle éprouve de lui procurer tous les adoucissemens dont sa posi- . tion est susceptible. Vous assurerez le général Buonaparte qu’il n’est point de soulagement qu’il ne puisse espérer de nouvelles consultations, point de demande compatible avec la sûreté de . sa personne à Sainte-Hélène (car Sa Majesté ne peut le flatter de l’espoir d’un chahgement) que Sa Majesté ne s’empresse et ne désire de lui accorder. Vous ne réitérerez pas seulement l’offre qui a déjà été faite plusieurs fois de lui procurer tous les secours de l’art que peut fournir l’île de Sainte-Hélène , mais vous lui proposerez de faire venir quelque médecin du Cap, où il y en a un, surtout , qui jouit d’une grande réputation ; et au cas que le général paraisse le désirer, vous êtes autorisé à écrire au Cap , et à, prendre telles mesures que vous jugerez convenables pour appeler immédiatement auprès du général la personne qu’il aura désignée . »

N apoléon n’eut pas la satisfaction d’apprendre l’intérêt que Sa Majesté prenait à sa santé , ce qui lui aurait procuré sans doute quelque lueur de consolation. Peut-être la teneur de cette lettre l’eût-elle amené à penser que son système de résistance opiniâtre aux volontés de l’autorité sous laquelle il était placé avait été si peu judicieux , qu’il avait inspiré des doutes sur la réalité de la maladie qui le conduisait au tombeau, et n’avait eu, par conséquent, d’autre résultat que de le priver des marques d’intérêt qui, autrement, fussent venues adoucir un sort si digne de compassion.

Vers la fin de février, la maladie prit un caractère encore plus alarmant , et le docteur Antomarchi témoigna le désir de faire une consultation avec quelques uns des médecins anglais. L’aversion de l’Empereur pour leurs services fut encore augmentée par une offre bienveillante du gouverneur, qui le fit prévenir qu’il était arrivé dans Pile un médecin célèbre *, et qu’il le mettâiàà la disposition du général I^Knuqjarte.' I*»lt6 proposition, comme toutes lef avances faites par sir Hudson Lowe , fut regardée comme une insulte préméditée : « Il

1 Le docteur Shortt , médecin de l’armée , qui , à cette époqne, remplaça le docteur Baxter à Sainte-Hélène, et auquel noua devons beaucoup de renseignemens précieux.

veut abuser l’Europe par de faux bulletins , dit Napoléon; je ne veux pas d’homme qui communique avec lui. » Napoléon sans doute devait être libre de refuser les visites d’un autre médecin que le sien , et l’on n’insista pas davantage ; mais, en s’obstinant ainsi à ne pas voir un médecin impartial , dont le rapport sur l’état de sa santé aurait été concluant, il confirma nécessairement l’idée que sa position n’était pas aussi désespérée qu’elle se trouva l’être.

A la fin l’ex-Empereur consentit que le docteur Antomarchi eût une consultation avec le

docteur Amott, chirurgien du vingtième régiment ; mais l’opinion réunie des deux médecins ne put triompher de l’aversion de Buonaparte pour les médicamens , ni ébranler la foi qu’il avait aux funestes doctrines du fatalisme. cc Quod scriptum, scriptum, répondit-il dans le langage d’un musulman ; tout ce qui arrive est écrit : notre heure est marquée ; nul d’entre nous ne peut prendrai $uule temps une part que lui refuse la natuim.» ,

Le docteur Antomarchi nfÀf • par obtAfique le docteur Amott fût introduit dan f s l’jq>partement et en la présence du malade, qui se plaignit surtout de l’estomac , de nausées continuelles et du mal qu’il avait à digérer. II le vit, pour la première fois, le i" avril, et con-

tinua régulièrement ses visites. Napoléon lui exprima son opinion, que le foie était affecté. Les observations du docteur Arnott le portèrent à croire que, quoique l’action du foie pût être imparfaite, ce n’était pas là qu’il fallait chercher le siège de la maladie. Et ici, il est à remarquer que Napoléon, lorsque le docteur Antomarchi lui exprimait'des doutes sur l’état de son estomac , les repoussait avec aigreur, quoique intérieurement il fût convaincu qu’il avait la même maladie que son père. Ainsi, par un caprice bizarre assez naturel à un malade , il disait à quelques personnes de sa suite ce qu’il pensait du mal qui le consumait , et en même temps , de crainte peut-être qu’on ne lui proposât quelques remèdes , il ne voulait pas faire part de ses soupçons à son médecin Du i5 au a5 avril, Napoléon s’occupa de temps en temps de ses dispositions testamentaires, dont nous aurons occasion de parler bientôt , comme propres à peindre son caractère et ses sentimens particuliers. Le 2 5 , il parut éprouver une grande fatigue d’avoir écrit ; et plusieurs symptômes annoncèrent un redoublement de fièvre , au nombre desquels on peut mettre sans crainte

' Madame Bertrand dit au docteur Shortt , que Napoléon croyait mourir d’un cancer à l'estomac , ce qu'elle regardait comme une chimère..

342 yiE DE NAPOLÉON BUON APARTE.

Je plan qu’il avait formé , disait-il , de rapprocher toutes les sectes religieuses en France.

A mesure que les forces du malade s’éteignaient, les symptômes de sa maladie devenaient moins équivoques. Le 27 avril, les vomissemens, qui ne rejetaient qu’un fluide aqueux et noirâtre , donnèrent de nouvelles lumières sur la nature du mal. Le docteur Antomarchi persista a l’attribuer au climat, ce qui flattait son malade , qui voulait qu’on pût dire que c’était sa détention à Saiijte- Hélène qui l’avait fait mourir ; tandis que le docteur Amott exprimait l’opinion que la maladie était la même que celle dont son père était mort sous le beau ciel de Montpellier. Le docteur Antomarchi , comme il arrive d’ordinaire au rapporteur d’une discussion , eut sur son adversaire l’avantage de parler le dernier, quoique le docteur Arnott eût alors le propre témoignage du malade poux' appuyer son assertion. Le 28 avril , Napoléon donna à Antomarchi les instructions suivantes : il voulait qu’après sa mort on fit l’oixverture de son cadavi-e, mais qu’aucun médecin anglais ne portât la main sur lui, à moins qu Antomarchi n’eût indispensablement besoin de quelqu’un , auquel cas il lui permettait d’employer le docteur Arnott. 11 exprima le désir que son cœur fût envoyé à Parme, à Marie-Louise; et

recommanda surtout au docteur de bien examiner son estomac , et d’en faire un rapport détaillé qu’il enverrait à son fils. « Les vomissemens, dit- il, qui se succèdent presque sans interruption, me font penser que l’estomac est celui de mes organes qui est le plus malade ; et je ne suis pas éloigné de croire qu’il est atteint de la lésion qui conduisit mon père au tombeau, je veux dire d’un squirrhe au pylore.» Le 2 mai, le malade revint sur ce sujet intéressant, recommandant de nouveau à Antomarchi de faire avec le plus grand soin l’examen de l’estomac :

« Les médecins de Montpellier, dit-il encore , avaient annoncé que le squirrhe au pylore serait héréditaire dans ma famille. Leur rapport est, je crois, dans les mains de Louis; demandez, comparez-le avec ce que vous aurez observé vous-même ; que je sauve du moins mon fils de cette cruelle maladie. »

Dans la journée du 3 mai , on vit que l’existence de Napoléon était évidemment à sa fin;

• et ceux qui l’entouraient , et son médecin en particulier, désirèrent qu’il fût fait une consultation. On appela le docteur Shortt, médecin militaire , et le docteur Mitchell , chirurgien du vaisseau amiral. Le docteur Shortt crut devoir maintenir la dignité de sa profession , et refusa de donner un avis dans un cas d’une telle iinpor-

344 VIE DK NAPOUiON BUOJSAPAHTK.

tauce , à moins qu’on ne lui permît de voir et d’examiner le malade. Les officiers de la maison de Napoléon s’excusèrent en disant que l’Empereur leur avait donné l’ordre exprès de ne laisser aucun médecin anglais , autre que le docteur Arnott, approcher de son lit de mort.

Ils dirent que quand il n’aurait plus l’usage de la parole, ils ne pourraient supporter ses regards s’il venait à les tourner sur eux pour leur reprocher leur désobéissance.

Le même jour, vers deux heures, le prêtre Vignani administra au malade le sacrement de l’extrême onction. Quelques jours auparavant, Napoléon lui avait expliqué la manière dont il ■ voulait que son corps fût exposé , dans un appartement éclairé par des torches, ce que les catholiques appellent une chambre ardente. « Je ne suis , dit-il , en répétant la même phrase que , nous avons déjà citée , je ne suis ni philosophe ni incrédule ; je crois en Dieu, je suis de la religion de mon père; n’est pas athée qui veut. Je suis né dans la religion catholique ; j e veux rem- ’ plir les devoirs qu’elle impose, et recevoir les secours qu’elle administre. » Il se tourna alors vers Antomarchi , qu’il soupçonnait , a ce qu’il paraît, d’incrédulité , quoique le docteur repoussât cette inculpation. « Pouvez-vous la pousser à ce point? lui dit-il ; pouvez- vous ne pas croire

en Dieu? car enfin tout proclame son existence , et puis les plus grands esprits l’ont cru. »

Comme pour marquer un dernier point de ressemblance entre Cromwell et Napoléon, une tempête horrible s’éleva le 4 mai, veille du jour où devait se terminer l’existence mortelle de cet homme extraordinaire. Un saule sous lequel l’exilé aimait à prendre le frais , fut déraciné par la violence de l’ouragan , et presque tous les arbres qui entouraient Longwood partagèrent le même sort.

Le 5 mai 1821 arriva au milieu du vent et de la pluie. L’àme de Napoléon, prête à s’échapper, saisie par le délire , était en proie à une lutte plus terrible que celle des élémens.

Les mots tête d’armée, les derniers qui s’échappèrent de ses lèvres 1 , annoncèrent que ses pensées erraient au milieu d’un champ de bataille , et assistaient à un combat. A six heures moins onze minutes du soir, Napoléon, après * une agonie qui indiquait la force première de sa constitution , rendit le dernier soupir !

Les officiers de la maison de Napoléon voulaient faire l’autopsie de son corps en secret; » >

1 D’autre» relations disent : tête.... armée.... ( Édit .)

mais sir Hudson Lowe avait un sentiment trop profond de la responsabilité qui pesait sur lui et sur son pays pour le permettre : il déclara que, dût-il employer la force, l’ouverture ne se ferait qu’en présence des médecins anglais.

Les généraux Bertrand et Montholon , Marchand, valet-de-chambre du défunt, assistèrent k l’opération, qui eut lieu le 6 mai. Elle eut aussi pour témoins sir Thomas Leade et quelques officiers d’état-major anglais ; les docteurs Thomas Shortt, Àrchibald Arnott, Charles Mitchell , Matthieu Livingstone, tous médecins , étaient aussi présens. La cause de la mort était assez évidente ; un large ulcère couvrait l’ estomac presque en entier : c’était l’adhérence intime des parties attaquées de cet organe à la surface concave du lobe du foie , qui avait prolongé la vie du malade en empêchant le contenu de l’estomac de s’échapper dans la cavité abdominale. Toutes les autres parties du viscère furent trouvées assez saines. Le rapport fut signé par tous les médecins anglais présens; le docteur Antomarclii allait le signer • à son tour, lorsque, d’après des renseignera e ns que nous avons lieu de croire exacts , le général Bertrand l’empêcha de le faire, parce que le » procès-verbal portait qu’il était relatif au corps, du général Buonaparte. Le rapport du docteur

Antomarchi ne diffère pas beaucoup de celui des médecins anglais , quoiqu’il en tire des conclusions qui semblent incompatibles avec la conviction même du malade, et avec l’horrible évidence résultant de l’autopsie. Il continua à prétendre que Napoléon n’était pas mort du cancer que nous avons décrit, ou, en termes de médecine , d’un squirrhe au pylore , mais d’une gastro-hépatite chronique, maladie qu’il soutenait être endémique à Sainte - Hélène , quoique nous ne trouvions nulle part l’assertion ou la preuve que l’hôpital de l’ile ait offert un seul cas semblable à celui de Napoléon. '

Les officiers de la suite de Buctiaparte désiraient que son cœur fût conservé et remis k leur garde ; mais sir Hudson Lowe ne crut pas pouvoir prendre sur lui d’y consentir ; il permit cependant que le cœur fût déposé dans un vase

1 Sans entrer dans de longs détails sur cette question médicale devenne une question politique , on peut faire observer à sir Walter Scott qu’on remarque dans toute „ maladie la cause prédisposante et la cause prochaine. Prolonger le séjour d’un homme sujet à une maladie dans un climat qui peut en favoriser le développement , le soumettre aux influences morales capables d’en hâter la conclusion funeste , ajouter enfin la cause prochaine à la cause prédisposante , c’est administrer un poison dont l’effet est aussi sûr que celui d’aucune substance chimi—

que. (j Édit.)

348 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, d’argent rempli d’esprit-de-vin, et enterré avec le corps, afin que, si les instructions qu’il recevrait d’Angleterre l’y autorisaient, il pût être exhumé ensuite et envoyé en Europe.

Le lieu de la sépulture devint ensuite le sujet de la discussion. Napoléon n’avait pas été d’accord avec lui-même sur cet article. Dans son testament, il témoignait le désir que ses cendres reposassent sur les bords de la Seine ; désir auquel il ne pouvait supposer un instant qu’on accédât , et qui paraît n’avoir été exprimé que pour produire de l’effet. Une minute de réflexion eût suffi pour lui rappeler que, lorsqu’il était sur 1£ trône , il n’aurait pas accordé à Louis un tombeau dans la terre de ses ancêtres ; et , sans chercher des suppositions , il ne voulut pas permettre que les restes du duc d’Enghien reçussent d’autre sépulture que celle du dernier des criminels , qui est jeté dans la terre au lieu même où il est mort. D’ailleurs, l’état d’agitation où se trouvait l’esprit public , sur tout dans toute l’Italie , rendait la mesure impossible.

