CHAPITRE XIX
La coavemioD.
Il ne faut cependant pas croire que ma mère resta tranquille sur les précautions quelle avait à prendre. Elle ne pouvait pas aller chercher ù Londres les secours du célèbre docteur Menigbam ; mais elle pouvait aisément faire venir un autre opérateur, dont la réputation faisait beaucoup de bruit. Il ne demeurait qu'à huit milles de la maison.
11 avait écrit un savant traité sur l'art d’accoucher, où, en faisant voir les sottises et les bévues des sages-femmes, il donnait plusieurs moyens curieux d'extraire prom)itement le fœtus, dans les cas difDciles et périlleux. Sa théorie annonçait les plus grandes ronn.aissances pratiques ; mais il n'y avait pas moyen d'y songer; et ma mère, trois jours après qu’elle se sentit grosso, commença à jeter les yeux sur la sage-femme dont je vous ni parlé. La semaine n'était pas passée, qu’elle la choisit tout-à-fait; et sa vie et la mienne se trouvèrent d’avance conGées aux mains de cette vieille femme. J'aime bien que l’on se contente du moins, quand on ne peut avoir le plus. Il n'y a pas encore aujourd'hui, 0 mars 1759, que j’écris ce livre pour l'édiGcation de mon prochain ; il n'y a |«s, dis-je, encore une semaine que Jenny, ma chère Jenny, qui me voyait prendre un au* sérieux pendant qu'elle mareliandait une
étoffe de suie à une guinéc l’aune, dit au marchand qn’elic était bien fâchée de l'avoir fait déployer, et alla du même pas acheter une étoffe une fois plus large, qui ne lui coûtait qu'un petit écii. C'était avoir la même grandeur d'amc que ma mère. Il y avait pourtant celte différence; c'est que le cas où se trouvait ma mère ne lui fournissait pas l'occasion de faire autant l’héroïne. Elle pouvait au moins compter sur les secours de la sage-femme, et à tout prendre elle pouvait espérer qu'ils lui seraient utiles. Elle avait, pendant vingt ans, accouché toutes les femmes de la paroisse, sans qu’on pût lui reprocher, ni négligence, ni faute, ni accident sinistre. Ces succès étaient de bon augure.
Ces circonstances ne laissaient pas que d'avoir du poids. Cependant elle ne pouvait entièrement dissiper certains scrupules inquiétans qui agitaient mon père sur te choix qu'avait fait ma mère. Je ne parle point de ces sentimens d’humanité, de bienveillance, ni de cesglapissemens de l'amour paternel et conjugal, qui l'excitaient à ne laisser au hasard dans tont ceci que le moins qu'il lui serait possible. Il se sentait particulièrement intéressé à ce que les choses so passassent bien. A quelle afDiction ne serait-il pas exposé, s'il arrivait quelque accident à sa femme et à l’enfant, parce qu'elle serait accouchée à Shandy? Il savaitqne le monde, qui ne juge jamais que par les effets, l'accablerait de reproches, s'il arrivait quelque malheur, c Voyez-vous, dirait-on, si cette pauvre
< madame Shandy eût pu aller accoucher à
< Londres, ainsi qu’elle en avait prié son
< mari à genoux, hélas! cela ne lui serait p.as c arrivé. Ce n'était pas une si grande aft faire, pour avoir la dureté de lui refuser I une chose aussi naturelle. Ne lui a-t-elle
< donc pas apporté assez de bien? Voilà ce
< que c'est ! Et la bonne dame et son enfant, t qui seraient encore vivons, sont morts. •
Mon père savait qu'il ne pourrait rien répondreàcesexclamationslamentativesdu public. Ce n'était cependant pas pour se mettre uniquement à l'abri de ces discours, ni roèinc aussi par tout-àfait tendresse pour sa femme et sa chère progéniture, qu'il se sentait si inquiet sur tout ce qui pouvait résulter de cette
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THISTRAI SBAKDT.
affaire. Mon père avatl des vues étenüucs. Il s’y croyaitinlcressé pour le bien publie, dans la crainte ciu'on ne fit un mauvais usage d’un accident malheureux. Il appréhendait que les femmes ne se prévalussent d’un tel exemple pour étendre leur empire. Elles avaient déjà assez usurpé de droits, pour qu’on se tint en garde contre elles. Pi’y avait-il pas a craindre que la réunion de tant d’avantages rassemblés ne devint fatale au système du gouvernement monarchique, que Dieu même avait émbli dans les familles, lors de la première création des choses?
Son opinion, sur ce point, était précisément celle du chevalier Filmer. II disait, comme lui, que le plan et l'institution des plus grandes monarchies des parties orientales du monde avaient originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du pouvoir domestique et paternel. Cela avait dégénéré peu à peu dans un gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des grands états, était salutaire; mais qui était dangereux pour les familles, et n’yproduisaitordinairementque du trouble, du désordre et de la confusion.
Frappé de la force de ces raisons particnliëres et publiques, mon père voulait un acconcheur. Ma mère n’en voulait pas. Mon père priait, suppliait, faisait mille instances pour qu’elle lui permit, seulement celte foisci, de choisir pour elle. Ma mère, aiicentraire, insistait sur le privilège quelle avait à cet égard de choisir pour elle-même. Elle ne voulait point d’autre secours que cehii de la sage-femme. Que pouvait faire mon père? Il ne pouvait prendre de repos. Il raisonnait avec elle en tons sens; ses argnmens prenaient toutes sortes de couleurs. 11 lui parlait en chrétien... en païen... en turc... en mari... en politique.. .en père. ..en paU'iole... en homme. Ma mère ne répondait qu’en femme. Les raisons de mon père, présentées sous tant de formes, étaient trop fortes pour qu’elle en pût donner d’aulresqui les détruisissent. Leur variété la déconcertait. Que pouvait donc faire ma mère? Oh!... Elle avait l’avantage d’un petit surcroît de chagrin qui la soutenait. C’est un secours auxiliaire qui n’est pas rare dans le ménage : elle
aurait sûrement snceombé ; mais il lui fut si utile, qu’on ne lutta dans cette dispute qu’à égalité de force; et l’on chanta le Te Deum des deux côtés. Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avait fait, et mon père pouvait faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, aurait la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une bouteille (le vin dans une salle de derrière. On lui donnerait ensuite cinq gainées pour ses peines.