CHAPITRE CLXXIV
AtU «uxécriviicu.
Après que l’ordre eut été un peu rétabli dans la famille, et que Suzanne eut été mise en possession de sa robe de satin vert, la première chose qui vlut à l'esprit de mon père, fut de prendre la plume, à l'exemple de Xénophon, et de composer une Tristrapédie, ou système d'éducation pour mol. Il s’agissait de rassembler toutes ses idées éparses, ses connaissances, ses principes, et d'en faire un corps d'instruction qui pdt embrasser toutes les différentes époques de mon enfance.
J’étais le dernier rejeton de mon père. Il avait, à son compte, perdu mon frère Robert en entier, et moi aux trois quarts; c’est-àdire qu'il avait été malheureux à mon égard dans les trois choses les plus essentielles. Conception interrompue par une sotte question de ma mère, nez coupé par la maladresse du docteur Slop, nom de baptême tronqué par l’imbécillité de Suzanne. Il ne restait à mon père d'autre ressource que celle de mon éducation; aussi s'y adonna-t-il avec autant de zèle que mon oncle Tobie en eât jamais mis à sa doctrine des projectiles; mais il y avait entr'eux une grande différence. Mon oncle Tobie avait tout appris de Nicolas Tar-
TniSTIlAU SIUNDT.
taglia; mon père n’avait pas de maître; il lirait tout de son propre fond; on, s’il em- 1 pruntait quelque chose des autres , il se donnait tant de peine pour le tourner et le retourner, jusqu’à ce qu’il devint propre à son usage, que c’était presque le même embarras i pour lui.
Mon père y travailla pendant trois ans et plus, et, au bout de ce temps, il était à peine parvenu i la moiliéde l’ouvrage. Comme tous leséenvains, il rencontra des diriicullés. Il s’ était d’abord Ha lté qu’il pourrait rassemlder et faire relier tout ce qu’il avait à dire dans un seul volume , assez petit pour être pendu au trousseau de ma mère parmi ses clés: la matière s’étendait, grossissait sous sa main... Qu’aucun homme ne dise on s'asseyant à son bureau : Je vais écrire un in-12.
Mon père cependant s’y livra tout entier, et avec un zèle infatigable; composant, méditant, travaillant chaque ligne et chaque mot avec autant de précaution et de circonspection (quoique non pas peut-être par un principe si religieux) que Jean de la Casa , cet archevêque de Bénévent qui passa quarante ans de sa vie i composer sa Galalhêe, laquelle Galathée au bout de ce temps , n’avait pas la moitié de volume et d’é|)aisseur du Messager boiteux.
A moins d'être comme moi dans le secret, on ne devinerait jamais comment ce saint homme put y employer tant de teros ; hors qu’il n’en passât la plus grande partie à peigner ses moustaches, ou à jouer à la prime avec son chapelain. Hais je veux le dire à la face de l’univers, je veux expliquer la méthode de Jean de la Casa, ne fût-ce que pour l'encouregement du petit nombre d’auteurs, qui ëenvent pour la gloire plus que pour l’argent.
J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa (oont j’Iionore et respecte inflniment la mémoire en dépit de sa Galathée ) n'eût été qu’un clerc obscur, d’un génie étroit , d’un esprit lourd, qu'un homme médiocre enfin , lui et sa Galathée auraientpuroulerenscmbic pendant neuf cent soixante-cinq ans, ce qui, je crois, est l’âge que vécut Hathusalem ; je n’aurais pas pris la peine de relever ce phénomène.
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Mais, monsieur, Jean de la Casa n’était rien moins qu’un homme médiocre. Il avait un génie facile, un esprit élégant , une imagination riche. Mais , avec tous ces grands avantages qu’il avait reçus de la nature, et qui devaient Tcncourager a poursuivre s:i Galathée, croiriez-vous, monsieur, que le jour le plus long de l’été lui sulfisait à peine pour en écrire une ligne et demie, üh ! ditesvous, c'est abuser de la patience des gens.
Non, monsieur, voici le fuit.
