CHAPITRE CCXLV
L< piarre el ton chieo.
Détestant , comme je l'ai dit , de faire des mystères pour rien, je dis mon secret au postillon, dès que nous eûmes quitté le pavé. Il ré|H)udit à ma confiance , en appuyant un
grand coup de fouet à ses chevaux : si bien qu'au grand trot de son limonier (son porteur galopant sur trois jambes), nous gagnâmes en assez |mmi de temps Ailtij-le-haul- Cfocèer, ville jadis fameuse par les plus beaux carillons du monde. Mais nous la traversâmes sans musique, tous les carillons étant dérangés, uon-seuicnient là, mais bien encore ailleurs.
Faisant donc toute la diligence possible, <X Aitlij-lc-haut-Ctocher je gagnai Flircourt; de Flixcourl, Péqiiigny; puis enfin , Amiens; Amiens, où la belle Jeanneton avait fait son apprentissage , mais où Jeanneton ii'était plus, et où par couséquent rien n'était digne de m'arrêter.
Mais, en arrivant à la poste, on détela ma chaise, et l’on établit nies brancards sur des tréteaux, yiiellc est cette mode, dis-je ? préteiid-ou par-la me faire aller plus vite? J'appris que le courrier d'une berline qui allait arriver, avait retenu tous les chevaux, et que je ne pourrais partir qii'aprcs que les miens auraient mangé l'avoine.
• Mais si monsieur veut descendre en attendant?»
Monsieur pniféra rester dans sa chaise.
Mais ]iour l'amour de Dieu, garçon, qu'on se dépêche
Je n'ai rien , mon bon homme , lui dis-je. C'était à un veillard couvert de haillons, qui s'était avancé jusqu'à deux pasde la |)ortiêre, son bonnet de laine rouge à la main. Sun geste et ses yeux demandaient, sa bouche ne parlait pas. Il avait un chien qui tenait, ainsi que son maître, ses yeux fixés sur moi, et qui semblait aussi solliciter ma charité.
Je n’ai rien, dis-je une seconde fois. C’était à la fois un mensonge et un acte de dureté. Je rougis de l'avoir dit. Mais , pensai-je en moi-même, ces pauvres sont si importuns! Celui-là ne le fut pas. Dieu vous conserve ! dit-il , et il sc retira humblement.
llo-lié, ho-hé! vite, les chevaux. C'était la berline qui venait d'arriver. Les pestillous coururent. Le bon vieillard et son chien s’approchèrent, n'obtinrent rien, et se retirèrent sans murmure.
Celui qui vient d'avoir un tort, serait fâché
TRISTRAM SUARDT.
de l•en^unll•Cl• quelqu'un qui, à sa place, ne l'aurail pas eu. Si les voyageurs de la berline eussent donné au pauvre, je crois que j'en aurais senti quelque peine. Après tout, dis-je, ces gens-là sont plus riches que moi ; et puisque Bon Dieu! in'écriai-je , leur dureté
excuserait-elle la mienne ?
Cette réHexion me mit mal avec moi-même. Je cherchai des yeux le pauvre, comme si j'eusse voulu le rappeler. Il s'clait assis sur un banc de pierre, son chien vis-à-vis de lui, et la tête appuyée entre les genoux de son maître, qui le flattait de la main, sans lever les yeux de mon côté.
Sur le même banc je v'is un soldat, que ses souliers poudreux annonçaient pour un voyageur. Il avait posé son havre-sac sur le banc, entre le pauvre et lui , et par dessus son havresac il avait mis son épée et son chapeau. Il s'essuyait le front avec la main, et paraissait reprendre haleine pour continuer s;i route. Sun chien (car il avait aussi son chien ) était assis par terre à côté de lui , regardant les passans d’un air fier.
Ce second chien me fit mieux remarquer le premier, qui était noir, fort laid et à moitié pelé; et je m'étonnais que le vieillard, réduit à la dernière misère , voulût ainsi partager avec lui une subsistance rare et souvent ineertainc. l.'air dont ils se regardaient tous deux, m'éclaira sur-le-champ. «O de tous les animaux le plus aimable et le plus justement aime, m'écriai-je en moi-meme! C'esttoi qui es le compagnon de riioimne, son ami, son frère. Toi s<uil|lui restes fidèle dans 1(! malheur! Toi seul ne dédaignes [kis le
IKUivre si l'habitude de vivre auprès du
riche ne t'a ptts corrompu! Ce bon vieillard méprisé, délaissé, rebuté par le monde entier, trouve en toi un ami qui raccueille, et qui lui sourit : et sur le lit de ptiille qu'il partage avec toi, sa misère lui parait moins affreuse ; il n'est pas seul au monde tant que lu lui restes encore. •
En ce moment une glace <lc ia berline se baissa , et il en tomba quelques débris de viandes froides, avec le.s<|uolles les voyageurs venaient de déjeûner. l.es deux chiens s'élancèrent. La berline |)artit : un seul chien fut écrasé. C'était celui du pauvre.
Le chien jeta un cri, ce fut le dernier. i»on maître s'était prétàpilé sur lui. Son maître dans le plus sombre désespoir! Il ne pleurait point. Hélas ! il ne pouvait pleurer. Mon l>oa homme ! lui criai-je. Il retourna doulourensemeut la tète. Je lui jetai un écu de .six francs. L'écu roula à côté de lui sans qu'il s'en mit en peine. Il ne me remercia que par un mouvement de tète alTectueux ; et il reprit son chien dans scs bras. Hélas! son chien était mort.
— < Mon ami , dit le soldat , en lui tendant la main , avec les six francs qu'il avait ramassés , ce brave gentilhomme anglais vous a donné de l'argent. Il est bien heureux, ce gentilhomme ! il est riche ! Mais tout le monde ne l'est pas. Je n'ai qii'unchien , vous avez perdu le vôtre : celui-ci est à vous. > En même temps il attacha son chien avec une petite corde qu'il mit dans la main du pauvre , et il s'éloigna aussitôt.
— O ! monsimir le soldat, s'écria le bon vieillard , en lui tendant les bras. Le soldat s'éloignait toujours, laissant le pauvre dans l'extase de la surprise et de la reconnaissance.
Mais les bénédictions du pauvre, mais les miennes le suivront partout. Brave et galant homme , m’écriai-je ! Eh ! qui suis-je auprèsde toi? Je n’ai donné àce malheureux que de l'argent : tu viens de lui rendre un ami.
Mais , ôciel ! suis-je confiné à .Amiens pour le reste de ma vie? Le sommeil me gagne. Ob! garçon ! Le garçon amenait mes chevaux.