CHAPITRE CXL
O^ploratioo de moo père.
— C’est donc en vain, dit-il, en jetant les yeux sur l'anathème d'Ernulphe, et sur mon oncle Tobie, c’est donc en vain que j’ai prétendu corriger le sort : je ne le vois que trop, frère Tobie. Mes fautes, les vôtres, celles de toute la famille ont irrité le ciel. Il se sert contre moi-même de tout ce (|u’il y a de plus terrible dans l’arsenal de sa vengeance, puisque c’est sur mon fils qu’il fait tomber ses foudres avec tant d’éclat.
— Mais point du tout , dit mon oncle Tobie, si cela était, tout l'uoivers se ressentirait de ceTracas.
Mon père ne fit pas la moindre attention à la réflexion de mon oncle Tobie , et continua.
— O mon fils ! O malheureux Tristram !
j O misérable enfant !
O nuit! nuit terrible et désastreuse!
Nuit , que tes infortunes me rendront â jamais mémorable ! O mon fils! toi qui as été conçu dans la colère, dans la décrépitude, dans l'erreur, dans la méprise, dans le mécontentement, et au milieu de la plus bête de toutes les interruptions! Toi sur qui, dans cet insUmt fatal , le destin épuisa tous les malheurs qu'il avait écrits dans le livre funeste des maux embryotiques... O mon fils! mon cher et trop malheureux fils !
O nuit ! nuit terrible et désastreuse !
Misérable jouet de tant de contre-temps sinistres ! n’était-ce donc pas assez que tu en éprouvasses les terribles elleis?
Fallait-il encore, ô mon fils, que tu fusses l’objet de toutes les peines accablantes qui t’attendaient à ton passage en ce monde?
Fallait-il qu’une autre multitude de mau.\. accompagnassent ton existence depuis le premier instant où tu as vu le jour? O mon fils ! ô mon cher fils !
O nuit! nuit terrible et désastreuse !
Tes jours commencent au déclin de ceux de ton père.
Avec quel soin il se proposait de t'incnl-
TIUSTRAII SnANDY.
qucrdes principrs! mnis il ne lui reste plus ipie (les (luutes, des iiieerlillides, que des obscuritL’s profundes et imp<''ii(;tr:ililes.
Son imagination encore vive, mais tempérée par l'expériem^e et par la raison, eût modéré l’effervescence de la tienne. Elle est I glacée aujourd'hui ; elle est tombée dans l’engourdissement insensible de la mort. ]
O mon lils ! mon malbeiirrux fds ! tu as tout I f)erdu.
Sous quel astre , bon Dieu ! en (|uelle saison, û quel âge, en quelle circonstance, t’ai-je donc donné la vie?
ü nuit! nuit à jamais désastreuse!
Hélas! frère Tobie, bêlas! vous le savex.
Ah ! cet événement est trop mélancoli(|ue, trop désespérant , il m’affecte encore trop vivement...
O moment cruel qui vit disperser inutilement les esprits, qui, avec la vie, auraient dû communiquer à mon lils la mémoire , le jugement et toutes les facultés de l’imagination la plus vive ! i
Cruel instant où toutse perdit , sc confondit, | se dispersa ! I
Nuit , b nuit à jamais désastreuse !
Hélas! que dis-je?...
Ce mauiiit voyage de Londres n’est-il donc rien?
Etcetteopiniâtrctéinconcevabledcsamèrc à vouloir sc servir d’une sage-femme !
Et cette chute, et ce renversement de mon système !...
Et celte maladresse intolérable de faire venir mon Gis par la tète!...
Et ce poids énorme de quatre cent soixante-dix livres qui pèse verticalement sur son crùnc?...
Ciel! b ciel!... mais prenons que je sois un sot, un imbécile, et que toutes ces fatales (àrconstances ne soient que des chimères... fallait-il pour cela qu’on le défigurât ? fallaitil qu'un maudit forceps mal dirige...?
Oh I dans ma colère, je tarderais, morbleu, tous les membres du docteur Slop.
Au moins , grand Dieu ! il nous restait une ressource... l’espoir d’un beau nom.
Mais Tristram ! Tristram I Trislram ! Tristram !...
A ce nom, à ce nom vil , à ce nom humi-
liant , ignominieux , toute raison se perd, sc confond, s’abîme... il oc reste que le désespoir.
bêlas!
hélas!
hélas!
hélas!
hélas!
In'las !
hélas!
Mon père éleva musicalement ses douloureuses plaintes jns(|u’à la hauteur de cette octave...
Mais il est dans la nature humaine de ne pouvoir long-temps soutenir une douleur excessive.
Cn grand poète a dit : que monté sur le faite on aspire à descendre.
C’est ce qu’éprouva mon père : sa douleur s’abaissa comme elle s'était élevée, hélas !
hélas!
hélas !
hélas!
hélas !
hélas!
hiilas!
— Mais, dit mon oncle Tobie, lorsqu’il le vit presque à son-unisson, le curé a peut-èue le privilège de réparer la sottise du vicaire...
— Comme vous , dit mon père , encore un peu brusquement.
— Il n’en coûtera rien de l’envoyer chercher, reprit mon oncle.
— Envoyez chercher qui vous voudrez , le diable même...
— Ha fui , dit mon oncle , je lui parlerais ferme. Mais mon oncle vil qu’il y avait encore un peu d'aigreur, et il n’envoya chercher personne.