‹ Œuvres completes de SterneChapitre 305 sur 507 · I..V Dl'iSOBUCiKAM T · texte numérisé non relu

I..V Dl'iSOBUCiKAM T

J’avais remac(]ué qu'un lioinme m('>contcut de Iui-m6nie liait dans une disposition iTesprit admiralile ponc faire un maiclie. Il me rallaitnncvoilnix‘|)onrvoyageren France li en Italie. J'apei'vns des eliaises dans la eoiir de l’Iiôtellii ie, et je desrendis de ma ! eliamlire jKinr on aclieier on pour en louer . line. Fne vieille désoliligcanle , qui fiait placée dansleeoin le pliisreeiilé de la cour, me frappa d'aliord les yeux , et je sautai dedans : je la trouvai passalilenient d'aecord avec la disposition aiiiielle de mes .sensations. Je fis donc appeler .M . Dessein , le maître de l’Iiôlellerie, mais mais M. Des-

sein était allé à vêpres. J'allais descendre, loriq ie j'aperçus le moine de l'antre côté •V.; la cour , causant avec une dame qui venait d'aniver à l'auberge Je ne voulais

p.is qu'il me vil ; je lirai le rideau de fffelas pour me caelier ; et , ayant résolu d'écrire mon voyage , je tiraille ma [loclie mon écriloire portative , et je me mis à en faire la préface dans la di'sobligeanle.

PRKF.ACE

DANS LA DÉSODLICEAriTE.

Plus d’un pliilosoplie iKU'ipaKHieien doit avoir observé que la nalure, de sa pleine autorité , a mis des liâmes an méconlentement de riionimc : elle a exécuté son plan de la manière la plus commode et la plus favorable pour lui, en lui imposant l’inviuciblc nécessité dese procurer l'aisance , et de soutenir les revers de lu fortune dans son propre (lays. Ce n'est que là qu’elle l'a pourvu d'objets les plus propres à parlici|ierà son bonlieiir , et à porter jinc |iarlic de ce fardeatt qui , datis tous les âges et dans toutes li-s contrées, a toujours parti trop pe-

sant pour les épatiUts d'une seule personne. Nous soinities doués , il est vrai, de pouvoir répandre qtiebpiefois notre bonheur hors de ses limites; mais il est bien imparfait, par l'iinpossibilité de se faire entendre , le manque de connaissances, le défaut de liaisons, la différence qui se trouve dans l'éduitalion . les mœurs , les coutumes , les habitudes ; ce qui nous fait trouver tant de difficultés à communiquer nos sensations hors de notre propre sphère , qu’elli's éiitiivalcnt souvent à une entière iinjHissibililé.

Il s'ensuit de là que la balance du commerce sentimental est toujours contre celui qui sort de chez Itti. Les gens qu’il rencontre lui font acheter, au prix qu'ils veillent, les choses dont il n'a guère besoin : ils prennent rarement sa conversation en échange polir la leur .sans qu'il y perde.... et il est forcé de changer souvent de correspondant, pour tâcher d'en trouver de plus étpiiuibles. On devine aisément tout ce qu’il a à souffrir.

Cela me conduit a mon sujet; et si le mouvement que je fais faire à la dé.sobligeante me permet d'écrire , je vais développer les causes qui excitent à voyager.

Les gens oisifs qui quittent leur pays natal pour aller chez l'étranger, ont leurs raisons; elles proviennent de l’iine ou de l'aii- Ire de ces trois causes générales :

Infirmités du corps;

Faiblesse d'esprit ;

Nécessité inévitable.

Les deux premières causes renferment ceux que l'orgueil, la curiosité, la vanité, une humeur sombre, excitent à voyager par terre cl par mer; et cela peut être combiné et subdivisé à l'infini.

La troisième classe offre une armée de |)èlerins et de martyrs. C’est ainsi que voyagent, sous l’obédience d’un siqiérieur , les moines de toutes les roiileiirs ; que les malfaiteurs vont ehereher le châtiment de leui-s crimes; ou que les jeunes gens de famille , aimables libertins, sont forcés par des parons barbares, de voyager sous la tutelle des gouverneurs qui leur sont recommandés par les iiiiiversités d’Oxford , Aberdeen et Glascow.

VOVACK SKMIMKXTAl..

il y a une qiialriéinc classe de voyageurs; niais leur nombre est si polit «pi’il ne mériterait pasde dislinrlion s'il n’élail nécessain', dans un oiivra(;e de la nature de celui-ci , d'observer la plus grande précision et la plus grande exarlitude , pour ne point conrondrc les caractères. Les hommes dont je veux parler ici , sont ceux «pii traversent les mei-s et séjournent ilans les pays étrangers par vues «réconoinie , pour plusieurs raisons et sous divei"s prétextes. Mais comme ils pourraient s'épargner ut aux aulnes beaucoup de peines inutiles, eu erunumisaul dans leur pays... et que leurs raisons «le voyager sont moins uniformes que celli^s des autres espèces d'émigrans , je les distingimrai .sous le titre de

Simples voyageurs

Ainsi , on peut «liviser le cercle entier des voyageurs roinine il suit :

Voyageurs oisifs.

Voyageurs curieux ,

Voyageurs menteurs ,

Voyageurs orgueilleux ,

Voyageuis vains.

Voyageurs sombres;

Vieunenl ensuite

Les voyageurs contraints, les moines.

Les voyageuis criminels, les coupables, L«^s voyageurs innocens et infortiiiiés.

Les simples voy.agciirs;

Kl cofin, s'il vous plaît,

I,e voyageur sentimental, ou moi-même, dont je vais rendre compte. J'ai voyagé au- IBiit , par nécessite et par le liesoiu que j'avais de voyager, qu'aucun autre de cette classe.

