‹ Œuvres completes de SterneChapitre 237 sur 507 · CHAPITRE CCLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLVII

Aoxcitc-

Tout ce qu’il y a à vous dire sur Fontainebleau , en cas que vous le demandiez , c’est qu’il est situé au milieu d'une vaste forêt, à quinze lieues au sud de Paris. La ville a un certain air de grandeur; le cliAleau est antique et noble. Le roi a coutume d’y passer les automnes avec toute sa cour, pour le plaisir de la chasse. I.à, tout Anglais d’une certaine façon , et surtout, mylord, s’il est fait comme vous (pourvu qu’il ait deux ou trois coureurs), peut preiidic sa part de ce divertissement, avec la seule attention de ne pas courir plus vite que le roi.

Il y a pourtant deux raisons pour que vous ne répétiez pas bien haut ce que je viens de vous dire.

L’iine, c’est que cela pourrait faire renchérir les chevaux de chasse en Angleterre.

L’autrc.c’cst qu’il u’y a pas un mot de vrai. Continuons.

A l’égard de Sens, on peut l’expédier en un seul mot : C'en un siéije archié/iucopat.

Quant à Joigny, je crois que le moins que l’on puisse en dire, est le mieux.

Mais pour Auxerre , je pourrais en parler jusqu’à demain. Je n’en finirais pas si je voulais. Lorstpic je fis mon grand tour d’Europe, sous la conduite de mon père, qui ne voulut s’en fier qu’à lui-mémepour m'accompagner , et qui se Ut suivre de mon oacle Tobic, de ’lrim et d’Obadiah et de presque toute la famille, excepté de ma mère, nous nous arrêtâmes à Auxerre deux jours entiers.

f Mais , monsieur , pourquoi madame votre mère ne fut-elle pas du voyage? Monsieur, c’est qu'elle avait entrepris de tricoter pour mon père un grand pantalon de laine grise, et qu’elle avait à cœur d’achever sa tâche.»

Mon père, qui faisait la sienne de tirer parti des choses les plus ingrates , et qui trouvait partout à faire son profit, m'en a laissé do reste à dire sur Auxerre. Dans tousses voyages, mais principalement dans celui dont je parle, il suivait une route si différente de celles que tous les autres voyageurs avaient parcourues avant lui ; il voyait les rois et les cours , et toute leur magnificence , sous un point de vue si original; ses remarques sur les caractères, les mœurs et les coutumes des |>ay8 que nous traversions, étaient si opposées à celles de tous les autres hommes, et particulièrement à celles de mon oncle Tobie et du caporal, pour ne rien dire des miennes; les hasards et les accidens qui nous arrivaient, ou que ses systèmes et son opiniâtreté nous attiraient journellement, étaient d’un genre si varié , si étrange , si tragi-comique; en un mot , l’ensemble de ses aventures et de ses réflexions, forme un tout si différent de tout ce qn’on a jamais vu dans aucun récit de voyageur, que ce sera ma faute, et uniquement ma faute, si les voyages de mon père ne sont pas lus et relus par tout voyageur et tout amateur de voyages, tant qu’il y aura des voyages et des voyageurs.

Mais ce riche ballot ne doit pas s'ouvrir encore. Je ne veux en tirer que ce qui m'est nécessaire , pour débrouiller le mystère de notre séjour à Auxerre. Je vois l’impatience du lecteur, et je m’empresse de la satisfaire.

— € Frère Tobie, dit mon père, voulezvous, en attendant le dincr , que nous allions voir ces messieurs dont monsieur Séguier a parlé avec tant d’éloge ? — J’irai voir qui vous voudrez, dit mon oncle Tobic, dont la complaisance était inépuisable. — Mais ces messieurs sont des momies , reprit mon père. — Est-il nécessaire de se raser ? dit mon oncle Tobie. — Non, parbleu, frère, s’écria mon père ; au contraire , une longue barbe nous donueca un air de famille toul-à-rait

TRISTRAH RHAKIIT.

convenable. > Là-dessus nous nous mimes en marche , mon oncle Tobie appuyé sur le caporal , et l'ormant l'arrièrc-gardc , et nous nous acheminâmes vers l'abbaye de Saiut- Germain.

