CHAPITRE CXCIV
Uoo père D*j eil plat.
La description du sitige de Jéricho n'aurait pas attiré l’attention de mon onde Tobie plus puissamment que ce dernier chapitre. U tint constamment ses yeux fixcssurmon père tant que dura la lecture. Chaque fois que le mot de chaud ou d'humide radical fut pronoucé, mon oncle Tobie èta sa pipe de sa bouche et secoua la tête; et .aussitôt que le chapitre fut
fini , il fit signe au caporal de s'up.iruclicr et lui demanda à l’oreille
— I C'était au siège de Limerick, dit le caponil en faisant une révérence. >
— € Le pauvre diable et moi, dit mon oncle Tobie en s'adressant à mon père , pouvions à peine nous traîner hors de nos tentes quand le siège de Limerick fut levé ; et cela par la raison que vous venez de dire. >
— «Quelle idée crochue peuts'étre fourrée dans ta précieuse caboche, mon pauvre frère Tobie? s’écria mon père mentalement. Par le ciel ! ajouta-t-il en continuant de se parler à lui-méme , Œdipe serait embarrassé à le deviner. »
— « Sauf le respect de monsieur, dit le caporal, je crois que, sans la quantité de brandevin que nous faisions brûler tous les soirs, et sans le vin blanc et la canelle que je nu cessais de donner à monsieur.... — Et le genièvre , Trim , ajouta mon oncle Tobie, qui nous fit plus de bien que tout le reste. Je crois en vérité, continua le caporal, que nous aurions tous deux laissé nos os dans la tranchée. >
— «Caporal, (ht mon oncle Tobie avec des yeux étincelans , pour un soldat , est-il un plus beau tombeau? >
— « J'en aimerais autant un autre, • répliqua le caporal.
Tout cela était de l’arabe pour mon père, comme les rites des Troglodytes et des habitaus de la Colchide l'avaient été pour mon oncle Tobie. Mon père ne sut s'il devait sourire ou froncer le soureik
Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick, acheva le détail du siège de Limerick plus intelligiblement qu'il ne Tavait commencé: ce qui soulagea infiniment mon père.
CILVPITRE CXCV.
Siège de Liaerivk.
— « Ce fut sans doute un grand bonheur I pour le caporal et pour moi , dit mon oncle
TRISTBAM SHAMDV.
Tubie de ce qoe la flèvre ne noua quitta pas un instant pendant les vingt-cinq jours entiers que nous campâmes presque sous l'eau. Mous l'eûmes constamment et de la plus grande violence. Heureusement encore il s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe â l’ardeur de la fièvre , empêcha ce que mon frère appelle l'humide radical, de prendre le dessus, comme II serait infailliblement arrivé sans cela. ■ Ici mon père gorgea ses poumons d’air, et, levant les yeux au plancher, il Ht une respiration qui dura deux minutes.
— • l.e ciel eut pitié de nous, continua mon oncle Tobie. Ce fut lui qui inspira au caporal l’idée salutaire de maintenir l’équilibre entre le chaud et l’humide radical, en renforçant la fièvre, comme il fit pendant tout ce temps, avec du vin chaud et des épices. Par ce moyen , il vint â bout d’entretenir un feu si ardent et si soutenu , que le chaud radical tint bon du commencement à la fin du siège, et que l’humide radical, malgré sa violence , ne put le surmonter. Sur mon honneur, qjouta mon oncle Tobie, vous auriez, frère Sbandy, entendu de vingt toises les assauts qu’ils se livraient dans notre corps.
' — « Eh bien , » dit mon père, avec une forte aspiration qui fut suivie d’une panse , • si j’étais juge, et que la loi du pays me le permit, je voudrais condamner quelqu’un des malfaiteurs les plus insignes... > Yorick prévit que la sentence allait être sévère et sans miséricorde. li posa la main sur la poitrine de mon père, et lui demanda quelques minutes de répit, pour une question qu’il avait à faire au caporal. — « Je le prie , Trim , dit Yorick , sans attendre la permission de mon père, dis-nous naturellement ce que tu entends par cc chaud et cet humide radical dont il est question? •
— « En me référant humblement au meilleur avis de mon maître , dit le caporal , faisant une révérence à mon oncle Tobie. — Dis ton opinion librement, dit mon oncle Tobie. Frère Sbandy, continua-t-il, le pauvre garçon est mon serviteur, et non pas mon esclave. •
Le caporal passa son chapeau sous son bras gauche , et laissa pendre sa canne à son poignet, au moyen d’un cordon de cuir noir
dont les denx bouts noués ensemble formaient une espèce de gland. Il s’avança sur le terrain où il avait subi l'examen du catéchisme, et se prenant le menton avec le pouce et les autres doigts de sa main droite , il exposa son sentiment en ces termes.