Il ne restait donc d’autre alternative que de creuser une tombe pour l’Empereur des Français dans les limites de l’île, sur ce rocher où ses dernières aimées s’étaient vues resserrées; et, prévoyant même qu’il en serait sans doute ainsi,

il avait indiqué lui-même la place où il désirait , reposer. C’était une petite vallée retirée , appelée vallée de Slane ou de Haine , où était une source à laquelle ses domestiques chinois avaient coutume de remplir les vases d’argent qu’ils portaient à Longwood pour l’usage de Napoléon ; il s’y trouvait plus d’ombre et de verdure que dans aucun autre endroit des environs , et l’illustre exilé allait souvent se reposer sous les beaux saules pleureurs qui entouraient la source. Le corps, après avoir été exposé sur un lit de parade dans sa petite chambre à coucher, où toutes les personnes de distinction de l’ile vinrent le voir successivement, fut conduit le 8 mai au lieu de la sépulture. Le drap mortuaire qui couvrait le cercueil était le manteau que Napoléon avait porté à la bataille de Marengo. Toutes les personnes de sa maison accompagnaient le convoi , en habits de deuil ; suivies du gouverneur, de l’amiral et de toutes les autorités civiles et militaires de File. Toutes les troupes furent sous les armes dans cette occasion solennelle. Comme la route ne permettait pas au char funèbre d’arriver jusqu’au lieu de la sépulture , des grenadiers anglais eurent l’honneur de porter le cercueil sur leurs épaules. L’abbé Vignani récita les prières accoutumées. Des coups de canon furent tirés

dÔO MK UK NAPOKKON BUONAPaVtE.

de minute en minute par le vaisseau amiral.

Enfin le cercueil fut descendu dans la tombe ,

sous trois salves d’artillerie consécutives, de quinze coups chacune. Une énorme pierre lut ensuite abaissée sur la tombe , et couvrit l’espace borné qui suffisait alors à celui pour qui l’Europe avait été trop étroite.

CONCLUSION

CONCLUSION

Arrive à la fin de cette histoire importante , le lecteur sera peut-être bien aise de s’arrêter un moment pour réfléchir sur le caractère de l’homme étonnant que la fortune avait comblé de tant de faveurs au commencement et au milieu de sa carrière , mais qu’a la fin de sa vie elle accabla de si grandes et de si terribles afflictions.

L’extérieur de Napoléon n’avait rien d’imposant au premier coup d’œil ; sa taille n’était que de cinq pieds six pouces d’Angleterre.

Maigre dans la jeunesse, il avait pris de l’embonpoint avec l’âge; d’une constitution en apparence plus délicate que robuste, personne ne savait mieux que lui supporter les privations et la fatigue. Il n’avait pas bonne grâce à cheval , et il ne maniait pas son coursier avec cette aisance qui distingue l’écuyer accompli; aussi paraissait-il à son désavantage , lorsqu’on le voyait à côté d’un cavalier tel que Murat ; mais il ne craignait rien , se tenait ferme sur la selle , aimait un galop rapide , et était en état de cou-

35a VIE UI2 NAPOLÉON BUONAJPARTE.

* tinuer cet exercice plus long-temps que la plupart des autres hommes. Nous avons déjà vu combien la qualité des alimens lui était indifférente , et comment il savait supporter la faim. Un morceau à manger et un flacon de vin suspendus à l’arçon de la selle , suffisaient , dans ses premières campagnes, à sa nourriture de plusieurs jours. Pendant les dernières guerres il allait plus souvent en voiture , non pas , comme on l’a fait entendre , par suite de quelque indisposition particulière , mais parce qu’il ressentait dans un corps si constamment en exercice , les effets prématurés de

• l’àge.

II n’est presque personne à qui la figure de Napoléon ne soit familière , d’après les descriptions qu’on en a faites , et les portraits qu’on en trouve partout. Ses cheveux étaient d’un brun foncé , et la manière dont ils étaient arrangés prouvait qu’il faisait peu d’attention à sa toilette. La forme de sa figure était plus carrée qu’elle ne l’est d’ordinaire dans l’espèce humaine. Ses yeux étaient gris et pleins d’expression j les prunelles assez grandes, et les ' sourcils peu marqués. Le front et le haut de la figure avaient quelque chose de ferme et d’imposant; il avait le nez et la bouche parfaitement faits ; sa lèvre supérieure était très courte ; ses

CONCLUSION

dents n’étaient pas belles , mais il les montrait peu en parlant ' . Son sourire était d’une douceur peu commune , et l’on dit même irrésistible. Il avait le teint olive clair , mais du reste pas de couleurs. Le caractère dominant de sa figure était une expression de gravité, même de mélancolie, mais sans aucune trace de sévérité ni de rudesse. Après sa mort, l’air tout à la fois noble et calme qui resta empreint sur tous ses traits , leur donna une beauté remarquable, et fit l’admiration de tous ceux qui purent le voir.

Tel était Napoléon à l’extérieur; son caractère personnel , considéré dans la* vie privée , n’avait rien que d’aimable, excepté pourtant dans un seul cas ; c’était lorsqu’il recevait ou qu’il croyait avoir reçu quelque outrage : alors surtout si cet outrage lui était personnel , il était emporté et vindicatif ; cependant il était facile, même à ses ennemis, de l’apaiser, pourvu qu’ils s’abandonnassent à sa merci; mais il n’avait pas cette sorte de générosité qui respecte le courage d’un brave et loyal adversaire. D’un autre côté , personne ne récompensait plus libéralement les services de ses amis. Il était bon

1 A Sainte-Hélène , il se plaignait souvent de maux de dents et. de douleurs aux gencives.

Vir. de N»r. Biron. Tome 9. a3

354 VIE DE napoléon büonaparte.

époux , bou parent , et , toutes les fois que la raison d’État n’intervenait pas, excellent frère. Le général Gourgaud , dont les récits ne sont pas toujours k l’avantage de Napoléon , dit que c’était le meilleur des maîtres , cherchant à être utile k tous ses serviteurs , toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion ; faisant beaucoup valoir les qualités qu’ils pouvaient avoir , et leur en attribuant même quelquefois qu’ils n’avaient point.

Il avait de la douceur, et même quelque chose de plus tendre encore , dans le caractère. Il était vivement affecté lorsqu’il parcourait à cheval les champs de bataille , que son ambition avait jonchés de morts et de mourans; et non seulement il éprou vait le désir de secourir les victimes , donnant k cet effet des ordres qui trop souvent n’étaient pas et ne pouvaient pas être exécutés, mais il paraissait même sentir l’influence de cette espèce de sympathie plus vive qu’on appelle sensibilité. Il racontait luimême une circonstance qui indique que son âme était susceptible d’émotions. En traversant un champ de bataille eu Italie avec quelques uns de ses généraux , il vit un chien abandonné, étendu sur le corps de son maître. Dès qu’il les aperçut , le pauvre animal s’avança vers eux , puis retourna près du cadavre en poussant des

CONCLUSION

cris douloureux, comme pour demander du secours. « Soit disposition du moment, dit l’Empereur, soit le lieu, l’heure, le temps, l’acte en lui-même, ou je ne sais quoi, toujours est-il vrai que jamais rien sur aucun champ de bataille ne me causa une impression pareille. Je m’arrêtai involontairement à contempler ce spectacle. Cet homme , me disais-je , a peutêtre des amis , et il gît ici abandonné de tous , excepté de son chien! Ce qu’est l’homme! et quel n’est pas le mystère de ses impressions ! J’avais sans émotion ordonné des batailles qui devaient décider du sort de l’armée; j’avais vu d’un œil sec exécuter des mouvemens qui amenaient la perte d’un grand nombre d’entre nous, et ici je me sentais ému , j’étais remué par les cris et la douleur d’un chien ! Ce qu’il y a de bien certain , c’est qu’en ce moment j’eusse été plus traitable pour un ennemi suppliant ; je concevais mieux Achille rendant le corps d’Hector aux larmes de Priam .* » Cette anecdote montre tout à la fois que l’àme de Napoléon élait susceptible de sentimens humains , mais qu’il savait les faire fléchir devant les préceptes rigoureux du stoïcisme militaire. Il avait coutume de dire , dans son langage expressif, que

' Las-Lases, tome II, seconde édition , page 36.

le cœur d’un politique devait être dans sa tête ; mais quelquefois il se surprit lui-mêine dans des senti inens plus doux.

Calculateur par nature et par habitude, Napoléon aimait l’ordre, et par conséquent les mœurs , qui en sont le plus sûr garant. Les libelles du temps ont raconté quelques histoires scandaleuses pour prouver le contraire , mais rien n’autorise à croire ces assertions. Napoléon se respectait trop lui-même et connaissait trop bien le prix de l’opinion publique, pour se plonger de gaîté de cœur dans la débauche.

A considérer ses inclinations naturelles, on peut donc présumer que si Napoléon fût resté dans les limites obscures de la vie privée , et que les passions ou l’esprit de vengeance ne lui eussent point offert de trop fortes tentations sur sa route , il aurait été regardé généralement comme un homme dont on devait, sous tous les rapports , désirer l’amitié , et dont il fallait craindre d’encourir la haine.

Mais l’occasion que lui offrirent les circon-

stances , et 1 activité de ses grands talens militaires et politiques , l’élevèrent avec une célérité sans exemple à une grande puissance, sphère dangereuse où il ,trouva des tentations plus grandes encore. Avant d’examiner l’usage qu’il fit de son élévation , passons rapidement en re-

CONCLUSION. 307

vue les causes qui lui en aplanirent le chemin .

Les conséquences de la révolution , quelque funestes qu’elles fussent d’ailleurs pour les familles privées , créèrent des armées telles que l’Europe n’en avait jamais vu , et telles , il faut l’espérer, qu’elle n’en reverra jamais. Il n’y avait plus de sûreté, d’honneur ou même d’existence dans aucune autre profession que dans celle des armes ; aussi devint-elle l’asile de tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus brave dans la jeunesse de France ; de sorte que l’armée ne se recruta plus , comme chez la plupart des peuples, de gens pauvres et sans aveu , et de l’écume de , ■ . la nation , mais elle fut tirée en quelque sorte du corps et du sein même de l’Etat, et se composa de l’élite de la France , sous le rapport de la force , des qualités morales et de l’élévation de l’esprit. Avec de pareils hommes , les généraux de la république remportèrent de grandes et nombreuses victoires , mais sans pouvoir en tirer tous les résultats qu’elles devaient produire ; ce qui provenait en grande partie de la dépendance dans laquelle ils étaient des chefs de la république à Paris, dépendance expliquée par la nécessité où ils se trouvaient d’avoir recours à eux pour la solde et pour l’entretien de leurs armées. Du moment que Napoléon eut franchi les Alpes, il intervertit cet ordre de

choses ; et non seulement il fit défrayer l’armée par les pays conquis , au moyen d’impôts et de confiscations, mais même il les fit contribuer aux charges de l’État. Ainsi la guerre , qui jusqu’alors avait été un fardeau pour la république , devint entre ses mains une source de revenus; tandis que le jeune général, venant au secours du gouvernement auquel ses prédécesseurs étaient à charge , put s’assurer l’indépendance, qui fut le premier but de son ambition, et correspondre avec le Directoire presque sur le pied de l’égalité. Ainsi ses talens comme militaire et sa position comme général victorieux, l’élevèrent bientôt de l’égalité à la prééminence.

Ses talens n’embrassaient pas moins le plan général d’une campagne que les dispositions de détail d’un combat. Dans chacune de ces deux grandes branches de la guerre, Napoléon n’était pas simplement l’élève des maîtres de l’art les plus célèbres, il perfectionnait, il innovait, il inventait.

Dans la stratégie , il appliqua sur une échelle

et il gagnait une capitale ou un royaume , lorsque Frédéric aurait pris une ville ou une province. Son système était de concentrer la plus grande partie possible de ses forces sur le point le plus faible de la position des ennemis , de pa-

conclusion. 35g '

ralyscr ainsi les deux tiers de leur armée , tandis qu’il taillait en pièces l’autre tiers , et alors de décider la victoire en détruisant le reste en détail. Dans ce but, il apprenait aux généraux à diviser leurs corps d’armée pendant la marche , afin que les mouvemens fussent plus rapides et les approvisionnemens plus faciles, puis à les réunir au moment du combat , sur le point où l’attaque étant moins prévue,, la résistance serait plus faible. Pour la même raison , il fut le premier à débarrasser l’armée de toute espèce ' de bagages qui n’étaient pas strictement nécessaires; il suppléa au manque de magasins par des contributions levées en masse sur le pays, ou sur les particuliers , d’après un systèjne régulier de maraude , et supprima l’usage des tentes, bivouaquant avec ses soldats, lorsqu’il ne se trouvait pas de hameau dans les environs , et qu’on n’avait pas le temps de construire une cabane. Son système était désastreux en ce qu’il multipliait les morts prodigieusement, puisque souvent même il se dispensait d’établir des hôpitaux militaires ; mais quoique Moreau appelât Napoléon un conquérant à raison de dix mille hommes par jour, du moins ce sacrifice répondit pendant long-temps au but dans lequel il était fait. Les ennemis qui étaient restés dans leurs vastes retranchemens, se portant les

36o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE .

uns d’un côté, les autres d’un autre, à la nou- , velle que différentes colonnes approchaient par divers chemins , étaient surpris et taillés en pièces par les forces combinées de l’armée française , qui avait opéré sa jonction au moment et dans l’endroit où on s’y attendait le moins. Ce ne fut qu’en acquérant l’art d’effectuer leur retraite avec la même promptitude qu’ils étaient attaqués , que les Alliés apprirent à déjouer les efforts des colonnes mobiles de Napoléon.

