‹ Œuvres completes de SterneChapitre 148 sur 507 · CHAPITRE CLX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLX

PcidC perdue.

Mon père était occupé à calculer les frais de poste du voyage de mon frère Robert, de Calais à Paris, et de Paris à l.yon, au luoincut luéiiic où il reçut la lettre qui lui apportait la nouvelle de sa mort. C'était un voyage à tous égards bien malencontreux, et dont mon père avait bien de la peine à venir à bout. Il l'avait cependant à peu près achevé, quand Obadiah ouvrit brusquement la porte pour lui dire qu'il u'y avait plus de levùre dans la maison. < Monsieur veut-il, demanda Oba-

< diali, que je prenne demain de grand mat tin le cheval de carrosse, et que j'en aille

< chercher? — De tout mon coeur, dit mon I père sans interrompre son voyage ; prends I le cheval de carrasse et laisse-moi en repos. € — Mais, dit Ubadiah, il lui manque un

• fer.

— € Un fer! pauvre créature, dit mon ont de Tobiel- — Eh bien, dit brusquement € mon père, prends l'Ëcossais. — Il ne veut

< pas souffrir la selle, dit Obadiah. — Je crois I qu’il a le diable au corps, dit mon père ; f prends donc le patriote, et ferme la porto. . — Le patriote est vendu, dit Obadiah. — t Vendu, s'écria mon père! Voila de vos

< tours, monsieur le drûle, continua-t-il en

< s'adressant à Obadiah, quoique avec le « visage tourné vers mon oncle Tobie ! — € Monsieur doit te rappeler, dit Obadiah , t qu'il m'a ordonné de le vendre au mois « d’avril dernier. — Eh bien! s'écria mou

• père, pour votre peine, vous irez à pied, t . — C'esttout ce quejcdemandais,dit Obac diah en fermant la porte.

< — Ah ! quel tourment dit mon père ! > Et il reprenait déjà son calcul, quand Obadiah vint encore l'interrompre. i Comment

< monsieur veut-il que j'aille à pied ? dit Oba-

< diah : toutes les rivières sont débordées. > Jusque-là , mon père qui avait devant lui

une carte de Samson , et un livre de poste, avait gardé trois doigts sur la tète de son compas, dont une pointe était posée sur Ne-

vers. C'était la dernière poste pour laquelle il eût payé; et il se proposait de reprendre de là son calcul et son voyage, aussitôt qu’Obadiah aurait quitté la chambre. Mais il ne put tenir à cette seconde entrée d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour mettre tout le pays sous l’eau. Il laissa aller son compas, ou pliitût, avec un mouvement de colère, il le jeta sur la table ; et alors tout ce qui lui restait à faire, c'était de revenir à Calais comme bien d'autres, aussi sage qu'il en était parti.

Enfin, quand la lettre fatale arriva , mon père, à l'aide de son compas, d'enjambées en enjambées, était revenu à ce même gîte de Mevers. Il fit signe à mon oncle Tobie de voir ce que contenait la lettre. i Avec votre

< permission , monsieur Samson , > s'écria mon père, en frappant la table tout au travers de Mevers avec son compas, < il est dur,

< monsieur Samson , pour un gentilhomme c anglais et pour son fils, d’ètreramenésdeiix « fois dans un jour à une bicoque comme Nec vers, (ju'en penses-tu, Tobie ? ajouta mon

< père d'un air enjoué. — A moins, dit mon t oncle Tobie, que ce ne soit une ville de c garnison ; car en ce cas... Mon père sourit. I — Lis, lis cette lettre, mon cher Tobie,

< dit mon père. > Et tenant toujours son compas sur Mevers d'une main, et son livre de poste de l'autre, lisant d’un œil, écoutant d'une oreille, et les deux coudes appuyés sur la table, il attendit que mon oncle Tobie eût achevé la lettre qu’il lisait entre ses denu. .

— f O ciel ! il est parti, s’écria mon oncle t Tobie!— Qui? quoi? s’écria mon père. — < Mon neveu, dit mon oncle Tobie. — Coma ment! mon fils ! sans permission? sans ar- • gent? sans gouverneur? — Hélas, mon cher a frère! il est mort, dit mon oncle Tobie. — a Mort! s'écria mon père, sans avoir été maa lade? — Le pauvre garçon! dit mon oncle a Tobie, en baissant la voix, et avec un proa fond soupir! le pauvre garçon! il a bien a été assez malade, puisqu'il en est mort. > Nous lisons dansTacite, que, lorsqu'Agrippine apprit la mort de Gcrmanicus, ne pon-

rRISTRAM SHANDT.

vanl modérer la violence de sa douleur, elle quitta brusquement son ouvrage. Mon père, au contraire, Irappa une seconde fois de son compas sur Nevcrs, mais bcaucou]) plus fort que la première. Quels effets différens produits parla même cause! etmèlez-vous après cela de raisonner sur l'histoire.

Ce que fit ensuite mon père, mérite, è mon avis, un chapitre particulier.

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