‹ Œuvres completes de SterneChapitre 180 sur 507 · CHAPITRE CXCIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCIX

Vcrbei ittiiljaire*.

c Cinq ans arec une bavelle tous le menton! c Quatre ans à lire ton alphabet, et à étudier son catéchisme!

f Un an et demi pour apprendre à ligner son nom!

TnlSTRAM SII.\M)r.

t Sept longua années et plus pour apprendre n décliner en grec cl en latin!

€ Quatre ans pour le jargon de scs thèses philosophiques ! et , an haut de ce temps, la statue, ce beau chef-d'œuvre , est encore informe au milieu du bloc de marbre; l'artiste n'a fait qu'aiguiser scs outils. Quelle marche ridicule !

I Le grand juge Scaligcr ne fut-il pas au moment de rester au fond du bloc toute sa vie? Il était âgé de quarante-quatre ans quand il eut achevé scs éludes grecques. El Pierre Damien, évêque d'OslIc, avait allcini l'àge d’homme, qu'il ne savait /mis lire. Et Daldus lui-même, qui devint dans la suite un si grand personnage, était si vieux quand il se mit à étudier le droit , que chacun crut qu’il se faisait avocat pour l'autre monde. Il ne faut pas s'étonner qu'Euilamidas , ftls d'.lrrhidamus, entendant Xénocrate disputer sur la sagesse, à l’âge de soixanle-quinie ans , lui ait demandé gravement quand il comptait la mettre en pratique, puisqu'à son âge, il en était encore à la chercher.*

Yorick écoiibil mon père avec grande allention. Il y avait un assaisonnement do sagesse mêlée d'une manière inconvenable à ses plus étranges boutades; et, au milieu de ses éclipses les plus obscures, on apercevait quelipieroisdcs clartésqui les faisaient presque disparaître. Je conseille à tout le monde de ne l'imiter qu’avec circonspection.

— c Je suis convaincu, Y'orick, continua mon père (moitié lisant, moitié discourant), qu’il cxisteaii nord-ouest un passageau monde intellectuel, et que l’esprit humain, en puisant en lui-même toutes ses connaissances, trouverait pour les .acquérir une méthode l>caucoup plus facile que celle qu’on a coutume d’employer. Mais hélas! tous les champs n’ont pas une source ou un ruisseau pour les arroser; tous les enfans, Y’orick, n’ont pas un père capable de les diriger. »

«Tout, ajouta mon père en baissant la voix, tout dépend entièrement des verbes auxiliaires, monsieur Yorick. -

Si Y'orick eut marche sur le serpent décrit par Virgile, il n’aurait pas témoigné [)liis d’effroi.— tje suis étonné moi-même, dit mon |>erc qui s’en aperçut (et je le cite rounne

une di's plus grandes calamités qui soient jamais ai rivées à la république des lettres), je suis étonné que ceux qui, jiisjpi’ici, ont été chargés de l’éducation de la jeunesse, et dont l’unique devoir émi t tl’ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de I)onno heure un m:igasin d’idées, et de laisser ensuite leur imagination travailler en liberté sur ces idées; je suis étonné, dis-je, Yorick, que ces gens-l.à se soient aussi peu servi tics verbes auxiliaires, qu’ils l’ont fait pour arriver à leur but. Je ne connais que Raimond Lulle et l’abbé Pellegriu , dont le dernier surtout en porta l’usage à un tel point de perfection, qu’avec sa méthode il n’éuiit point de jeune homme à qui il no pût apprendre en peu de leçons à discourir d’une manière satisfaisante pour ou contn' tel sujet que ce fût , A traiter une question sur toutes ses faces , enfin, à dire et à écrire sur nne matière quelconi|uc tout ce qu’il était possible de dire ou d’écrire, sans qu’il lui échappât la faute la plus légère, le tout il l’admiration <les spcepiteurs. — Je serais bien aise, dit Yorick, interrompant mon père , que vous pussier. me faire romprendre la chose. . — Y^olontiers , dit mon père. •

< l!n mut peut être pris dans le sens littéral ou dans le sens figuré. I.e sens figure est une allusion ou métaphore. Or, quoique je trouve, moi, que pareette métaphore l’idée perd plus qu’elle n’acquiert, il n’eu est pas moins vrai que la plus grande extension d'idées dont un mot isolé soit susceptible, est une mélajdiore. Mais qu’en résulte-t-il? yuand l’esprit a conçu le mot dans toute son étendue , tout est fini. L’esprit et l’idée peuvent se reposer, jusqn’.à ce qu’une seconde idée succèilc, et ainsi de suite.