Napoléon n’avait pas des idées moins neuves en fait de tactique qu’en fait de stratégie. Ses manoeuvres sur le champ de bataille avaient la promptitude et la vivacité de l’éclair. Au moment même où il engageait le combat , de même que dans les apprêts qu’il avait faits pour l’amener, son système était d’amuser l’ennemi sur plusieurs points, tandis qu’il tombait sur un seul à l’improviste avec la plus grande partie de ses forces. Cette ligne qu’il venait de rompre , cette position qu’il venait de tourner, il y pensait depuis le commencement de l’action; mais il avait d’abord caché son plan sous une foule de démonstrations préalables , et il n’en avait tenté l’exécution que lorsque les forces morales et physiques de l’ennemi étaient épuisées par la longueur du combat. C’était alors qu’il faisait avancer sa garde, qui, brillant d’im-

CONCLUSION

patience et s’indignant de rester oisive, attendait depuis long-temps le signal , et qui , s’élançant comme le chien de chasse dont on brise le lien, avait la tâche glorieuse, et glorieusement remplie , de décider la victoire. On peut ajouter encore , comme un trait distinctif de sa tactique , qu’il préférait ranger son armée par colonnes plutôt que par lignes; peut-être parce qu’il pouvait compter sur la valeur intrépide des officiers français qui dirigeaient les colonnes.

Napoléon avait su se concilier l’affection des soldats en leur distribuant fréquemment des honneurs et des récompenses , en parlant familièrement à chacun d’eux , et en veillant à ce qu’ils ne manquassent de rien. Si l’on considère en outre l’autorité absolue et indépendante qu’il avait eu l’adresse de s’arroger, on ne s’étonnera pas que les troupes se soient montrées prêtes à soutenir leur général dans la révolution du 18 brumaire, et à le placer à la tête des affaires. La plus grande partie de la nation était alors vraiment fatiguée de la forme toujours vacillante et incertaine du gouvernement, et des variations continuelles qu’elle avait éprouvées, depuis les folles visions des Girondins, et la férocité brutale et sanglante des Jacobins, jusqu’à la versatilité sordide et la lâche indécision du Directoire. Le peuple en général dé-

36a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.

sirait un nouvel ordre de choses , une forme de gouvernement fixe , moins libre peut-être , mais plus durable, et plus propre à garantirle respect des propriétés et la liberté individuelle , qu’aucune de celles qui s’étaient succédé depuis la chute de la monarchie. Un autre général, également victorieux , mais d’un caractère plus timide, ou d’une conscience plus étroite que Napoléon , aurait peut-être tenté de rétablir les Bourbons ; mais Napoléon prévit les difficultés sans nombre qui se présenteraient si l’on essayait de concilier le rappel des émigrés avec la garantie de la vente des biens nationaux , et il conclut avec raison que les partis qui déchiraient la France se confondraient plus aisément sous l’autorité d’un homme qui était en grande partie étranger à tous.

Arrivé au pouvoir suprême , à cette hauteur qui trouble et éblouit tant de têtes, Napoléon parut occuper la place pour laquelle il était né , et à laquelle ses talens supérieurs et la brillante carrière de succès qu’il avait parcourue , lui donnaient , dans tous les cas , un droit irrécusable. Il se mit donc à examiner avec calme et sagesse les moyens de donner de la stabilité à sa puissance , de détruire l’esprit républicain , et d’établir une monarchie , dont il se proposait d’être le chef. Essayer de faire revivre , en fa-

CONCLUSION

veur d’un officier de fortune, une forme de gouvernement qui avait été rejetée avec des acclamations universelles par ce qui semblait être la voix de la nation , aurait paru à la plupart des hommes un acte de désespoir. Les partisans de la république étaient des hommes d’Etat supérieurs, accoutumés aussi à gouverner la turbulente démocratie , et à organiser ces intrigues qui avaient renversé le trône et l’autel ; et il n’était guère présumable que de pareils hommes, ne fût-ce que par une sorte de pudeur, pussent souffrir qu’un jeune général, dont les victoires ne pouvaient faire oublier l’âge, effaçât avec son épée les traces de leurs dix années de travaux.

Mais Napoléon les connaissait et se connaissait lui-même ; il eut la confiance intime que ceux qui avaient été associés à la puissance par suite des révolutions antérieures, s’abaisseraient désormais à n’être que les instrumens de son élévation et les agens secondaires de son autorité, contens de recevoir une part du butin telle que celle que le lion jette au chacal.

A chaque nouveau pas qu’il faisait vers le pouvoir, il montrait ses titres aux Français , c’est-à-dire un génie supérieur, attesté par les succès les plus signalés ; et il mit sur sa tête la couronne de France en adoptant cette fière

364 vie DE napoléon buonaparte.

devise : detur dignissimo. Personne n’était tenté de lui contester la validité de ses titres; jusque-là aucune de ses actions n’y avait donné droit. Brillante de gloire au-dehors, l’administration était, à peu d’exceptions près, libérale et modérée au -dedans. L’horrible assassinat du duc d’Engbien était l’acte d’une vengeance sauvage; mais, en général, les premiers pas de Napoléon dans sa nouvelle carrière furent marqués par des actions dignes des plus grands éloges. La bataille de Marengo avec ses grands résultats , la fureur des discordes civiles apaisée , la réconciliation avec l’Eglise de Rome, le rappel des émigrés, et la révision entière de la jurisprudence nationale, à laquelle il donna une nouvelle vie , étaient des événemens de nature à flatter l’imagination , et même à gagner les affections du peuple.

Mais , avec une adresse qui lui était particulière, Napoléon sut, tout en abolissant la république , faire en quelque sorte entrer de force à son service ces principes démocratiques qui avaient donné lieu à la révolution, et grâce auxquels on avait espéré établir un état républicain. Sa sagacité n’avait pas manqué d’observer que l’opposition générale à l’ancien gouvernement provenait moins d’aucun sentiment hostile pour l’autorité royale en elle-même , que

CONCLUSION

d’une répugnance ou plutôt d’une aversion pro- " noncée pour les privilèges accordés par elle aux nobles et au clergé , qui avaient seuls le droit de remplir les premières places dans toutes les professions, et qui barraient ainsi le chemin à tous les autres , quelque supériorité de mérite qu’ils pussent avoir. Lorsque Napoléon établit donc sa nouvelle forme de gouvernement monarchique , il considéra avec raison qu’il n’était pas lié , comme les souverains héréditaires , par aucune obligation résultant d’anciens usages , mais qu’étant lui-même le fondateur de la puissance qu’il exerçait , il était libre de l’organiser comme il le jugerait convenable. En même temps il s’était élevé si facilement au trône par l’ascendant reconnu de son génie , qu’il n’avait pas eu besoin d’y être porté par un parti ; par conséquent, n’étant restreint par aucun engagement antérieur, ni par la nécessité de récompenser d’ancien paftisans, ou d’en acquérir de nou- '• veaux , il avait le rare avantage de pouvoir agir avec une liberté entière et illimitée.

Après avoir atteint l’apogée de la puissance . humaine, il songea donc, avec autant de sagesse que de prudence , à établir les fondemens de son trône sur ce principe démocratique qui lui avait ouvert à lui-même la carrière ; c’était de laisser la route des honneurs, dans toutes les branches

dujgouvernement, ouverte au mérite, sans qu’il eût besoin d’être appuyé d’aucun autre titre. Telle était la clef secrète de la politique de Napoléon; et il sut si bien s’en servir , à l’aide du tact exquis avec lequel il savait juger les hommes , et de la bonté naturelle qui le caractérisait , lorsqu’il était de sang-froid , que jamais, dans toutes les vicissitudes de sa fortune , il ne laissa échapper une occasion de se concilier la multitude et de lui plaire , en sachant à propos distinguer et récompenser le talent. Ille disaitluimême continuellement; c’étaitpar là qu’il croyait mériter, et qu’il méritait en effet les plus grands éloges. Nous n’hésitons pas à le répéter : ce fut en ouvrant ainsi une libre carrière aux talens de tout genre, qu’il jeta les fondemens les plus solides de sa puissance et de sa gloire. Malheureusement, sa prédilection pour le mérite, et son empressement à le récompenser, n’avaient point exclusivement pour base uiï zèle patriotique pour le bien de son pays , bien moins encore un désir purement bienveillant de récompenser ce qui était digne d’éloges , mais un principe d’égoïsme en politique, auquel il faut rapporter une grande partie de ses succès , comme de ses infortunes, et presque tous ses crânes politiques.

Nous avons cité ailleurs le portrait que Lu-

CONCLUSION. 367

cien fit de son frère, sans doute dans un moment . d’humeur , mais qui nous a été confirmé par presque toutes les personnes qui ont approché de Napoléon , et que nous avons eu l’occasion d’interroger : « Sa conduite, dit son frère , n’est réglée que par sa politique, et sa politique n’est fondée que sur l’égoïsme. » Jamais peut-être aucun homme , sauf les restrictions dont il va être parlé , n’eut à un pareil point ce principe d’égoïsme qui est si commun dans l’espèce humaine. Il fut implanté dans son cœur par la nature , et entretenu par l’éducation moitié monastique , moitié militaire , qui le sépara de si bonne heure de la société; lesentnnent intime . de ses talens , qui lui révélait qu’il n’était pas à sa place parmi les hommes ordinaires, aumilieu desquels le sort l’avait placé, donna de nouveaux développemens à ce principe, qui devint en quelque sorte une habitude invétérée , par suite de l’isolement où il se trouva dès son premier pas dans la vie , sans ami , sans protecteur. Les éloges , l’avancement qu’il recevait , étaient accordés à son génie , et non à sa personne : et ce- • lui qui sentait au fond de son cœur qu’il s’était frayé lui-même le chemin, n’était guère lié par la reconnaissance à ceux qui ne lui avaient fait place que parce qu’ils n’avaient pas osé l’arrêter. Son ambition était Une modification

« tf .

d e l’égoïsme , sublime sans doute dans ses effets et ses résultats , mais qui , soumise au creuset d’une sévère analyse, ne donnait guère que de l’égoïsme pour produit.

Nos lecteurs ne doivent pas supposer cependant , que ce défaut eut dans Napoléon ce caractère vil et méprisable qui , dans la vie privée, n’enfante d’ordinaire qu’avarice, que fraude et qu’oppression , ou qui , sous des traits plus doux, borne les efforts de l’égoïste aux entreprises qui peuvent tourner k son avantage personnel , et ferme son cœur à tout sentiment de patriotisme ou de bienveillance générale.

Non , l’égoïfme et l’amour-propre de Napoléon étaient d’une nature beaucoup' plus noblè et plus élevée, quoique la source en fût la même. Ainsi les ailes de l’aigle, qui dans son essor rapide s’élève jusqu’au milieu des régions du soleil , meuvent d’après les mêmes principes que celles qui ne peuvent soulever la pesante volatile au-dessus des murs de la basse-cour.

Pour nous faire encore mieux comprendre , nous ajouterons que Napoléon aimait la France, parce que la France était son bien. Il faisait • tout pour elle , parce que l’avantage revenait à son Empereur, soit qu’elle reçût de nouvelles institutions , ou qu’elle s’enrichit de nouvelles provinces. Il représentait , comme il s’en van-

conclusion. dby

tait lui-même , le peuple en même temps que le monarque de France; il réunissait dans sa personne ses libertés, sa 'gloire , sa grandeur, et toutes ses actions devaient avoir pour but d’illustrer tout à la fois l’empire et l’empereur. Cependant , le souverain et l’Etat pouvaient être , et finirent en effet , par être séparés ; et , après cette séparation , le caractère essentiellement personnel de Buonaparte sut trouver de l’amusement et de l’intérêt sur le petit théâtre de l’ile d’Elbe, où son génie se vit alors concentré*. Comme la lente magique des contes arabes, ses facultés pouvaient s’étendre jusqu’à embrasser la moitié de l’univers , avec tous ses intérêts et toutes ses destinées , ou se rétrécir à volonté pour se concentrer sur un petit rocher de la Méditerranée , s’occupant des petites coteries de l’ile , et songeant à tirer le meilleur parti possible de sa nouvelle position. Nous sommes persuadé que tant que la France reconnut Napoléon pour son Empereur, il eût volontiers donné sa vie pour elle ; mais nous doutons fort que s’il n’eût eu besoin que de lever un doigt pour assurer son bonheur sous les Bourbons , ce doigt ( à moins toutefois que le mérite de l’action eût pu ajouter à sa propre

1 Voyez lome vin.

Vie di Nap. Buon. Tonie 9 . *4

370 VIE DE NAPOLÉON B Lf ON APARTE, gloire), eût jamais été levé. En un mot, son intérêt personnel était le point central d’un cercle dont la circonférence pouvait se rétrécir à volonté, mais dont le centre restait toujours fixe et immobile.

Il est superflu d’examiner à quel degré ce soin assidu, et nous devons ajouter, éclairé, qu’il prenait de ses intérêts , facilita l’élévation rapide de Buonapai'te. Nous voyons tous les jours des hommes qui n’ont que des talens très ordinaires , s’appliquant exclusivement et sans relâche à atteindre le but qu’ils se proposent , sans être jamais distraits par la séduction du plaisir, l’attrait de l’indolence, ou par d’autres empêchemens , finir par réussir à force de persévérance. Si maintenant nous nous représentons l’immense génie de Napoléon, animé par une vivacité d’imagination sans bornes , et une ténacité invincible dans ses desseins , marchant d’un pas ferme , sans dévier, sans s’arrêter, à l’accomplissement de son projet, qui n’était rien moins que de conquérir le monde , nous ne serons pas surpris de la hauteur prodigieuse à laquelle il s’éleva.

