CHAPITRE CLXI
Penwka sar U morl.
C'est un des moralistes anciens , Platon , Plutarque ou Sénèque, Xénoplion ou Epictète, Théophraste ou Lucien, ou quelqu'un d'une date plus moderne. Cardan ouBudée, Pétrarque ou Slelle ; peut-être même est-ce quelque père de l'église, saint Augustin, saint Cyprien ou saint Bernard;... mais enfin c'est un de ceux-là qui nous apprend, qui nous assure qu'il existe en nons je ne sais quel penchant naturel et irrésistible, lequel nous porte à pleurer la mort de uos amis et de nos enfuns. Celui-là, quel qu'il soit, connaissait bien le coeur humain.
Et Sénèque a dit quelque part que de pareils chagrins se dissipaient mieux par la voie des larmes, que par toute autre.
Aussi trouverons-nous que David a pleuré son fils Absalon, Adrien son Antinous, Miobé ses enfans , et qu'Apollodorc et Criton ont tous deux versé des larmes pour Socrate, avant sa mort.
Mon père ne prit exemple ni sur les anciens, ni sur les modernes, et se gouverna d'une façon toute particulière.
On vient de voir que les Hébreux pleuraient ainsi que les Romains. On prétend que les Lapons s'endorment quand ils sont dans l'allliclion ; les Allemands, dit-on , s'enivrent ; et l'on sait que les Anglais se pendent. Mon père ne pleura, ni ne s'endormit, ni ne s'enivra, ni ne se pendit ; il ne jura, ni ne maudit, ni n'excommunia, ni ne chanUi, ni ne siflla: que fit-il donc de sa douleur?
11 viol toutefois à boul de s' en débarrasser.
Mais souffrez, monsieur, que j'insère ici nne petite histoire.
Quand Cicéron perditsa chère fille Tullia, il n'écouta d'abord que son cœur, et modula sa voix sur la voix de la nature. O ma Tullia ! s'écriait-il, à ma fille ! mon enfant ! O Dieux ! Dieux Ij'ai perdu ma Tullia ! Par tout je croit voir encore ma Tullia. Je croit l'entendre, je croit lui parler. Mais, dès qu'il eut ouvert les trésors de la philosophie, dès qu'elle lui eut appris la quantité de choses excellentes qu'il y avait à dire sur ce sujet, < on ne saurait croire, dit ce grand orateur, combien, en un instant, je me trouvai heureux et consolé. >
Mon père étaitaussi vain de son éloquence, que Cicéron pouvait l'être de la sienne ; et je commence à croire qu'il avait raison. L'éloquence était en vérité sou fort ; c'était son faible aussi. Sou fort, car la nature l'avait fait naître éloquent; son faible, car il en était dupe à toute heure.
Excepté dans ce qui contrariait trop fort ses systèmes, dés que mon père trouvait une occasion de déployer ses talcns, ou de dire quelque chose de sage, de spirituel ou de fui, il était souverainement heureux. Un événement agréable qui ne lui laissait rien à dire, ou un événement fâcheux sur lequel il trouvait a parler, revenaient à peu près au même pour lui. Bien plus, si l'accident n'était que comme cinq, et le plaisir de parier comme dix , mon père y gagnait moitié pour moitié, et préférait l'accident.
Ce fil servira à débrouiller ce qui autrement semblerait contradictoire danslecaractère de mon père. Il expliquera comment, dans les petites impatiences qui naissaient des négligences inévitables, ou des étourderiesde ceux qui le servaient, sa colère, ou plutôt la durée de sa colère, était toujours a rebours de toutes les conjectures.
Il avait une petite jument favorite, dont il souhaitait beaucoup d'avoir de la race. Il l'avait confiée à un très-beau cheval arabe, et il avait destiné à son usagcle poulain qui devait en naître. Mon père était ardent dans scs projets. Tous les jours il parlait de son cheval futur avec une confiance, une sécurité aussi entières que s'il eèt été déjà dressé , bridé, sellé, cl devant sa porte, tout prêta être
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monté. Il déRait d'avance mon oncle Tubic à la course. Au bout du terme, la jument fit un mulet , et le plus laid mulet qu'il y eût en son espèce.
Il y avait sûrement de la faute d'Obadiah. Ha mère et mon oncle Tobie s'attendaient que mon père allait l'exterminer , et que sa colère et ses lamentations n'auraient point de fin. — < Regardez, coquin que vous êtes, s’écriait mon père, en montrant le mulet; regardez ce que vous avez fait. — Ce n’est pas moi , dit Obadiah. — Eh ! qu’en sais-je? répliqua mon père. >
Le triomphe étincela dans les yeux de mon père à cette repartie ; tout son visage s’épanouit, et Obadiah n’en entendit plus reparler.
Revenons à la mort de mon frère.
La philosophie a beaucoup de belles choses i dire sur tous les sujets. Elle en a un magasin sur la mort. Mais comme elles se jetaient toutes à la fois dans la tète de mon père , l'embarras aurait été de bien choisir, et d’en faire un tout également pompeux et bien assorti. Mon père les prit comme elles vinrent.
< Tout doit mourir, mon cher frère. C'est un accident inévitable. C'est le premier statut de la grande charte. C'est une loi éternelle du parlement. Tout doit mourir.
< Si mon fils n’était pas mort , ce serait le cas de s’étonner , et non pas de ce qu’il est mort.
t Les monarques et les princes dansent le même branle que nous.
t Mourir est la grande dette et le tribut qu’il faut payer à la nature. Les tombes et les mnnumens, destinés û perpétuer notre mémoire, le paient eux-mêmes; et les pyramides, les plus orgueilleuses de toutes celles que l’art et les richesses ont élevées , ont aujourd’hui perdu leur sommet, et n’offrent plus au voyageur qu’un amas de débris mutilés. (Mon père trouvait qu’il s’exprimait avec facilité , et poursuivit.) Les cités et les villes, les provinces et les royaumes, ii’ontils pas leurs périodes? et ne viennent-ils pas eux-mêmes à décliner, quand les principes et les pouvoirs qui, au commeuccment les cimentèrent et les réunirent, ontacheve leurs évolutions?