CHAPITRE GXXXV
Qictlion facile à r^toodre.
Que ne puis-je faire un chapitre sur le sommeil !
Il ne s'en présenta peut-être jamais une aussi belle occasion. Tous les volets de la maison sont fermés, toutes les lumières sont éteintes , et , à l'exception d'un œil , tous les yeux sont clos. Cet œil , encore ouvert , est celui de ma nourrice. La pauvre femme! il
ne faut pas lui reprocher de n'en tenir qn'un ouvert ; elle était borgne depuis dix ans.
Mais pourtant, quel beau sujet que le sommeil pour faire un chapitre!
Il est beau, très-beau. Avec tout cela, j'entreprendrais plutôt de faire douze chapitres sur les boutonnières. Je serais plus sûr du succès.
Les boutonnières ! la jolie chose ! cela est si plaisant, madame! cela fait naître des idées si riantes! si agréables!... Farouches critiques ! austères dévotes !... vos fronts se dérideraient à la lecture de ce que je pourrais écrire sur ce joyeux sujet.
Mais le sommeil ! le sommeil ! hélas! qu'en dirais-je?... Je n'en sais rien.
Vous chanterais-je d'un ton lamentable qu'il est le refuge des malheureux, la liberté de celui qui gémit dans les cachots, l'espoir des gens désespérés, le soulagement des âmes affaissées? etc., etc.
Une aussi longue jérémiade accablerait d'ennui.
< Dieu soit avec celui qui, le premier, inventa le sommeil , disait Sancho Pança ! il couvre un homme comme un manteau.»
Ma foi ! je m'en tiendrai là. Le gouverneur de nie de Barataria m'en dit tout autant , et peut-être plus dans cette courte exclamation,que je n'en trouverais dans les écrits de nos plus-fameux philosophes. J'en connais un, par exemple , dont la plume infatigable s'est exercée sur ce sujet dans un savant traité ad hoc. 11 est professeur , académicien , directeur même d’académie. Je l'ai lu. Bon Dieu ! comme j’ai dormi sans en avoir envie et sans le vouloir! J'aime le sommeil, mais je donnerais pour deux sous tous les livres qui le provoquent. Allons, allons, sortez de ma bibliothèque , vous , monsieur un tel, avec vos romans langiiissans; vous, monsieur, avec vos froides héroides; vous, avec vos fables, etc., etc. Je finis, car en vérité il faudrait nommer presque tous nus écrivains. El quelle liste somnifère !
Montaigne, mon cher Montaigne, tu as aussi écrit sur le sommeil ! pourquoi me tienstu éveillé lors même que tu en parles, et que les autres m’endorment en voulant faire le contraire?
TRISTRAM SDANDT.
CUAPITRE CXXXVI.
Oà ra<vU «Ikr F
— Parbleu ! frère Tobic, dit mon père, si nia femme veut qu'on hasarde l'aventure, on nous apportera ici Trismegiste pendant que nous déjeùncrons.
— Obadiali , va dire à Suzanne de venir.
— Elle est là haut, dit Obadiah . Elle vient d’y remonter, en hurlant comme s'il lui était arrivé quelque malheur.
— Ce mois-ci sera cruel à passer, dit mon père, en remuant la tête. Je vous assure, frère Tobie, qu'il sera cruel. L’eau, le feu, le vent, la femme... Tout cela par une combinaison singulière.... — Que serait-ce donc? dit mon oncle Tobie. Est-ce qu'il y aurait encore quelque chose'de sinistre?
— S'il y en aura ! s’écria mon père, vous allez voir!
Suzanne entra dans ce moment...
— Qu’est-cc donc?qu’y a-t-il là haut? s’écria mon oncle Tobie.
— Ah ! ce qu’il y a ! madame est dans des convulsions affreuses. Ce n'est pas ma faute s'il est nommé ainsi. J'ai dit comment il fallait le nommer. On s'est trompé. Monsieur m'avait dit que c'était Tristramgiste....
— l'rismégiste donc, babillarde.
— Oui, oui, Trismégiste, et on l’a nommé Tristrani.
— Déjeûnez tout seul, dit mon père en prenant son chapeau d'un sang-froid effrayant, et il sortit.
— Toi, Obadiah, pendant que tu ne fais rien là, dit mon oncle Tobie, va dire à Trim de venir me parler. Il est au boulingrin.