Mais l’égoïsme qui guidait toutes ses actions , soumis toujours à l’exercice de son excellent jugement, et à la conservation de son influence sur l’esprit public , tout en favorisant en grande

CONCLUSION

partie le succès de ses diverses entreprises , finit par lui faire beaucoup plus de mal que de bien , en ce qu’il lui suggéra ses projets les plus désespérés , et fut la source de ses actions les plus inexcusables.

Les politiques modérés avoueront qu’après avoir substitué le régime iûipérial au gouvernement républicain , il était nécessaire que le premier magistrat prît et déployât une autorité ferme et vigoureuse , pour rétablir l’ordre intérieur, et maintenir l’état de choses existant , seul moyen de prévenir le retour de continuelles révolutions. Si Napoléon en fût resté là, sa conduite eût été à l’abri de tout reproche , et n’eût été blâmée de personne , si ce n’est des serviteurs les plus dévoués de la maison de Bourbon, à laquelle la Providence semblait avoir fermé pour jamais les portes du royaume. Mais ses principes d’égoïsme ne furent satisfaits que lorsqu’il eut détruit jusqu’au moindre vestige de ces institutions libres , acquises au prix de tant de sang et de tant de larmes, et qu’il eut réduit la France , sauf l’influence invincible de l’opinion publique, à l’état de Constantinople ou d’Alger. C’était un mérite d’avoir relevé le trône ; il était naturel que celui qui l’avait relevé , y montât lui -même , puisque , en le cédant aux Bourbons, il aurait trahi ceux des

372 VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE.

mains desquels il acceptait le pouvoir ; mais dépouiller ses sujets des privilèges auxquels ils avaient droit en leur qualité d’hoinmes libres , c’était commettre un parricide. La nation perdit, par ses empiétemens successifs, ce que l’ancien gouvernement lui avait laissé de liberté. Franchises politiques, intérêts individuels, propriété des communes , éducation , sciences ,

morale , le gouvernement envahit tout La

France était une immense armée , sous l’autorité absolue d’un commandant militaire , qui n’était soumis à aucun contrôle , à aucune responsabilité. Dans cette nation , si récemment agitée par les assemblées nocturnes de milliers de clubs politiques , aucune classe de citoyens , dans quelque circonstance que ce pût être, n’avait lç droit de se réunir pour manifester ses opinions. Il ne restait au peuple, ni dans les mœurs ni dans les lois , aucun moyen de relever les fautes, ou de résister aux abus de l’administration. La France ressemblait au cadavre politique de Constantinople, moins l’insubordination des pachas , la sourde résistance des ulémas , et les fréquentes et tumultueuses révoltes des janissaires. *

1 Histoire de la Guerre de la Péninsule , par le général Foy.

CONCLUSION

Tandis que Napoléon renversait successivement toutes les barrières des libertés publiques, tandis qu’il bâtissait de nouvelles prisons d’Etat, et qu’il établissait une haute police, remplissant la France d’espions et de geôliers; tandis qu’il accaparait la presse exclusivement , sa politique , et tout à la fois son égoïsme , lui firent entreprendre ces immenses travaux publics , plus ou moins utiles suivant l’occasion , mais qui devaient rester comme des monumens de la splendeur de son règne. Le nom que lui donnaient les classes ouvrières, l’Entrepreneur général , n’était nullement mal appliqué ; mais combien ces sortes d’entreprises réussissentelles mieux, lorsqu’elles sont exécutées par l’adresse et l’industrie de ceux qui cherchent à utiliser ainsi leurs capitaux , que lorsque le double d’argent est employé d’après la volonté arbitraire d’un despote! Cependant, il eût encore été à désirer que des ponts , des routes , des ports et des édifices publics eussent été les seules compensations offertes aux Français par Napoléon, pour les libertés qu’il leur enlevait. Mais, pour noyer tous les souvenirs pénibles et humilians, il les fit boire , et but lui-même avec eux , dans la coupe enivrante et funeste de la gloire militaire et de la domination universelle. Mettre tout l’univers aux pieds de la

374' VIF. ÜE NAPOIjÉON buonaearte.

France, tandis que la France, la nation des camps , ne serait elle-même que la première des esclaves de son Empereur, était le projet gigantesque auquel il travaillait avec une ardeur infatigable. C’était la pierre de Sisyphe qu’il roula au sommet du rocher, à une telle hauteur, qu’elle retomba soudain et l’écrasa sous sa chute.

Les principaux plans de cette immense entreprise furent ceux qu’il accomplit lorsque son esprit d’ambition était dans toute sa force ; et personne n’osait , même dans ses conseils , combattre les résolutions qu’il avait adoptées. Si le succès eût couronné moins constamment ses armes , peut-être se serait-il arrêté et eût-il préféré la gloire d’assurer à un seul royaume une existence libre et heureuse , fruit d’une douce paix , à un vain orgueil de subjuguer toute l’Europe. Mais le bonheur constant qui a signalé toutes les entreprises de Napoléon, même dans les circonstances les plus délicates , ainsi que la confiance aveugle qu’il avait en son étoile, conspirèrent à le bercer de l’idée qu’il n’était pas comme le commun des hommes, et l’engagèrent à hasarder les plus folles entreprises , comme s’il cédait moins à l’impulsion de la raison qu’à l’assurance qu’il avait intérieurement de réussir. Lorsqu’ enfin la fortune chan-

CONCLUSION. * 375

gea , on dit qu’après de grands revers il montrait souvent un accablement profond; c’est ce qui lui fit déserter quatre fois son armée, lorsqu’il trouva sa position embarrassante , comme s’il n’avait plus de confiance en son génie, ou qu’il se crut abandonné de son étoile. Les mêmes inégalités, à en croire le général Gourgaud , se faisaient remarquer dans sa conversation. Il y avait des momens où il parlait comme un Dieu, et d’autres où il s’exprimait comme le mortel le plus ordinaire.

C’est encore à l’égoïsme de Napoléon que nous pouvons attribuer le système suivi de déception qui signalait sa politique publique, et même, lorsqu’il parlait de sujets qui lui étaient personnels, sa conversation particulière.

Profitant de sa position , il avait si complètement asservi la presse, que la France ne savait rien que par les bulletins de Napoléon. Il ne fut question de la bataille de Trafalgar que plusieurs mois après qu’elle avait eu lieu , et alors la vérité fut tout-k-fait défigurée : le voile qui couvrait les événemens qui intéressaient le plus le peuple était si épais , que le soir même où se donna la bataille de Montmartre , le Moniteur, principal organe des nouvelles publiques , ne contenait qu’une discussion sur la nosographie , et un article sur un drame de la Chaste

Susanne. De cacher la vérité, à fabriquer un mensonge, il n’y a 'qu’un pas; et, comme l’éditeur du journal, obligé de donner des nouvelles tous les jours, Napoléon se rendit si célèbre sous ce double rapport, que «mentir comme un bulletin » devint une expression proverbiale , qui se conservera sans doute long-temps dans la langue française , et qui fait d’autant plus de honte à Napoléon, qu’on sait que c’était presque toujours lui qui écrivait ces documens officiels.

Ce plan même de déception , ce système de tenir la nation dans mie ignorance complète, ou de la tromper par des mensonges, prouvait un certain respect pour l’opinion publique. Les hommes aiment les ténèbres, lorsque leurs actions sont coupables. Napoléon n’aurait pas osé mettre sous les yeux du public la relation nue et fidèle de sa conduite envers l’Espagne, de cette guerre déloyale et perfide , violation la plus insigne du droit des gens et de la foi des traités. Il n’aurait pas aimé davantage à soutenir, devant le tribunal de l’opinion , son système continental, adopté dans une profonde ignorance des maximes de l’économie politique, et dont les conséquences furent d’abord de causer une détresse générale, et ensuite de soulever tout le continent contre le joug de la

• CONCLUSION. .377

France. Il n’est pas non plus à présumer que si le public avait pu émettre d’avance son opinion sur l’issue probable de la campagne de Russie, cette téméraire entreprise eût jamais eu lieu. En étouffant partout la voix des hommes sages et prudens , des patriotes éclairés et des politiques habiles , et en n’écoutant que les conseillers qui étaient les échos de ses volontés, Napoléon, comme le roi Lear, «tuait son médecin , et nourrissait son mal des honoraires qu’il eût donnés au docteur. »

C’était là une chose d’autant plus funeste , que, si l’on excepte l’Italie, Napoléon ne connaissait que très imparfaitement la politique, les intérêts et le caractère des cours étrangères. Peut-être la paix d’Amiens n’eût-elle pas été rompue, peut-être la bonne intelligence eûtelle continué à régner entre la France et la Suède, si Napoléon eût compris la constitution anglaise , cette loi de liberté qui permet à tout individu d’imprimer et de publier tout ce qui lui plaît ; ou s’il eût pu se persuader que ' les institutions de la Suède ne permettaient pas au gouvernement de mettre les flottes et les armées suédoises à la disposition d’une puissance étrangère , ou de faire descendre l’ancien royaume des Gotllli au rang d’un État dépendant et secondaire.

Un amour-propre aussi irritable que celui >• * de Napoléon devait surtout redouter l’arme du ridicule ; aussi les sarcasmes des journaux anglais et les caricatures des boutiques de Londres furent les aiguillons secrets qui l’excitèrent, en grande partie, à rompre la paix d’Amiens.

On interdit au Français, né malin, l’usage de • . la satire , qui , libre et indépendante du temps de la république , n’était , même sous la monarchie, punie que de quelques jours de prison à la Bastille. Pendant qu’il était consul , Napoléon apprit qu’un opéra-comique à peu près dans le genre de la farce anglaise de High Life below stairs ' , avait été composé par M. Dupaty, et qu’on venait de le représenter. On prétendait que, dans cette pièce insolente, trois laquais singeaient les manières, et même le costume des trois Consuls , mais que lui surtout n’était pas épargné. Il dit qu’il fallait vérifier les habits, et que, si leur similitude avec les costumes consulaires était reconnue, on en revêtirait les acteurs en place de Grève , et on les ferait déchirer sur eux par la main du bourreau. Il ordonna en même temps que l’auteur fût envoyé à Saint-Domingue, et mis, comme réqui-

1 Le Salon dans 1‘ Antichambre , ou les Palets maîtres , par fiarrick . ( Edit )

CONCLUSION. 379

sitionnaire , k la disposition du général en chef. La sentence ne reçut pas son exécution , parce que l’offense n’avait pas eu lieu , ou dû moins n’avait pas été portée aussi loin qu’on l’avait cru dans le premier moment * ; mais l’intention seule suffit pour montrer comment Napoléon entendait la liberté de la scène , et quel eût été le sort de l’auteur du Beggar’s opéra *, s’il eût écrit pour l’Opéra-Comique français.

Mais ni les lumières de la raison ni les conseils de la prudence ne pouvaient rien sur cette ambition personnelle qui faisait désirer à Napoléon que l’administration du monde entier dépendît , non pas d’une manière éloignée , mais directement et immédiatement, de sa seule volonté. Lorsqu’il distribuait des royaumes h ses frères, il était bien entendu qu’ils devaient se conformer en tout à la ligne de politique qu’il leur tracerait ; en un mot , il semblait ne créer des Etats dépendans que dans l’intention de les reprendre. Il «létrôna son frère Louis , pour avoir refusé de se prêter aux mesures oppressives qu’au nom de la France il imposait k la Hollande ; et il eut l’idée de retirer Joseph de l’Espagne, quand il vit de quel beau

' Mémoires sur le Consulat , p. 148.

' L’opéra du Gueux, par Gay. (firlit.)

38o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.

» 1 royaume il l’avait déclaré roi. En proie à ce

désir insatiable et extravagant d’administrer en personne tous les États dont il faisait la conquête, les caprices de sa grande âme ressemblaient assez à ceux de l’enfant gâté qui n’est pas content qu’il ne tienne dans ses mains l’objet que son œil a convoité. Un système basé sur une ambition aussi désordonnée , portait dans son excès même le principe de sa ruine. Le coureur qui ne s’arrête jamais pour prendre du repos doit finir nécessairement par tomber de fatigue. Si Napoléon eût réussi en Espagne et en Russie , il ne se serait pas arrêté qu’il n’eût trouvé ailleurs les désastres de Baylen et de Moscou.

Les conséquences des agressions incalculables de Napoléon furent des massacres, des incendies , des calamités de toute espèce , toutes provenant de l’ambition d’un seul homme, qui , ne donnant jamais le moindre signe de repentir des maux qu’il avait causas , semblait au contraire les justifier et s’en faire gloire. Cette ambition, tout à la fois insatiable et incurable, autorisa l’Europe à s’assurer de sa personne , comme de celle d’un frénétique , dont la rage désordonnée ne se dirigeait pas contre un individu , mais contre le monde civilisé ; l’Europe, qui , presque abattue sous ses coups , et ne s’é-

Dlgitizc

• ■ CONCLUSION . 38i •

fcmt relevée qu’avec peine, avait naturellement le droit de se mettre en garde contre le retour des toiles entreprises d’un être qui , sous l’inlluence apparente de passions surhumaines, semblait capable d’employer pour les assouvir des moyens plus qu’humains. r .

Le même égoïsme , le même esprit de déception qui avait signalé sa longue et prodigieuse . carrière de succès , le suivit dans l’adversité.