«Or, à l’aide des auxiliaires, l’ame e.st eu état de travailler d’elle-mêmc sur toutes les matières qu’on lui présente; et, par la llexibilité de ce pui.ssant moyen, de se frayer de nouveaux chemius, d’aller à la recherche des choses par de nouvelles routes, et de faire qu’une seule idée en engendre des millions.»

— « Y’ous exciter, grandement ma curiosité, » dit Y’orick.

— < Quant à iiiiii, dit mon oncle Tobie , je renonce à en rien deviner. — Avec la per-

TRISTRAÜ SRA^DT.

mission do monsieur, dit le rupi r:d, les Danois, (pd se trouvaient à notre gnurhe au siège de Limcrick, n’ètaient-ils pas des auxiliaires?— Kt de trcs-lionnes troupes, dit mon ourle Tobie ; mais je crois que les auxiliaires dont parle mon frère sont autre chose. i — € Croyez-vous? » dit mon père en se levant.

ÇHAIMTRK CC.

Il r«ii diucrrosrt.

Mon père fit un tour par la chambre, revint s’as.scoir et finit le chapitre.

— • Iæs vcrhes nnxlliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont :je suis, j'ai élé,j'aieu,je fais, j'ai fait, je souffre, je dois , jedevrais.jeoeux, je vaudrais, je puis Je pourrais, il faut , il faudrait, j’ai coutume ; on les emploie , suivant les temps , au passé , au présent, nu futur; on les conjugue avec le verbe avoir; on les applique à des questions : ceta esl-iiy cela était-il? ceta sera-t-il? ceta serait-il? cela peul-il être? cela pourrait-il être ? Ouavec un doute négatif ; n'est-il pas? n'étail-Upas? ne devait-il pas être? Ou affirmativement: c'csi .c elait, ce devait êirc.On suivant un ordre chronologique : cela a-t-il toujours été? y a-til long-temps? depuis quand? Ou comme hypothèse : si cela était ? si cela n’était pas ? Qu'en arriverait-il, si les Français battaient les Anglais? si le soleil sortait du zodiaque? s

— < Or, continua mon père, par l'usage familier et l’application juste de ces verbes auxiliaires, et, au moyen de cette méthode simple, dans laquelle l'esprit et la mémoire d’un enfant doivent être exercés, il ne saurait entrer dans sa télé une seule idée , quelque .stérile qu’elle puisse être , que l’enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une foule de conclusions et de conceptions nouvelles.

< As-tu jamais vu un ours blanc , s’écria mon père, en se retournant vers Trim qui se tenait debout derrière sa chaise? — Jamais, répondit le caporal . — Mais tu pourrais, ïriin, dit mon père, en raisonner eu cas de besoin ? — Comment cela se pourrait-il, frère, dit

mon oncle Tobie, si le caporal n on a jamais vu? — C’est ce qu’il me fr.L'ail, tépliqua mon père ; et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes auxiliaires font raisonner.

t Un ours blanc ! très-bien. En ai-je jamais vu? Puis-je en avoir jamais vu? En verrai-je jamais? Dois-je en voir jamais? Puis-je jamais en voir?

cQue n'ai-je vu un ours blanc ! car autrement quelle idée puis-je m’en faire?

> Et si je vois jamais un ours blanc, que dirai-je? et que dirai-je si je n’en vois pas?

t Si je n’ai jamais vu d'ours blanc, et que je ne puisse ni ne doive jamais en voir, en ai-je au moins vu la peau? En ai-je vu le portrait, la description? En ai-je jamais rêvé?

I Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes soeurs, ont-ils jamais vu un ours blanc? Qu’auraient-ils donné pour en voir un?Qu’auraient-ils fait s’ils l’avaient vu? Qu’aurait fait l'ours blanc? Est-il féroce, apprivoisé, méchant, grondeur, caressant?

< Un ours blanc mérite-t-il d’être vit^

t N’y a-t-il point do péché à le voir?

< Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»

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