Monseigneur l’arclicvêque de Bénévents'était mis dans la tête que les premières idées de tout chrétien qui se mêlait d'écrire, non pas pour son amusement particulier, mais avec le projet de donner son ouvrage au public, étaient toujours une suggestion du diable. C’était-là le sort des écrivains ordinaires. Hais, quand cet écrivain se trouvait être un personnage imporuint , un homme revêtu d’un caractère vénérable , soit dans l’Eglise, soit dans l'état, t alors, disait l'arrhevéqiie de Bénévent, du moment qu'il prend la plume, tous lej diables de l’enfer sortent du leurs cachots pour venir le tenter; ilstienncnt leurs assises autour de lui; il n'a plus une pensée dont il puisse être assuré: elles sont toutes l’ouvrage du démon. Elles ont beau lui paraître bonnes, excellentes même, il n’importe. Quelque forme qu’elles prennent, c’est toujours quelque suggestion diabolique , contre laquelle il doit se tenir en garde. Oui, s’écriait l'ai-chevéquc, la vie d’un auteur, quoiqu’il se persuade peut-être le contraire, doit se passer a combattre plus qu’à écrire, et son noviciat est le même que celui d’un guerrier. I.a mesure de leur résistance est, pour l’un comme pour l’autre, la mesure de leur talent. >
Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa lransport.aitmon père; et, s’il avait pu l’accorder entièrement avec sa croyance, je ne doute point qu’il n’eût donné de gnind coeur les dix meilleurs arpens de son domaine de Shandy pour en avoir été l’inventeur. J’expliquerai quelque jour, en parlant des opinions religieuses de mon père, jusqu’à quel point il croyait au diable. Pour le moment, il suffit de dire que, n’ayant pas cct honneur-
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TniSTRAll SIIAM)Ï.
là, rlnnsle sms litléral de la dooirlnc rcçiip, il SC conlcnlait d'en prendre l'alMgorie. Il disait souvent, surtout lorsque sa plume cUiit un peu paresseuse, qu'il y avait autant de sens, rte vérité et de connaissance cacliées dans la parabole de Jean de la Casa que dans aucune des nctions poétiques, ou des annales mystérieuses de l'antiquité.
« Le diable, disait-il, n’est autre chose que le préjugé: la quantité de préj ugés que nous siifons avec le lait de nos mères, voilà, frère Tubie, les diablesqui rodent autour de nous, qui président à nos veilles; et si un écrivain s'abandonne lâchement à leur impulsion, que sortira-t-il de sa plume ? Rien, s'écriaitil, en Jetant la sienne avec colère, rien que le résultat trivial du caquet des nourrices, et des absurdités de toutes les bonnes femmes (je dis des deux sexes) dont le royaume est peuplé. »
Je n'entreprendrai pas de donner une meilleure raison de la lenteur avec laquelle mon père avançait sa Trisirapédie. J'ai déjà <lit qu'après trois ans et plus d’un travail opiniâtre, il en était à peine à la moitié. Ce qu’il y eut de fàcbeux, c’est que , pendant tout ce temps, je fus négligé, et entièrement abandonné à ma mère; et ce qui n’était pas un moindre inconvénient, c’est que la première partie de l'ouvrage, qui était la plus soignée, et à Laquelle mon père avait pris le plus de peine, devenait absolument perdue pour moi. Chaque jour, chaque heure en rendait une ou deux pages inutiles.
Ce futeertainement pour rabaisser l’orgueil <le l’humaine sagesse, que la Providence permit qu’un des plus sages d'entre les hommes s’abusât ainsi lui-mème, et manquât son but en le poursuivant trop vivement.
Quoi qu’il en soit, mon père multiplia tellement ses actes de réiittance ; ou, pour parler autrement, il avança si lentement dans son ouvrage, et je me mis à vivre et à croître si vite, que je l’aurais laissé tout-à-fait derrière moi, et que son instruction eût été perdue pour la génération à laquelle il l'avait destinée, sans un petit accident, que je ne veux pas cacher un seul moment nu lecteur, si je peux trouver le moyen de le raconter avec décence.
CllAPlTR*: CLXXV.
PaUtra*.
Ce n’était rien. Je ne perdis pas deux gouttes de sang. Ce que je souffris par accident, mille le souiTrent par choix. Cela ne méritait pas d’appeler un chirurgien, eût-il demeuré tout pro<‘he. Le. docteur Slop en fit dix fois plus de bruit que la chose n’en valait la peine.
Quelques hommes se sont fait un nom par l'art de suspendre de grands poids avec de petits fils de métal; etmoi,'rristramShandy, je paie encore aujourd'hui (10 août mil sept centsoixante-un) ma part de leur réputation.
Oh ! il y aurait de quoi faire damner un saint, de voir l'enchainement de tout ce qui arrive en ce monde ! La servante avait oublié de mettre un pot de chambre sous le lit. — fie pouvez-vous, me dit Suzanne, en soulevant le châssis de la fenêtre d’une main, et m'amenant tout près de la banquette avec l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami. essayer pour une fois de vous en passer?
J'avais alors cinq ans. Suzanne ne lit pas réflexion que de père en fils nous portions un nez ridiculement raccourci; témoin mon bisaïeul. Pan, le châssis retomba sur nous comme un éclair. — Tout est perdu! s’ccriu Suzanne, tout est perdu ! je n’ai plus qu'à nie sauver.
Elle voulait s’enfuir chez scs parens; la maisondc mon oncle Tobiclui parut un asile plus assuré. Suzanne y vola.