Il façonna des apologies , à l’usage de sa petite société de serviteurs fidèles, de même qu’il avait fabriqué des bulletins pour la Grande Nation. Ceux à qui ces plaidoyers étaient adressés, Las-Cases et les autres personnes de la suite de Napoléon , étaient trop dévoués et trop généreux pour réfuter après sa chute des assertions qu’il eût été dangereux de contredire au temps de sa puissance ; ils recevaient toutes ses paroles comme des vérités sorties de la bouche d’un prophète , et mettaient sans doute sur le compte de l’inspiration celles que, malgré tous leurs efforts , ils ne pouvaient accorder avec l’évi- __ dence. Les maux horribles qui avaient pesé sur l’Europe pendant son règne , leur étaient représentés, et peut-être cherchait-il a se bercer lui-même de cette illusion, comme des conséquences que l’Empereur ne désirait ni ne prévoyait pas, mais qui étaient nécessairement

attachées à l’exécution des grands desseins que l’Homme du Destin avait été appelé sur la terre pour accomplir, semblables à la queue livide et effrayante qui suit le cours rapide d’une brillante comète, que les lois de l’univers ont jetée dans l’immensité du ciel.

Il commit des crimes d’une autre nature , qui * ne pouvaient être attribués , comme les divers fléaux de la guerre , à l’exécution des projets . politiques ou des entreprises militaires qu’il accomplissait, mais qui ne durent prendre leur source que dans un caractère naturellement haineux et vindicatif. En tête de la Este est l’assassinat du duc d’Enghien , acte gratuit de trahison et de cruauté , qui , étant avéré , fit soupçonner Napoléon d’autres crimes plus secrets : des meurtres de Pichegru et de Wright, de la . disparition de M. Windham, dont on n’entendit jamais parler, et d’autres actions également atroces. Nous nous arrêterons avant de lui imputer aucune de celles qui n’ont pas été clairement prouvées ; car s’il est certain qu’il était animé de l’amour de la vengeance qu’on dit ' propre à son pays natal , il n’est pas moins évident que , violent par caractère , il était doux et modéré par politique; et que s’il eût voulu se livrer à ses penchans , il pouvait le faire si sûrement, grâce à la funeste action de sa police ,

CONCLUSION

que ses fureurs eussent égalé celles d’un des empereurs romains. Il s’aperçut, mais trop tard, de la haine générale que lui attira le meurtre du duc d’Enghien , et il ne paraît pas avoir été disposé à s’y exposer davantage pour satisfaire son ressentiment personnel. Cependant les archives de sa police , et les persécutions éprouvées par ceux qu’il regardait comme ses ennemis particuliers , prouvent que , du moins par intervalles, la nature reprenait le dessus, et que celui qui n’était retenu par aucun frein , si ce n’est par son respect pour l’opinion publique , cédait de temps en temps à la tentation de venger ses injures personnelles. Il regardait comme un trait de faiblesse de la part de César, son héros favori , de laisser à ses ennemis les moyens de lui nuire ; et Antomarchi , qui rapporte cette observation , convient qu’en regardant Napoléon, il ne put s’empêcher de penser qu’il n’était pas homme, lui, a tomber dans une pareille faute.

Lorsque Buonaparte mit de côté toute réserve, et qu’il exprima ce qui était sans doute ses véritables sentimens , il s’efforça de justifier les actes de son gouvernement qui violaient les droits dé la justice et de la morale , en alléguant ' la nécessité politique et la raison d’Etat, ou , en d’autres mots , son intérêt personnel. Au reste ,

Tonif i|. **

384 VIE DK NAPOLÉON EUON APARTE.

c’était une excuse qu’il réservait exclusive- • ment pour ses propres actions, ge permettant j amais à aucun autre souverain d’en faire usage . . Il se croyait le privilège de transgresser la loi des nations, lorsque ses intérêts le commandaient ; mais il ne faisait pas valoir avec moins de chaleur le droit commun , lorsqu’il prétendait que ce droit avait été enfreint par d’autres Etats, que s’il eût toujours respecté lui-mêine l’inviolabilité des principes qu’il invoquait.

Mais quoique Napoléon aljéguàt parfois la raison d’Etat comme la cause première de ces actes qu’il ne pouvait justifier autrement, il s'efforcait plus souvent de déguiser ses fautes en les désavouant , ou de les excuser par des . apologies dénuées de fondement. Il prétend , dans son testament, que, d’après les aveux du duc d’Enghien , le comte d’Artois entretenait à sa solde soixante assassins pour lui ôter la vie * , et que ce fut pour ce motif que le duc

1 Les termes précis du testament semblent vouloir dire que ce fut des aveux du comte d’Artois que résultait cette accusation. Mais jamais de tels aveux ne furent faits ; ou , s’ils le furent, ils ne pouvaient être connus de Napoléon a l’époque du jugement; ou même, s’ils lui étaient connus , ils ne pouvaient constituer une preuve de culpabilité contre l’accusé, qui n’était nullement complice tin fait prétendu. L’assertion est complètement fausse dadptous les cas ; mais , en admettant la dernière interprétation , elle est aussi inapplicable. Le duc d’Knghien pouvait être con- ,

CONCLUSION . 385

d’Enghien fut jugé , convaincu, et mis à mort. L’interrogatoire du duc 1 ne contient nullement cette confession ; au contraire on y trouve le désaveu formel d’une imputation si odieuse, et l’on ne tenta même pas de produire aucun témoin pour la soutenir. Ce fut ainsi qu’il fit un legs à un misérable qui avait voulu assassiner le duc de Wellington * , en l’accompagnant de cette étrange réflexion , que l’assassin avait autant de droit de tuer son rival et son vainqueur, que les Anglais de le retenir prisonnier k Sainte-Hélène. Cette clause , insérée dans le testament d’un homme qui se meurt , ne frappe pas seulement par son atrocité , mais par la fausseté même du raisonnement. Car de deux choses l’mie : d-après le parallèle établi par Napoléon, ou le tort était égal des deux côtés , ou tous deux avaient raison. S’ils avaient tort , pourquoi récompenser un assassin eu lui faisant un legs ? s’ils avaient raison , pourquoi se plaindre que le gouvernement anglais retînt son prisonnier à Sainte-Hélène ?

Mais, dans le fait, ce qui frappe dans la vie de Napoléon, telle qu’il l’a écrite lui-même,

vaincu par se* propres aveux , mais certainement non par ceux «le son parent.

1 FcjyesJÎ Appendice du tome v. ( Édit. )

* Le sous-officier Cautiilon. (Édit.)

Via or. \*r. liuoii Tome ij. ïS**

c’est son désir de diviser l’espèce humaine en deux classes : ses amis et ses ennemis ; les premiers, pour les louer et les justifier ; les autres, pour les avilir, les censurer, les condamner, sans s’inquiéter d’être juste, véridique ou conséquent. Pour en donner un exemple, il affirma positivement que les trésors qui avaient été emportés de Paris, en avril 1814, et laissés à Orléans , avaient été pris et partagés par Tes ministres des puissances alliées, Talleyrand, Metternich , Hardenberg et Castlereagli ; et que dans ces sommes se trouvait la dot de l’impératrice Marie-Louise ' . Si l’histoire eût été vraie , elle eût fourni k Napoléon un moyen bien simple de se venger de lord Castlereagh, en mettant le public anglais dans la confidence.

Il n’est pas moins remarquable que Napoléon, quoique général lui-même, et général distingué, n’accorda jamais un tribut sincère d’éloges aux troupes et aux généraux qu’il eut à combattre. En parlant de ses victoires , il vante souvent le courage et l’intrépidité de ceux qu’il avait vaincus. C’était une manière nouvelle et

1 Voyez la Voix de Sainte-Hélène , du docteur O'Meara, qui parait trouver lui-même l’assertion un peu forte. Ce qui la rend encore plus extravagante , c’est que Napoléon , dans son testament, dispose d’une partie de ce même trésor, comme s’il était encore entre les mains de Marie- Louise.

CONCLUSION.’ : 387

plus délicate de faire son éloge et celui de son armée , qui avait remporté l’avantage ; mais il n’accorde jamais aucun mérite à ceux qui le vainquirent à leur Jour. Il déclare que jamais il ne vit les Prussiens se bien conduire qu’à Iéna, les Russes qu’à Austerlitz. Les armées de ces mêmes nations , dont il ne sentit que trop la force dans les campagnes de 1812 et de i8i3, et devant lesquelles il fit des retraites aussi désastreuses que celles de Moscou et de Leipsick, n’étaient, suivant lui, que de la canaille.

De même , lorsqu’il raconte une affaire dans laquelle il a remporté l’avantage , il ne manque pas de se vanter, comme le Grec des anciens temps ( et peut-être avec beaucoup de justice),, que la fortune n’y a été pour rien; tandis que ses défaites sont entièrement et exclusivement attribuées à la fureur des élémens , à la combi naison de quelques circonstances extraordinaires et inattendues , à la faute de l’un de ses lieutenans ou de ses maréchaux , ou enfin à l’obstination des généraux ennemis, qui, par pure stupidité, et de bévues en bévues arrivaient à la victoire par le chemin même qui aurait dû les conduire à leur perte.

En un mot, dans les écrits de Napoléon, il serait impossible de trouver, d’un bouta l’autre,

l’aveu d’une seule faute, de la moindre imprudence , à moins qu’elle ne provienne d’un excès de confiance ou de générosité, parce qu’alors on se fait secrètement un 4 titre de gloire de ce qu’on a l’air d’abandonner k la censure. Si nous ajoutons foi k ses paroles , nous devons croire que c’était un être parfait et impeccable ; sinon nous devons le regarder comme un homme qui ne se faisait aucun scrupule , lorsqu’il s’agissait de sa réputation , d’arranger les faits à sa manière , sans aucun égard pour la vérité.

Peut-être fût-ce par suite de cette indifférence pour la vérité , que Napoléon admit dans sa faveur ces officiers français qui avaient manqué k leur parole en s’évadant d’Angleterre.

C’était, disait-il, par voie de représailles; le gouvernement anglais en ayant fait autant, k ce qu’il prétendait. Le fait est faux; mais, quand même il serait vrai , il ne pourrait justifier un souverain , ni un général , d’approuver un militaire qui a manqué k l’honneur. Les officiers français qui avaient acquis leur liberté k ce prix, n’en étaient pas moins des hommes déshonorés et indignes de servir dans l’armée française, quand même ils auraient pu citer avec vérité des exemples d’une infamie pareille en Angleterre. ■

1 II serait à propos de discuter jusqu’à quel point le

CONCLUSION

Mais où l’on reconnaît , de la manière la plus frappante et en même temps la plus extraordinaire, le système de déception de Buonaparte , et sa détermination de se montrer , dans toutes les circonstances possibles, sous le jour le plus favorable, c’est lorsqu’il se représente comme le partisan et le protecteur des idées libérales. Il avait détruit en France jusqu’au moindre • vestige de la liberté ; il avait persécuté comme idéologuestousceux qui semblaient la regretter; il s’était vanté d’avoir rétabli le gouvernement monarchique; la guerre entre les Constitutionnels et lui , suspendue , après son retour de l’île d’Elbe , par une trêve factice , s’était rallumée de nouveau, et les Libéraux avaient été expulsés de la capitale; il avait légué dans son testament, l’épithète de traître à La Fayette, l’un des plus sincères de leurs chefs; cependant , malgré cette opposition constante au parti qui les professe , il a osé se donner pour le par-r tisan des idées libérales. Il l’a osé , et il a été cru.

Il n’y a qu’une manière d’expliquer de si étranges contradictions. Les amis de la révolu-

traitement atroce des prisonniers en général , peut dégager un prisonnier de sa parole. L’auteur a évité dans cet ouvrage de s'appesantir sur le régime des pontons anglais. ( Édit . )

3gO VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE, tion sont, par principes, les ennemis des anciennes monarchies et des gouvernemens établis. Napoléon devint par circonstance l’adversaire de ces gouvernemens, non qu’il leur contestât leur existence légale , mais parce qu’ils refusèrent de l’admettre dans leur cercle de légitimité; et quoiqu’il n’y eût pas et qu’il ne pût y avoir de rapport véritable entre son système et celui des Libéraux , cependant , comme ils avaient les mêmes adversaires , chacun aima dans l’autre l’ennemi de ses ennemis. Napoléon s’étudia dans les derniers temps à s’assurer, autant que des protestations pouvaient le faire , l’appui et l’attachement de tous les partis , tandis que , d’un autre côté , ce ne pouvait être une chose indifférente pour celui auquel il faisait des avances, de compter, même à la douzième heure , Napoléon au nombre de ses disciples. Ces arrangemens bizarres ressemblaient assez à ce qui arrive quelquefois , dans l’Eglise catholique , lorsqu’un pécheur riche et puissant reçoit sur son lit de mort l’absolution de l’Église à des conditions faciles, et, après une vie toute licencieuse, meurt ceint de la corde et enveloppé de la robe de quelque ordre d’une règle bien rigoureuse. La mémoire de Napoléon, après une vie toute de despotisme et de conquêtes, a élé bénie et consacrée

CONCLUSION . 3gi

à l’admiration par des hommes qui s’appellent avec emphase les amis de la liberté.

