CHAPITRE CCXLVI
Sommeil
Dans cette multitude de petits chagrins , aiix(|ucls un voyageur est sans cesse exposé , il en est un plus pénible à mon gré que tous les autres; et celui-là, à moins que vous n’ayez un courrier qui vous prccinle , je vous délie de l'éviter. Et quel est ce chagrin ? Le voici :
C'est que , fussiez-vous dans la disposition la plus heureuse pour dormir, courussicz-
TRMTRAM SHANOT.
VOUS dans le plus beau pays , sur la plus belle roule, et dans la voilure la plus douce possible ; fussiez-vous assuré de pouvoir dormir l'espace de viaffl lieues sans ouvrir l’œil une seule fois; bien plus, vous fût-il démontré aussi clairement qu'une proposition d’Eurlide , que vous seriez , à tous égards, aussi bien et peut-être mieux endormi qu’éveillé; l’obligation de payer, qui revient à chaque poste, et la nécessité de fouiller dans votre poche , pour en tirer , sou par sou , trois livres quinze sous , sans compter les guides , s’opposent tellement à l’envie que vous auriez , que ( quand il iraildu salutde votreame) il vousesl impossible de dormir plus de deux lieues de suite , ou de trois tout au plus, en supposant qu’il y ail poste et demie.
f Parbleu! dis-je , je vois un moyen. Je mettrai la somme précise dans un morceau de papier , et je la tiendrai dans ma main pendant tout le chemin. » Là-dessus je m'arrangerai pour dormir. « Je n’aurai , dis-je , autre chose à faire qu’à glisser doucement mon argent dans le chapeau du postillon , sans proférer un seul mot. >
Bon!.. Il lui faut deux sous de plus pour boire. Ou bien il y a une pièce de douze sous du temps de Louis \IV, qui ne passera pas. Ou bien il y a une livre et quelques sous , que Momieur redoit de la dernière poste, et que Momieur a oubliés. On ne saurait disputer en dormant , et cette altercation vous réveille. Cependant , on peut encore retrouver son sommeil ; la partie animale peut peser sur la partie intellecluelle , et il y a moyen de revenir de cette secousse.
Hais quoi encore? Ciel! vous n’avez payé que pour une poste, tandis qu'il y a poste et demie ! Cela vous oblige à sortir votre livre de postes, et l’impression en est si petite , qu’il faut bien ouvrir les yeux , que vous le vouliez ou non. Alors monsieur le curé vous offre une prise de tabac , un pauvre soldat vous montre sa jambe estropiée , un P. Laurent vous présente sa botirsc , et vous expose la misère de son couvent. Ou bien la prêtresse de la citerne veut arroser vos ruues; elles u’en ont que faire, mais elle jette l'eau sur les roues de derrière, et jure sur sa prêtrise que le feu allait y prendre.
Un pauvre homme qui a tous ces points à discuter et à considérer dans son esprit . réveille malgré lui toutes ses facultés intellectuelles , et c|u’il retrouve ensuite son sommeil , s’il le pèut !
Sans un accident de cette espèce qui m’arriva , je passais tout de bout à Chantilly sans voir les écuries.
Mais le postillon , affirmant d’abord , et osant ensuite me soutenir en face, que la pièce de douze sous ii’élait pas bien marquée , j’ouvris les yeux pour m’en assurer : et , voya*nt la marque aussi bien que son nez, je sautai de ma chaise tout en colère , et je visitai Chantilly malgré moi.
Je n’avais plus que trois postes et demie à faire. Mais je suis convaincu que le meilleur principe à suivre en voyageant , c’est de faire diligence. Or, un homme de cette humeur trouve peu d’objets sur sa route , dignes de le détourner , et il ne s’arrête gnères. C’est ce qui fit que je passai tout au travers de Saint-Deuis , sans retourner seulement la tête du côté de l’abbaye. Tons les diamans que l'on y montre sont faux. Ce trésor si vanté n’est rempli que d’oripeaux ridicules; cl je ne donnerais pas trois sous de tout ce qu’il renferme , si ce n’est de la lanterne de Judas. Encore cst-»‘e parce qu’il fait nuit, cl qu’elle pourrait m’éclairer eu entraut à Paris.