‹ Œuvres completes de SterneChapitre 239 sur 507 · CHAPITRE CCLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLIX

Lyon.

« Après tout, dis-je, j'en suis bien aise » ; c'était au moment où j’entrais à pied dans la ville de Lyon , suivant à pas lents une charrette qui portait pêle-mêle mon bagage et les débris de ma chaise. • Oui, continuai-je , je suis charmé qu’elle soit rompue, et j'y vois un profit tout clair. Il ne m'en coûtera pas plus de sept francs pour descendre par eau jusqu'à Avignon, ce qui m’avancera de quarante lieues ; là , dis-je, en continuant mon calcul économique , il me sera facile de louer

deux mules , ou même deux ânes , si je faime mieux ( d'autant que je ne suis connu de personne ) , et je traverserai les plaines du Languedoc presque pour rien. Il est clair que l'accident de ma chaise me vaudra an moins quatre cents livres, et du plaisir! du plaisir pour deux fois autant. Avec quelle rapidité , continuai-je en frappant des m.ains, je vais descendre le Rhône , laissant le Vivarais à droite et le Dauphiné à gauche ! La vitesse du fleuve me laissera voir à peine les anciennes villes de Vienne, de Valence et de Viviers. Quelle nouvelle flamme pé'tillera dans mes esprits , lorsque j’arracherai une grappe |)ourprée sur les coteaux de l'Hermitage et de Cote-Rôtie , en passant au pied de ces vignobles I et comme mon sang se trouvera rafraîchi et ranimé à l’aspect de ces anciens châteaux, semés sur les bords du Rhône , de ces châteaux fameux , d’où partaient jadis de courtois chevaliers , pour redresser les torts et protéger la beauté ! quand je verrai ces gouffres , ces rochers , ces montagnes, ces cataractes, et tout ce désordre de la nature , dont elle-même s'entoure au milieu de ses plus beaux ouvrages ! >

A mesure que je faisais ces réflexions, il me semblait que ma chaise de poste qui , au moment de son naufrage , avait encore assez belle apparence , diminuait insensiblement de valeur. La peinture avait perdu sa fraîcheur , et la dorure son lustre ; et le tout ensemble me paraissait si pauvre, si mesquin , si pitoyable , en un mol si fort au-dessous de la calèche même de l’abbesse des Andouilletlcs, que j'ouvrais déjà la bouche pour donner ma chaise à tous les diables... quand un petit sellier qui traversait la rue à pas précipités, vint me demander d'un air effronté >i Momieur ne voulait pat faire raccommoder ta chatte. « Non , parbleu ! dis-je d'un ton d'humeur. » Montieur aimerait peutêtre mieux la vendre, i Oh ! de tout mon cœur, lui dis-je; il y a du fer pour quarante francs, les glaces peuvent valoir autant , et je vous donne le reste par dessus le marché. ■

«Que d'argent cette chaise m’aura rapporté! • pendantqu’il me comptait la somme; c'i'St ma méthode ordinaire d'enregistrer les fietits acci«lensde la vie, et je les estime un

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son chacun , de quelque nature qu'ilssoient.

Pis, ma chère Jenny, dis à ces messieurs comment je me suis conduit dans un accident de l'espèce la plus accablante qui puisse arriver à un homme aussi lier de son sexe que je le suis et qu'on doit l'ètre.

C'est assez , me dis-tu , en te rapprochant de moi , tandis que je me tenais debout , les yeinc baissés, mes jarretières à la main , et que je rédécliissais sur rëvénenieul qui devait avoir et qui n'avait pas eu lien. C'est assez , Tristrani , me dis-tu. J'ai vu ta bonne volonté, et je suis contente.

L'n autre eût voulu s'abîmer dans les entrailles de la terre.

— < A quelque chose malheur est bon , répliquai -je, et l'on peut tirer parti de tout.

< J'irai passer six semaines dans le pays de Galles , et j'y boirai du lait de chèvre, et mon accident me vaudra sept années de vie. >

Oh ! j'ai le plus grand tort de me plaindre de la fortune , de lui reprocher ses rigueurs, et cette foule de petits chagrins qui ne cessent de m'accabler ! Si j'ai quelque reproche fondé à lui faire , c'est de ne m'avoir pas plus maltraité encore. Suivant ma manière de compter , une vingtaine de malheurs bien conditionnés m'auraient rapporté plusqu'une pension de cent giiinées : or cent guinées ou à peu près, c'est à quoi se borne mon ambition. Je ne me soucie pas d'avoir à payer les retenues d'une somme plus considérable.

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