Les fautes de Buonaparte (nous concluons comme nous avons commencé) furent celles du souverain et du politique , plutôt que de l’individu. C’est la sagesse même qui a écrit que , si nous disons que nous sommes sans péchés, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous. Ce fut son ambition désordonnée qui le rendit le fléau de l’Europe; ce furent ses efforts pour déguiser ce principe d’égoïsme, qui lui firent employer tout k la fois la force et l’astuce , et établir un système régulier pour tromper ceux qu’il ne pouvait soumettre. Si son caractère eût été froidement cruel, comme celui d’Octave, et qu’il se fût abandonné k la fougue de ses passions , comme d’autres despotes, l’histoire de sa vie privée, ainsi que celle de ses campagnes , aurait dû être écrite en lettres de sang ; si , au lieu d’affirmer qu’il n’avait jamais commis un tel crime , il se fût borné à dire , dans son panégyrique , qu’au faîte du pouvoir il avait résisté à la tentation d’en commettre un grand nombre , personne ne l’eût contredit ; et ce n’est pas un petit éloge.

Son système de gouvernement était complètement faux ; il comprenait l’esclavage de la France, et tendait k la conquête du monde;

392 VXE DE NAPOLÉON BUON APARTE.

mais la France reçut beaucoup en échange du riche joyau qi^’il lui dérobait. Napoléon lui * donna un gouvernement régulier, des écoles , des institutions , des cours de justice et un code de lois. Eu Italie, son administration ne fut ni moins glorieuse ni moins utile. Les heureux effets qui résultèrent pour les autres pays de son règne et de son caractère , commencent aussi à se faire sentir, quoique, assurément, ils ne soient pas de la nature de ceux qu’il voulait produire. Ses invasions ont apaisé les discordes qui existaient dans plusieurs États entre les gouvernaus et les gouvernés; elles leur ont appris à se réunir contre l’ennemi commun, ont contribué à relâcher les liens de la féodalité , à éclairer tout à la fois le prince et les sujets, et ont amené un grand nombre de résultats admirables , qui , pour s’être développés lentement et sans secousses, n’en seront ni moins durables ni moins utiles.

En terminant la Vie de Napoléon Buonaparte , nous devons faire remarquer qu’il fut mis à l’épreuve dans les deux extrêmes , de la plus haute puissance et de l’infortune la plus inouïe ; et que s’il parut parfois présomptueux, lorsqu’il était soutenu par les armes de la moitié du globe , ou trop enclin à se plaindre lorsqu’il se vit enfermé dans les étroites limites • •*

CONCLUSION. 3g3 ' . •

de Sainte-Hélène , il n’est pas k la portée de ceux qui ne sont jamais sortis de la moyenne région de la vie, d’apprécier la force des tentations auxquelles il succomba , ni l’énergie de • ’

caractère qu’il opposa à celles qu’il parvint à . -

dompter. , \ ’•

« Je proteste solennellement ici , à la face du ciel et des hommes , contre la violence qui m’est faite , contre la violation de mes droits les plus sacrés , en disposant par la force de ma personne et de ma liberté.

« Je suis venu librement à bord du Bellérophon ; je ne suis point prisonnier; je suis l’hôte de l’Angle*terre. J’y suis venu à l’instigation même du capitaine , qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me. recevoir, et de me conduire en Angleterre , avec ma suite , si cela m’était agréable. Je me suis présenté de bonne foi pour me mettre sous la protection des lois d’Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon , je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement , en donnant des ordres au capitaine du Bellérophon , de me recevoir ainsi que ma suite, n’a voulu que tendre une embûche , il a forfait à l’honneur et flétri son pavillon. Si cet acte se consommait , ce serait en vain que les Anglais voudraient parler à l’Europe de leur loyauté, de leurs lois, et de leur liberté. La foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon. J’en appelle à l’histoire ; elle dira qu’un ennemi , qui fit long-temps la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infor-

3yG appendice.

tuae, chercher un asile sous ses lois. Quelle plus éclatante preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais comment répondit-on en Angleterre à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi , et quand il se fut livré de bonne foi , on l’immola.

« Signé Napoléon. »

A bord du Bellérophon , 4 août 1 8 15.

Déjà , dans le texte , nous avons complètement réfuté l’allégation que Buonaparte avait été attiré à bord du Bellérophon comme dans un piège. Le capitaine Maitland ne prononça pas un mot qui n’annonçàt positivement qu’il n’avait pas été autorisé à traiter avec Napoléon , ou à lui accorder des conditions d’aucune espèce ; et tout ce qu’il put répondre , lorsqu’on lui demanda son opinion particulière , ce fut qu’il n’avait pas lieu de supposer que Napoléon fût mal reçu en Angleterre. Ces conférences eurent lieu en présence du capitaine Sartorius et du capitaine Gambier, dont le capitaine Maitland invoqua le témoignage. Nous ne croyons pas inutile, lorsqu’il s’agit d'un fait aussi important, de transcrire ici la correspondance qui eut lieu entre lord Keith , d’un côté , et les capitaines Maitland , Sartorius et Gambier, de l’autre. 1

• A notre tour, nous devons répéter ici que le comte de Las-Cases vient de publier une réfutation de la relation du capitaine Maitland , dont sir Walter Scott n’a pu encore avoir connaissance. (Edit'.) »

A bord du Tonnant , à l’ancre sous Berryhead, le y août i8i5.

« Monsieur ,

u Le comte de Las-Cases m’ayant dit ce matin qu’étant à bord du Bellerophon , dans la rade des Basques, chargé d’une mission du général Buonaparte , il avait compris , d’après vos paroles , que vous étiez autorisé à recevoir le général et sa suite sur le vaisseau que vous commandez , pour les conduire en Angleterre ; et que vous l’aviez assuré , en même temps , que le général et sa suite y seraient bien reçus : vous voudrez bien m’adresser, pour mon instruction, les observations que vous croirez devoir faire sur ces assertions.

« Je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, • * •

« Keith, amiral. »

Au capitaine Maitland , à bord du Bellerophon.

A bord du Bellerophon , rade de •Plvmouth , le 8 août i8t5.

« Mii.ord,

« J’ai l’honneur d’accuser réception à votre seigneurie de sa lettre , en date d’hier, qui m’annonce que le comte Las-Cases lui a dit qu’étant à bord du Bellerophon , dans la rade des Basques , chargé d’une mission du général Buonaparte , il avait compris , d’après mes paroles, que j’étais autorisé à recevoir

3g8 APPENDICE.

le général et sa suite à bord du vaisseau que je commande, pour les conduire en Angleterre, et que je l’avais assuré , en même temps , que le général et sa suite y seraient bien reçus : votre seigneurie m’invite à lui adresser , pour son instruction , les observations que je croirais devoir faire sur ces assertions. Je vais , en conséquence , lui exposer, du mieux que je puis m’en souvenir, tout ce qui s’est passé, le x 4 juillet , entre le comte Las-Cases et moi, au sujet de l’embarquement de Napoléon Buonaparte. Je prie votre seigneurie d’invoquer, à l’appui de mon témoignage , celui du capitaine Sartorius , pour ce qui s’est dit le matin , et celui de ce même officier et du capitaine Gambier( le Myrmidon nous ayant rejoints dans l’après-midi ) , pour ce qui s’est passé le soir.

«Votre seigneurie ayant déjà été informée de l’en- $oi du parlementaire que je vis arriver le io juillet , ainsi que de tout ce qui se passa dans cette occasion , je me bornerai aux faits arrivés le r4 du même mois.

« Ce jour-là, de grand matin, l’officier de quart vint me dire qu’on voyait approcher une goélette sous pavillon parlementaire. Lorsqu’elle eut joint le vaisseau, vers sept heures du matin , le comte Las- Cases et le général Lallemand vinrent à bord. Ils fu-* rent introduits dans la chambre, et Las-Cases me demanda si j’avais reçu quelque réponse à la lettre que j’avais envoyée à sir Henry Hotham , pour savoir s’il serait permis à Napoléon Buonaparte de passer en Amérique, soit à bord des frégates, soit sur un bâti—

'appendice. ‘ 6 - • 3gg ment neutre. Je lui répondis qu’il ne m’en était point encore parvenu, mais que je m’attendais à tout moment à voir arriver sir Henry Hotham , par suite de ces dépêches; et que, comme j’avais dit à M. Las- Cases , la dernière fois qu’il était venu à bord , que j’enverrais ma barque porter la réponse aussitôt que je la recevrais, il était tout-à-fait inutile d’envoyer un parlementaire pour cet objet. La conversation en resta là pour le moment. Dès leur arrivée à bord , j’avais fait un signal pour prier le capitaine du Slaney de venir, désirant avoir un*témoin de tout ce qui se passerait.

« Après le déjeuner, pendant lequel le capitaine Sartorius vint à bord , nous passâmes dans la chambre d’arrière. Alors M. Las-Cases ramena la conversation sur ce même sujet, et dit : « L’Empereur a tellement à cœur d’empêcher que le sang ne coule davantage, qu’il se rendra en Amérique de telle manière qu’il plaira au gouvernement anglais, soit sur bâtiment neutre, sur une frégate désarmée , ou sur un vaisseau de guerre anglais ! » Je répondis: « Je ne suis pas autorisé à permettre aucune de ces mesures; mais s’il veut .venir à bord du vaisseau que je commande, je crois pouvoir prendre sur moi , en vertu des ordres d’après lesquels j’agis , de le recevoir et de le conduire en Angleterre; mais si je le fais, je ne saurais répondre en aucune manière de l’accueil qu’il pourra recevoir. » Je répétai ces derniers mots à plusieurs reprises. WP. Las-Cases dit alors : « Je ne doute guère que , dans ces circonstances , vous ne voyiez l’Empereur à bord

4oo. ^ '

du Bellérophon. » Après quelques instans d’une conversation plus générale , au milieu de laquelle ce qui précède fut pourtant répété plusieurs fois, M. Las- Cases et le général Lallemand se retirèrent. Je puis assurer à votre seigneurie que jamais, et d’aucune . manière , je n’ai fait la moindre promesse sur l’accueil qui serait fait au général ; et même il n’avait pas encore été réglé définitivement alors qu’il viendrait à bord du Bellérophon. Dans le cours de la conversation , M. de Las-Cases me demanda si je pensais que Napoléon serait bien reçu en Angleterre. Je lui fis la seule réponse que je pusse lui faire dans ma position , « que je ne savais nullement quelles étaient les intentions du gouvernement anglais, mais que je n’avais nulle raison de supposer qu’il ne fût pas bien reçu. » Il est à remarquer que , lorsque M. de Las- Cases vint à bord , il m’assura que Buonaparte était alors à Rochefort , et qu’il serait nécessaire qu’il s’y rendit pour lui rapporter l’entretien que nous avions eu ensemble. Ce furent ses propres paroles ; je puis le prouver par le témoignage du capitaine Sartorius , et paj celui du premier lieutenant de ce vaisseau , auquel je les rendis à l’instant même. Et cependant le fait était faux , Buonaparte n’ayant jamais quitté l’île d’Aix , ou les frégates , depuis le 3.

« Je fus donc fort étonné de voir M. de Las-Cases revenir le soir même avant sept heures;, et l’une des premières questions que je lui fis, fut s’il avait été à Rochefort. Il me répondit qu’en retournant à ltle d’Aix, il avait trouvé Buonaparte qui venait d’y arriver.

APPENDICE. 4oi

« Monsieur Las-Cases me remit alors la lettre écrite par le comte Bertrand pour m’annoncer que l’intention de Buonaparte était de venir à bord de mon vaisseau ( copie de cette lettre a été transmise à votre seigneurie par sir Henry Hotham ) ; et ce fut seulement alors qu’il fut convenu que je le recevrais. Aussitôt , M. de Las-Cases ou le général Gourgaud (je ne sais pas positivement lequel , parce que j’étais moi-même occupé à faire mes dépêches) , écrivit à Bertrand pour l’en informer. Pendant qu’on cherchait du papier pour écrire la lettre, je dis de nouveau à M. Las-Cases : « Vous vous rappellerez que je ne suis pas autorisé à faire aucune espèce de conditions. » M. Las-Cases lui-même n’a jamais dit un mot qui pût faire entendre le contraire ; ce n’est qu’avant-hier qu’il s’en est avisé pour la première fois. Buonaparte n’en avait nulle idée, non plus que h; reste de sa suite , comme je le prouverai par les conversations qu’ils ont eues avec moi.

« Comme ce n’est que depuis quelques jours qu’on a mis en avant une pareille supposition , je ne détaillerai pas toutes les conversations antérieures ; 3 je me bornerai à celles qui ont eu lieu depuis lors.

« Le soir même où l’escadre jeta l’ancre sous Berryhead, Buonaparte m’envoya chercher vers dix heures, eljme dit que Bertrand venait de lui apprendre que j’avais reçu dps ordres pour le faire passer à bord du Notihumberland, et qu’il désirait savoir si la chose était vraie.. Sur une réponse affirmative, il me pria d’écrire une lettre à Bertrand pour lui faire part de Vif «b Nav. Buoiî. Tome g. 26

ses ordres, afin qu’il ue parut poiut qu’il s’y était rendu de son propre mouvement, mais qu’on sût qu’il y avait été forcé. Je lui disque j’étais prêt à le faire, et j’écrivis effectivement une lettre, que votre seigneurie approuva ensuite, en m’autorisant à lui donner, s’il le demandait , copie des ordres qui m’avaient été transmis.

« Cette affaire arrangée , j’allais me retirer lorsque Buonaparte me pria de demeurer parce qu’il avait encore quelque chose à me dire. 11 commença alors par se plaindre de la manière dont on le traitait, en le forçant d’aller à Sainte-Hélène. 11 fit entre autres cette remarque : « On dit que je n’ai point fait de conditions; certainement je n’en ai point fait; comment un particulier pouvait-il faire des conditions à une nation ? Je ne leur demandais rien que l’hospitalité , ou , comme auraient dit les anciens , l’air et l’eau. Je me suis abandonné à la générosité des Anglais. J’ai réclamé une place sur leurs foyers, et mon seul désir était d’acheter une petite propriété et de terminer tranquillement ma vie. » Après quelques autres phrases dans le même sens je pris congé de lui.

