CHAPITRE CCXXXI
Je preade U poêle.
J’ai promis quelque part au lecteur que je lui donnerais deux volumes de cet ouvrage par an, pourvu que mon maudit asthme, que je redoute à présent plus que le diable, voulût me Icpermetre. Et, dans un autre endroit (je veux être pendu si je sais où), j’ai posé ma plume et ma règle en croix sur ma table, pour donner plus de poids à mon serment; et j’ai juré que je soutiendrais cette allure quarante ans de suite , s’il plaisait à la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps bonne santé, bon courage ctjoyeuse humeur.
Pour mon humeur, je n’ai qu’à m’en louer; quoiqu’il lui arrive de me promener à cheval sur un bâton, dix-neuf heures sur les vingt-
quatre , je n’ai que des remeretmens à lui faire. O mon humeur , que ne vous dois-jo pas! c’est vous qui m’aver. fait parcourir joyeusement l’àprc sentier de la vie , et qui, parmi tous les maux qu’elle entraîne , ne m’avez jamais lais.sé connaître les soucis. jam.ais vous ne m’avez abandonné ; jamais vous ne m’avez teint les objets en noir ni en pâles couleurs. Au contraire , dans les dangers , vous avez toujours doré mon horizon avec les rayons de l'espérance; et, quand la mort elle-même est venue frapper à ma porte, vous l’avez congédiée d’un ton si gai et d’un air si dégagé , qu’elle a cru s’ètre trompée.
. Il y a ici quelque méprise ,» a-t-elle dit.
Je ne crains rien tant au monde que d’étre interrompu au milieu d’une histoire; et-, quand la mort se présenta, je racontaisà mon ami Eugène le vieux conte d’une religieuse qui se croyait changée en poisson, et celui d’un moine condamné juridiquement pour avoir mangé un missel ; et je discutais plaisamment l’importance du cas et Injustice de la procédure.
• Ce ne saurait être, dit-elle, le grave personnage que je cherche ; voyons .ailleurs. »
• — « Tu l’as écliap|)é belle, TrLstram,. me dit Eugène, en me prenant la main, après que j’eus fini mon histoire.
— t Je ne tiens rien encore, Eugène , répliquai-je; et puisque l’infàme Itàtardea découvert mon logis... •
— t Bâtanle est le mot, interrompit Eugène; car c’est par le péché qu’elle est entrée dans le monde. — Il ne m’importe guère, lui dis-je , par où elle y est entrée; ce que je lui demande, c’est de ne m’en pas faire sortir si brusquement. J’ai quarante volumes à écrire, et quarante mille choses à dire et a faire , que toi seul au monde , mon cher Eugène, pourrait dire et faire pour moi. Tu vois comme elle m’a déjà pris à la gorge (en elfet, je pouvais à peine me faire entendre d'Eugène à travers une petite table). Tu vois que je ne suis pas un champion de sa force en champ clos. Ne ferais-je pas micnx, Uindis qu’il me reste encore quelques esprits épars , et que ces deux jambes ( soulevant une des siennes), et que ces deux jambes
TRISTRAH SUANDT.
d’ar.iign^e pcuveiU oncore me porter, ne ferais-je pas mieux de gagner du pays, Cl de chercher mon salut dans la fuite? — C’est mon avis , mon cher Trisiram , dit Eugène,. — Eh bien ! dis-je, par le ciel ! je vais la mener an train dont elle ne se doute guère. Je galoperai sans retourner la tète jusqu’aux bords de la Garonne; je m'enfuirai au plus haut du Vésuve, et de là à Juppé, et de Juppé au bout du inonde. — Viens, mon ami,» dit Eugène , en me tendant la main.
La- mouvement d’Eugène et sa tendre affection pour moi, rappelèrent dansmesjuues le sang qui en avait été banni si long-temps. C’était un cruel moment pour lui dire adieu. Il me conduisit à ma chaise; je montai en le regardant ; il me tendit encore la main. Allons ! m’écriai-je. l.e postillon enleva ses chevaux d’un coup de fouet : nous partîmes comme l’éclair; et en six tours de roue nous fûmes à Douvres.