— c Tout ce que nous voyons , dit mon pore au sacristain, qui était un jeune frère de l’ordre de Saint-Benoit , est vraiment très-beau , et très-riche , cl très-maguinque. Mais ce n'est pas là le but de notre curiosité. Mous voudrions voir ces corps desquels monsieur Séguier a donné au public une description si evactc. •

Le moine s’inclina, et, prenant dans la sacristie une torche consacrée à cet usage , il nous conduisit au tombeau de Saiut-Uéréhald. — c Voici, dit le sacristain en posant la main sur la tombe, voici un prince célèbre de la maison de Bavière , qui , sous les règnes successifs de Charlemagne , de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, jouit d'une grande autorité dans le gouvernement. Il contribua, plus que personne, à rétablir partout l’ordre et la discipline. — 11 faut donc, dit mon oncle Tobie, qu'il ait été aussi grand dans le champ de Mars que dans le cabinet. C'était, à coup sùr, quelque preux et vaillant chevalier. — C'était un moine , dit le sacristain. >

Mon oncle Tobie et Trim se regardèrent pour chercher quelque consolation dans les yeux l'un de l'autre ; ils n'en trouvèrent point. Mon père frappa des deux mains sur ses cuisses: c'était son geste ordinaire quand il voyait ou qu'il entendait quelque chose de très-plaisant. Il ne pouvait souffrir les moines , ni tout ce qui y avait rapport ; mais la réponse du sacristain portant plus à plomb sur mon oncle Tobie et sur Trim que sur lui , ce fut pour lui un triomphe relatif qui le mil de la plus belle humeur du inonde.

— Lt comment, je vous prie , appelez-vous ce gentilhomme-ci, demanda mon père en riant? — Celte tombe, dit le jeune bénédictin , en baissant les yeux , contient 1rs os de sainte Maxhne , qui vint de Ravrnne exprès pour loucher le corps.... — De sainte Maxime ? dit mon père , coupant la parole au sacristain . Ce sont, ajouta mon père , les deux plii.s jrani/« saints de tout le martyrologe. —

Excusez-moi , dit le sacristain ; c'était pour toucher les os de saint Germain, fondateur de l’abbaye. — Et qu'est-ce qu'elle gagna par-là, dit mon oncle Tobie? — Parbleu!

dit mon père , ce qu'une femme gagne ordinairement quand elle va en pèlerinage. — Elle gagna le martyre , répliqua le jeune bénédictin , en s'inclinant jusqu'à terre , et disant ce peu de mots d'un ton de voix si modeste et si assuré , que mon père en fut désarmépoiiriin moment. — On croit, continua le sacristain , que sainte Maxime repose dans cette tombe depuis quatre cents ans; et il n'y en a que denx cents qu'elle est canonisée. — On est long-temps à faire son chemin, frère Tobie , dit mon père , dans celte armée de martyrs. — Hélas ! dit Trim , dans quelque corps que ce soit, quand un pauvre diable ne peut pas acheter

— « Pauvre stiinle Maxime ! dit mon oncle Tobie à demi-voix , en s'éloignant de sa tombe. — Elle était , continua le sacristain , une des plus belles et des plus grandes dames de France et d'Italie. — Mais qui diable est enterré-là , à côté d'elle, dit mon père, montrant du bout de sa canne une grande loiiibc près de la(|uclle il p.assait ? — C'est saint Prosper, monsieur, répondit le sacristain.— Peste ! dit mon père, saint Prosper est fort bien placé là. El quelle est l'histoire de saint Prosper , continua-t-il? Saint Prosper, répliqua le sacristain , était évêque. — Par le ciel ! s'écria mon père , je m’en doutais. Saint Prosper ! Theureux nom! Comment saint Prosper eût-il manqué d'élre évêque ou cardinal ? • Il tira son journal de sa poche , le s.acrisU)in tenant sa torche pour Téclairer , et il écrivit saint Prosper , comme un nouvel appui à son système sur les noms de baptême. Etj'oscrai dire que, vu le désintéressement qu'il apportait dans la recherche de la vérité , il aurait trouvé un trésor dans le tombeau de saint Prosper , qu'il ne SC serait pas cru si riche. C’était la visite la plus heureuse, la plus utile qu'au eût jamais rendu à la mort. Enfin mon père fut si charmé de sa decouverte , qu’il se di'cida sur-lechamp à passer un jour de plus à Auxerre.

— < Je verrai demain le ri'ste de ces bonnes gens , dit mon père , comme nous tra-

DiQid.

CVJ \J'f

TR1STHAII SlIAMnï.

Tmions In placp. — El, pominnt ce ipinps- 16, frère Siiandy, dil niun onde Tobie, le caporal et moi nous visiterons les remparts. >

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