« Le malin du jour où il passa du Bellérophon sur le Northumberland , il me fit appeler de nouveau , et me dit : « Je vous ai envoyé chercher pour vous remercier de vos procédés à mon égard pendant de temps que j’ai passé à bord du vaisspau que vous commandez. Ma réception en Angleterre a été bien différente de ce que j’attendais ; mais en toute occasion vous avez agi en homme d’honneur, et je vous

prie d’accepter mes remercîmens , et de les transmettre aux officiers et à l’équipage du Belléroplton. »

« Bientôt après le général Montholon vint me trouver de la part de Buonaparle *, mais , pour l’intelligence de ce qui se passa entre lui et moi , il est nécessaire que je commence par rapporter une conversation que j’eus avec madame Bertrand pendant la traversée.

« Je ne rappellerai point le commencement de l’entretien , parce qu’il n’avait nullement trait à l’affaire dont il s’agit. Madame Bertrand me dit que Buonaparte avait l’inteution de me faire présent d’une tabatière renfermant son portrait enrichi de diamans.. Je répondis : « J’espère que non, car je ne pourrais l’accepter. — Ce serait l'offenser sensiblement, repritelle. — S’il en est ainsi, lui dis-je, je vous prie de faire en sorte que ce présent ne me soit point offert parce qu’il m’est absolument impossible de l’accepter ; cl je désire lui épargner à lui la mortification et à moi la peine d’un refus. » La chose en resta là, et je n’en entendis plus parler qu’environ une demi-heure avant que Buonaparte quittât le Rellérophon. M. Montholon vint alors à moi , et me dit que Buonaparte l’avait chargé de lui exprimer la haute estime que lui inspirait ma conduite dans toute cette affaire ; que son intention avait été de m’offrir une boîte contenant son portrait , mais qu’il avait appris que j’étais déterminé à ne point l’accepter. Je répondis que dans ma position il m’était impossible de recevoir de lui un présent, mais que j’étais infiniment flatté du témoignage qu’il rendait de la droiture de ma conduite. Montho-

4o4 i APPENDICE. . .

Ion ajouta : « Ce qui lui fait surtout regretter de n’avoir pu obtenir une entrevue avec le prince régent, c’est qu’il voulait demander, comme une faveur, que vous fussiez promu au rang de contre-amiral. — Cela eût été impossible , répliquai-je , mais je n’en suis pas moins sensible à cette intention bienveillante. » Je dis alors : « Je suis blessé que. M. de Las-Cases prétende que je lui aie fait aucune promesse sur l’accueil que Buonaparte recevrait en Angleterre. — Oh! reprit-il ; Las-Cases a été trompé dans son attente; et, comme c’est lui qui a négocié l’affaire , il s’impute la position où se trouve l’Empereur; mais je puis vous assurer que l’Empereur est convaincu que toute votre conduite a été celle d’un homme d’honneur. »

« Votre seigneurie ayant entendu une partie de la conversation qui eut lieu entre Las-Cases et moi , sur le tillac du Bellérophon, je ne la détaillerai point; mais, dans cette circonstance, je niai positivement d’avoir rien promis relativement à la réception de Buonaparte et de sa suite; et je crois que votre seigneurie fut d’avis qu’il n’avait pu citer aucune preuve à l’appui de son assertion. Il est extrêmement désagréable pour moi d’être obligé d’entrer dans des détails de ce genre ; mais le faux jour sous lequel Las- Cases a présenté ma conduite à votre seigneurie , m’a obligé de produire des preuves de la manière dont Buonaparte et les personnes de sa suite avaient envisagé l’affaire.

« Je répète de nouveau que les capitaines Gambier et Sarlorius peuvent attester la plus grande partie de

ce que j’ai exposé , surtout en ce qui concerne l’accusation portée contre moi par le comte Las-Cases.

« J’ai l’honneur d’être , de votre seigneurie ,

« Le très humble et très obéissant serviteur,

« Frédéric L. Maitland. »

Au très honorable vicomte Keith , etc. , etc, , etc.

A bord du Slaney, dans la rade de Plymouth, le i5 août i8i5.

« Milord,

« J’ai lu la lettre que le capitaine Maitland a écrite à votre seigneurie , le 8 du courant , pour répondre aux assertions faites la veille par le comte Las-Cases. J’atteste, de la manière la plus complète, l’exactitude de l’exposé du capitaine, en tant qu’il se rapporte aux conversations qui ont eu lieu en ma présence.

« J’ai l’honneur d’être , de votre seigneurie ,

« Le très humble et très obéissant serviteur,

« G. R. Sartorius,

« Capitaine da vaisseau de S. M. britannique le Slaneyr. •

Au très honorable vicomte Keith, etc. , etc. /etc.

Il se trouva que l’âtteslation du capitaine Gambier fut pas communiquée au oapitain J^laitland ; mais,

4o6 APPENDICE. v.

eu ayant obtenu une copie de la bienveillance de M. Meike, secrétaire de lord Keith, nous pouvons ajouter cette nouvelle preuve à celles qui sont déjà si positives :

« J’ai lu la lettre précédente (celle du capitaine Maitland), et j’atteste pleinement l’exactitude de ce que le capitaine Maitland rapporte , pour tout ce qui concerne ce qui s’est passé en ma présence dans la soirée du i4 juillet.

« Robert Gambier ,

* Capitaine dn vaisseao de S. M. britannique le Myrmidun. *

Tableau des variations du thermomètre de Fahrenheit , à Deadwood, île île Sainte - Hélène , pendant douze mois pleins, du 1" septembre 1820 au 3 i août 1821 , inclusivement.

Ce tableau a été dressé à Deadwood , qui n’est tout au plus qu’à un mille de distance de Longwood ; il donne donc la température exacte du climat dans lequel vivait Napoléon , température plus douce et plus égale que celle de la plupart des contrées du monde connu. Sous le rapport de l’humidité, le docteur Shortt ne pense pas que Sainte-Hélène diflère essentiellement de toute autre île de la même étendue située entre les tropiques. On a déjà vu quelle était son opinion sur l’état général dé la santé parmi les troupes.

Mois.

The

SMOMÈ

TBR.

Remarques.

Septembre 1820.

Vent sud-est.

Octobre.

Idem.

Novembre.

Généralement sud-est.

Six jours, nord-ouest.

Décembre.

Vent sud-est.

Janvier 1821.

Idem.

Février.

Idem.

1 Mars.

Idem.

( Avril.

Idem.

Mai.

Idem.

Juin.

Généralement sud-est.

Un jour, ouest.

Juillet.

Idem.

Août.

Vent sud-est.

(Certifié par) Thomas Shortt, Médecin des armées de Sa Majesté, et médecin en chef à Sainte-Hélène.

4o8 • APPENDICE.

HENRY ELUS, ÉCUYER, TROISIÈME COMMIS- SAIRE DE L’AMBASSADE DE LORD AMHERST EN CHINE.

Quoique je connusse, comme tout le monde, les moindres details de la situation actuelle de Buonaparte , et qu’on pût supposer par conséquent que r j’étais complètement revenu de ce premier étonne-? ment dans lequel un revers de fortune si extraordinaire est si propre à plonger, j’avouerai qu’en entrant , à la vue d’un homme qui avait fait tout à la fois la terreur et l’admiration du monde civilisé , j’eus peine à conserver quelque présence d’esprit.

Seul , sans suite , dépouillé de tous ces prestiges qui environnent le trône, il ne m’en parut pas moins grand. Quelque haut rang qu’il eût occupé, ses actions l’avaient élevé encore plus haut -, les puissantes armes qu’il avait maniées n’étarient qu’un poids léger pour sa force de géant ; la splendeur de sa cour, la tenue , la discipline et le nombre de ses armées qui auraient suffi pour constituer la grandeur personnelle d’un monarque héréditaire , ajoutaient à peine à l’effet produit par l’énergie terrible , mais malheureusement mal dirigée de son âme. Leur absence n’ôtait donc rien à l’ascendant exercé par son seul caractère. C’était la première fois que je me trouvais en présence d’un homme qui parût être , je ne dirai pas seulement d’un esprit , mais même en quelque

APFEJN D1CE.

sorte d’une nature si différente de la mienne ; et j’étais peu en état de satisfaire ma curiosité en cherchant à apprendre les motifs qui avaient guidé sa conduite dans les grands événemens de sa vie; .Te vins disposé à écouter et à retenir, et non à faire des questions ou des remarques. Lord Amherst m’ayant présenté, Napoléon commença par dire que mon nom ne lui était pas inconnu ; qu’il savait que j’avais été à Constantinople , et qu’il avait un souvenir vague de quelque personne de mon nom qui avait été employée en Russie. Je lui répondis que j’étais passé par Constantinople en me rendant en Perse. « Oui » , reprit-il , « c’est moi qui vous ai montré le chemin de ce pays. Eh bien ! comment se porte mon ami le Schah ? Qu’est-ce que les Russes font maintenant par là? » Je lui appris que le résultat de la dernière guerre avait été la cession de tout le territoire occupé militairement par leurs troupes. « Oui » , dit-il , « la Russie est à présent la puissance le plus à redouter ; Alexandre peut avoir autant d’armées qu’il voudra. Bien différent des Français et des Anglais, les sujets de l’empire russe améliorent leur position en devenant soldats. Si j’appelais un Français sous les armes pour l’envoyer combattre sur une terre étrangère , c’était lui dire de renoncer au bonheur. Le Russe , au contraire , est esclave tant qu’il est paysan ; il devient libre et heureux lorsqu’il est soldat. Un Français perd toujours au change en quittant son pays $ l’Allemagne, la France et l’Italie valent bien mieux que le pays natal des Russes. Ils ont aussi leurs

4lO *. . APPENDICE.

immenses corps de cosaques qui sont formidables; leur manière de voyager ressemble à celle des Bédouins du Désert; ils s’avancent avec confiance dans les régions les plus inconnues. » Il raconta alors cet exemple pour prouver combien les Arabes avaient „la vue perçante: Un jour, lorsqu’il était en Egypte, il prit sa lunette pour examiner un Arabe qui était encore à quelque distance. Avant qu’il eût eu le temps de constater son identité , à l’aide de son in- ■ strument, un Bédouin placé près de lui avait reconnu celui qui s’avançait de leur côté , et avait même distingué le costume de la tribu à laquelle il appartenait. « La Russie », ajouta-t-il, «a des vues sur Constantinople. Le grand désir de l’empereur Alexandre était d’obtenir mon acquiescement à ses projets sur la Turquie ; mais ce fut en vain. Je lui dis que je ne souffriraisjamaisquela croix grecque fût ajoutée à la couronne des czars. L’Autriche était disposée à s’unir à la Russie contre les Turcs , pourvu qu’on lui laissât les provinces contiguës à son empire. La France et l’Angleterre sont les seules puissances intéressées à s’opposer à leurs desseins ; je l’ai toujours senti , et c’est pour cela que j’ai toujours soutenu les Turcs , quoique, comme barbares, je les haïsse. SilaRussie», ajouta-t-il, «organise la Pologne, personne ne pourra lui résister. » Alors Napoléon passa rapidement en revue le caractère militaire des nations de l’Europe ; et , sans faire attention à ce qu’il venait de dire au sujet des Russes , il déclara que les Français et les Anglais étaient les seules troupes qui se fissent re-

Al’PEN DICI:

4iï

marquer par leur discipline et leurs qualités morales.

« Les Autrichiens et les Prussiens étaient bien inférieurs » , dit-il : « dans le fait, il n’y avait de bons soldats qu’en France et en Angleterre. » Le reste de sa harangue (car son habitude étant de ne jamais attendre, ni même écouter la réponse, le mot conversation est inapplicable ) roula sur l’état actuel de l Angleterre, qui , selon lui, était déplorable; ce qui provenait de sa manie , si contraire à la saine politique , de se mêler des affaires du continent. L’empire des mers , le monopole du commerce , voilà ce qu’il regardait comme la seule base véritable de notre prospérité nationale. « Vous avez toujours votre bravoure antique; mais, avec quarante-cinq mille hommes, vous ne serez jamais une puissance militaire. » En sacrifiant nos affaires maritimes, nous agissions comme François I" à la bataille de Pavie , qui , après que son général eut fait prendre une position admirable à son armée , et eut placé quarantecinq pièces de canon , batterie comme on n’en avait jamais vu à cette époque , sur un point où elle eut assuré la victoire, vint, sa grande épée à la main, à la tète de ses gendarmes et des troupes de sa maison , se placer entre la batterie et l’ennemi , et perdit ainsi l’avantage que la supériorité de son artillerie lui donnait. « Voilà ce que vous faites, « ajoutat-il » ; aveuglés par un moment de succès , vous masquez la seule batterie que vous ayez , votre prééminence sur mer; tant qu’elle vous restera, vous pourrez bloquer toute l’Europe. Je connais les effets d’un

4 1 2 APPENBJCïi.

blocus. Avec deux petites machines de bois , vous tenez en échec toute une ligne de côtes , et vous paralysez un pays tout entier, qui n’est plus que comme un corps frotté d’huile , dont la transpiration se trouve ainsi arretée. Moi , je souffre à présent » , dit-il , «^de ce défaut de transpiration ; eh bien ! le blocus produit le même effet sur une nation. Qu’avez-vous gagné fi la guerre ? De vous emparer de ma personne , et de donner un exemple au monde de votre peu de générosité. En mettant les Bourbons sur le trône, vous avez porté atteinte au principe de la légitimité , car je suis le souverain naturel de la France. Vous pensiez qu’il n’y avait que Napoléon qui pût vous fermer tous les ports de l’Europe ; mais maintenant il n’est point de si petit prince qui ne vous insulte en prenant des mesures restrictives contre votre commerce. L’Angleterre est déchue depuis qu’elle s’est mêlée des affaires du continent : vous auriez dû songer à tout ce que j’avais fait pour développer l’industrie sur tous les points de mon empire , et vous payer des dépenses de la guerre en prenant des mesures coercitives pour assurer de grands débouchés à vos produits. Qui a mis le roi de Portugal sur le trône ? N’est-ce pas l’Angleterre ? N’aviez-vous donc pas droit à une indemnité, et cette indemnité ne pouvait-elle pas consister dans le droit de commerce exclusif avec le Brésil pendant cinq ans ? Cette demande était raisonnable, et ne pouvait être repoussée. » Je fis l’observation qu’un pareil procédé n’au-, rait pas été en harmonie avec notre système politique,

ÀfcPENDlCK. •• ' 4*3

et que le roi de Portugal, le sachant, aurait résisté, d’autant plus qu’une fois sur le trône, il n’avait plus besoin de nos secours. « Aussi était-ce dans le principe qu’il aurait fallu faire cette demande », reprit-il, a lorsque vous auriez pu tout exiger; mais, à présent, il est trop tard , et la faute en est à vos ministres , qui ont complètement négligé les intérêts de l’Angleterre. La Russie , l’Autriche , la Prusse , ont toutes gagné à la guerre; l’Angleterre seule y a perdu. Vous avez même négligé ce pauvre royaume de Hanovre. Pourquoi n’avoir pas ajouté trois ou quatre millions d’âmes à sa population? Lord Castlereagh, toujours fourré parmi les souverains , devint courtisan , et il songea plus à leur agrandissement qu’aux intérêts de son pays. Votre bonheur et mes fautes , mes imprudences , ont amené un état de choses que Pitt n’osa même jamais espérer; et quel en est le résultat? Votre peuple meurt de faim , et votre pays est en proie à des émeutes. La situation de l’Angleterre, est vraiment curieuse : elle a gagné tout , et pourtant elle est ruinée. Croyez-en un homme habitué à examiner les questions politiques : l’Angleterre ne doit songer qu’à son commerce et à sa marine ; elle ne sera jamais une puissance continentale , et , si elle veut tenter de le devenir, elle se perdra. Gardez l’empire de la mer, et vous pourrez envoyer des ambassadeurs aux cours de l’Europe demander ce que vous voudrez. Les souverains connaissent votre détresse actuelje^ct ils vous insultent. » 11 répéta : « Quarante-cinq mille hommes ne^ feront jamais de vous une puissance -militaire' ;

’r * v . tûgf •* *

4x4 . APPKNDICÉ.

cela n’est point dans l’esprit de votre nation. Chez vous , il n’y a que l’écume du peuple qui s’enrôle ^ la profession des armes n’est point aimée. » Il n’éc.outa pas l’observation que je lui fis , que l’armée de terre se composait presque tout entière de milices , qu’il semblait confondre avec les volontaires.

Napoléon continua : « La suspension de Yhabeas corpus n’arrêterait pas les émeutes; il faut que le peuple ait du pain. La stagnation du commerce diminue vos exportations , et vos ouvriers meurent de faim. Il est absurde de dire que c’est un mal momentané. Wellesley a raison en cela; la détresse est gé. nérale et sera durable. Arrêter le mal en suspendant Vliabeas corpus , c’cst appliquer un topique lorsque la maladie est dans toute la machine : le topique n’arrête qu’une éruption locale ; ici le mal s’étend sur tout le corps. Lord Chatham comprenait bien les véritables intérêts de l’Angleterre quand il disait :

« §i nous sommes justes pendant vingt-quatre heures , nous sommes perdus. » Donner une immense extension au commerce, faire en même temps des réductions et des réformes, c’était le seul moven

« * ii . j

d’empêcher la crise actuelle en Angleterre. «Quant à lui , il voudrait que tout fut calme et tranquille , puisque c’était la seule chance qu’il put avoir d’être mis en liberté. «Il y a plus », dit-il; <cune armée considérable est incompatible avec votre constitution , à laquelle vous êtes , avec raison , si attachés. » Je lui fis observer que nos ministres reconnaissaient pleinement cpie c’était stfr la mer que totlte l’aMenÿoq .

de l’Angleterre devait se porter, et qu’ils seraient charmés de retirer de France le contingent de troupes qu’elle avait fourni (mesure à laquelle il avait • paru faire allusion) ; que la détresse actuelle en • • Angleterre provenait du système de crédit public adopté pour faire face aux dépenses de la guerre , et . dont les résultats étaient de nature à se faire long- *.

temps sentir; maisque ces résultats avaient été prévus, „

et qu’il fallait espérer que le mal n’était pas sans « , , 1

remède. « Oui » , dit Napoléon , « vos ressources sont * »"•* grandes; mais si vous persistez dans votre politique'

actuelle , votre* ruine est certaine. Vos ministres ont ‘

affecté de la générosité, et ils ont ruiné l’Angleterre. ‘

Ce n’est pas ainsi qu’en agissaient vos ancêtres ; ils ne ‘ ♦

faisaient jamais un traité de paix sans y gagner ou *

sans essayer d’y gagner quelque chose; c’étaient de ' * vrais marchands qui remplissaient leurs bourses ; î mais vous avez voulu faire les grands messieurs, et ■ vous vous êtes perdus. Quoique la paix , à la fin delà . • .♦

guerre d’Amérique ,’ fut honorable pour la France, puisqu’elle força l’Angleterre à reconnaître l’indépendance de l’Amérique, le traité de 1^83 n’en fut. pas moins fatal au commerce français ; et poürquoi peusez-v»us qu’il fut conclu? Les ministres français* . savaient très bien qu’il aurait de funestes choséquences; mais l’Angleterre menaçait de la guerre, et ils n’avaient pas d’argent pour la soutenir. » Buonaparte <» *1 disait que ce qu’il avançait était prouvé par des mé- * ' *.

moires conservés au ministère des affaires étrangères. -

Pendant la conversation , qui , malgré la variété des

-* fc : *

sujets gui furent, je ue dirai pas traités, mais effleurés, ne dura pas plus d’une demi-heure , Buonaparte répéta plusieurs fois quelques phrases qu’il semblait » affectionner, telles que celle-ci : « L’Angleterre est déchue -, avec quarante-cinq mille hommes vous ne sçrez jamais une puissance continentale. » Il n’écoutait jamais la réponse que ses remarques suggéraient naturellement-, mais il continuait à développer son opinion sans s’inquiéter de celle des autres -, il soignait peu l’arrangement de ses phrases-, mais il exprimait

* ses idées aussi rapidement qu’elles se succédaient dans son imagination. Son ton , lorsqu’il parle de politique, est si caustique et si tranchant, que si ses actions Veussent pas répondu à ses paroles, on eût pu l’accuser de charlatanisme. On ne peut refuser à

• Buonaparte une grande éloquence, et ce genre de t talent oratoire qui convient aux assemblées populaires , et qui est si propre à entraîner ceux qui sont

ji déjà disposés à écouter favorablement l’orateur. Dans le premier cas , scs phrases vives et saccadées eussent produit un grand effet ; dans le second , la confiance ' avec laquelle il s’exprimait , comme s’il eût débité

* des oracles , ne pouyait manquer d’inspirer la convic- Vtfion. En général, ses manières étaient affables, et

elles offraient un mélange de simplicité et de gran- J*. deur tel que je n’en ai jamais vu. L’expression de sa ^ figutie annonce une intelligence supérieure, mais 4 sans avoir rien d’imposant. Loin d’ètre surchargé d’embetnpoint , il parait capable de |upporter les plus grandes fatigues , et je dirais même qu’il est aussi en

état que jamais de faire la guerre. J'ai oublié de rapporter une comparaison dont Buonaparle se servit , en parlant de la conduite des ministres anglais au Congrès. «Vous avez fait , » dit-il, « copime le chien de la fable , qui laissa tomber sa proie dans l’eau en regardant son image. Vous aviez le commerce du monde , et vous n’avez pris aucune mesure pour le conserver. Il n’y avait qu’une grande extension de commerce qui pût vous fournir les moyens de payer vos taxes énormes , et vous n’avez fait aucun effort pour l’obtenir. » Buonaparte estropie les noms et les mots anglais comme je ne l’ai jamais entendu faire à aucun étranger qui eût la moindre connaissance de notre langue; et, malgré ses lectures et l’attention qu’il a sans doute donnée à ce sujet , il paraît peu au fait de notre système de gouvernement intérieur. Ses plans , comme toute sa conduite , sont ceux d’un despote, et ils sont conçus sans le moindre égard pour les formes constitutionnelles.

Dans son entretien avec lord Amherst, il s’étendit beaucoup sur sa situation actuelle , et se plaignit amèrement, mais avec une grande injustice, de sir Hudson Lowe. Il était évident que le discours de lord Bathurst avait soulevé sa bile , et il exprima son étonnement que lord Sidmouth et lord Liverpool , avec lesquels il prétendait avoir été autrefois en relations intimes, eussent paru approuver un pareil langage, ainsi que le traitement qui lui était fait. Il dit que c’était un homme comme lord Cornwallis qu’on eût dû mettre à la place de sir Hudson Lowe. 11 est diffi-

Vie de Nap. Buoh. Toine 9 . 37

cile de s’imaginer des plaintes plus mal fondées que celles de Buonaparte , relativement à la conduite du gouverneur. Jamais peut-être on ne laissa autant de liberté à un prisonnier, dont la garde et la surveillance fussent aussi importantes. Accompagné d’un officier , il peut aller partout où il veut dans l’ile. Il a , pour se promener , un espace de quatre milles , où il est entièrement libre et à l’abri de toute surveillance; de huit milles, s’il veut se soumettre à une légère surveillance ; de douze milles enfin , mais alors il est soumis à une surveillance active. Ce n’est que la nuit que les sentinelles se rapprochent et gardent l’enceinte même de Longwood. La maison est petite , mais bien meublée , et , à tout prendre , aussi commode que possible dans de pareilles circonstances. Je ne puis expliquer sa pétulance et ses plaintes continuelles que de deux manières : ou il veut par là intéresser l’Europe à son sort, et plus particulièrement l’Angleterre , où il se flatte d’avoir un parti ; ou bien son esprit , qui ne peut rester dans l’inaction , trouve un certain plaisir dans les tracasseries qu’il suscite au gouverneur. Si c’est là le véritable motif, le gouverneur aura beau faire , il ne pourra jamais être en bonne intelligence avec son prisonnier , du moment qu’il remplira son devoir.

Buonaparte, en terminant les observations qu’il jugea convenable de m’adresser, fit un signe de la main à lord Amherst pour l’inviter à faire entrer le capitaine Maxwell et les personnes de l’ambassade. Ils vinrent, accompagnés des généraux Bertrand .Mon tho-

APPKND1CK.

Ion fit Gourgaud. Un cercle se forma sous la direction du grand-maréchal , et lord Amherst ayant présenté le capitaine Maxwell , Buonaparte dit : « Je vous connais déjà; c’est vous qui prîtes une de mes frégates , la Pauline: vous êtes un méchant. Parbleu ! le gouvernement n’a rien à vous dire pour avoir perdu votre vaisseau; car vous en avez pris un auparavant. » En voyant le fds <îe lord Amherst , il fit la remarque qu’il devait ressembler à sa mère , et il lui demanda d’un ton enjoué ce qu’il avait rapporté de la Chine , un bonnet ou un mandarin? Il demanda à M. Mac- Leod , chirurgien de X Alceste , depuis quel temps il servait, et s’il avait été blessé; et il répéta la question en anglais. M. Abel lui ayant été présenté comme naturaliste , il s’informa s’il connaissait sir Joseph Banks, disant que le nom de ce savant avait toujours été un passe-port, et que même pendant la guerre tout ce qu’il avait demandé lui avait toujours été accordé. Il voulut savoir si M. Abel était membre de la Société Royale, ou s’il aspirait à le devenir. Buonaparte partit faire quelque méprise à l’égard d’un fils de sir Joseph Banks, qu’il prétendait avoir entrepris une expédition en Afrique. Le nom de M. Cook le conduisit naturellement à demander s’il descendait du célèbre Cook le navigateur, et il ajouta : « C’était là un grand homme ! » En apprenant que le docteur Lynn était médecin , il s’informa à quelle université il avait étudié. Sur la réponse que c’était à Edimbourg : « Ah ! dit-il , vous êtes un Brownien en pratique ; saignez-vous et donnez-vous autant de mercure que nos docteurs de

Sainte-Hélène ?» Il demanda à M. Griffiths, le chapelain , qu’il appelait « monsieur l’Aumônier » , quelle était la religion en Chine. Celui-ci lui dit que c’était une sorte de polythéisme. Comme il ne paraissait pas comprendre ce mot , prononcé en anglais , Bertrand le lui expliqua , pluralité des dieux. « Ah ! pluralité

des dieux. Croient-ils à l’immortalité de l’dme ? — Ils

ont quelque idée d’un état futur » , fut la réponse. Il demanda alors à M. Griffiths à quelle université il appartenait ; et dit en plaisantant à lord Amherst : « Il fautlui faire avoir un bon bénéfice à votre retour en Angleterre » , et il ajouta : « Je vous souhaite d’être prébendier. » Il demanda ensuite à M. Hayne , comment et où il avait été élevé : sur la réponse qu’il avait été élevé chez lui, par son père , il lui tourna le dos ; et ayant alors dit quelque chose à chacun de nous , il nous congédia.

Jk.

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