Je sais que mes voy.iges et mes observations seront d'une tournure dilTcrcnle de celle de mes prédécesseurs , et que j'aurais peut-être pu exiger pour moi seul une niche à part; mais en voulant attirer l'attention sur moi , ce serait empiéter sur les droiLs du voyagf'ur vain , et j'abandonne cette prétention , jusqu'à ce qu'elle soit mieux fon-

dée «lue sur riiniipic nouveauté de ma voilure.

Mon lecteur se placera liii-ménie , comme il voudra , sur la liste. Il ne lui faut , s'il a voyagé , que peu d'études et de réflexions , pour se mettre dans le rang qui lui convient. Ce sera toujours un pas qu'il aura f:iit pour se couiiaitre; et je parierais que , malgré ses voyages, il a conservé qiiehpic teinture et qiielipie ressemblance de ce qu'il était avant qu’il ne les commençât.

L'homme qui le premier transplanta des ' ceps de vignede Bourgogne au cap de Boiinc- Kspéraiice, ne s’imagina pas sans doute, quoique Hollandais, qu'il boirait au Cap du même vio que ces ceps de vigne auniient produit sur les coteaux de Beaiine et de Pontar....ll était trop pldegmatique pour s'al . tendre à pareille chose , mais il était an moins dans l'iilée qu'il boirait une espece de liqueur vineuse , bonne , medioare, ou loiità-fait mauvaise. Il savait que tout cela ne dépendait pas de son choix , et que ce qu'on appelle hasard devait décider du succès. Cependant il en espérait la meilleure réussite; mais , par une confiance trop présomptueuse dans la force de sa tête , et dans la profondeur de sa prudence, mon Hollandais aurait bien pu voir renverser l’une et l’aulrc par les fruits de son nouveau vignoble, et en montrant sa nudité, devenir la risée du peuple.

Il en est de même d’un pauvre voy.ageur qui se hisse dans un vaisseau, ou qui court la poste à travers les royaumes les plus policés du globe, pour s'avancer dans la recherche des roniiaissances et des perfections. .

On peut en acquérir eu courant h’s mers et la poste dans celle vue; mais c'est mettre à la loterie. En supposant même qu’on oIjticnne ainsi des connaissances utiles et des perfections réelles, il faut encore savoir se servir de ce fonds acquis, avec précaution cl avec économie , pour le faire tourner a son profit. Mulhcureusemenl les chances vont ordinairement au revers et pour l'acquisition et pour fapplication. Cela me fait croire qu'un homme agirait trés-sagemcnl s’il pouvait prendre sur lui de vivre content

VOYAGE SE^STUfË^TAt..

üans son pays , sans connaissances et sans perfections étrangères, surtout si on n’y manque pas absolument des unes el des antres. Kii effet, je tombeen défaillance quand j'oiMtervc tous les pas que fait un voyageur eurieux» pour jeter les yeux sur des points de vue et observer des découvertes qu'il aurait pu voirebez lui , comme disait très-bien Sandio l’ança à don Uuidiotlc. Le siècle est si éclairé , qu'à peine il y a queUpie pays ou (pielque coin dans l'Kurupe , dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés avec d’antres. Les rameaux divers des connaissances ressemblent à la musique dans les mes des villes d'Italie; un participe gralit à ses agrémens. Mais il ii'y a pas de nation sons le ciel, et Dieu, à qui je rendrai compte lin jour de cet ouvrage. Dieu est témoin que je parle sans ostentation , il n'y a pas , dis-je, une nation sous le ciel qui soit plus féconde dans les genres variés de la littérature où l'on courtise plus les muses

où l’on puisse acquérir la science plus sûrement..... où les arts soient plus encouragés

et plus tôt portés à leur perfection où la

nature soit plus approfondie où l'esprit

enfin soit mieux nourri par la variété des caractères

Où donc allez-vous, mes chers compatriotes ? Nous ne faisons , me dirent-ils , que regarder cette cbaise. Votre très-humble serviteur , leur dis-je en sautant dehors et en ôtant mon chapeau. Nous avions envie de savoir , me dit l'un d'eux qui était un voyageur curieux, ce qui occasionnait le mouvement de cette chaise C'était, dis-je froi-

dement, l'agitation d'un homme qui écrivait une préfqcc.... Je n'ai jamais entendu parler , dit l'autre , qui était un voyageur simple , d'une préface écrite dans une déiobligeanle. Elle aurait été peut-être plus chaudement faite, lui dis-je , dans un vis-à-vis.

Mais un Anglais ne voyage pas pour voir des Anglais.... Je me retirai dans ma chambre.

Je marchais dans le long corridor; il me semblait qu’une ombre plus épaisse que la mienne en obscurcissait le passage : c'était effectivement monsieur Dessein qui, étant revenu de vêpres, me suivait complaisam-

ment, le chapeau sous le bras, pour me faire sonvenh' que je l’avais demandé. La préface que je venais de faire dans la désobligeante m'avait dégoûté de cette espèce de voiture, el monsieur Dessein ne m’en parla que par un haussement d'épaules, qui voulait dire qu’elle ne me convenait pas. Je jugeai aussitôt qu’elle apjiartcnait a quehpie voyageur idiot, tpii l'avait laissée à la probité de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il pourrait. Il y avait quatre mois qu’elle était dans le coin de la cour: c'était le point marqué, où, après avoir fait son tour d'Europe, elle avait dû revenir. Lorsqu’elle en partit, elle n'avait pu sortir de la cour sans être réparée ; elle s'éuiit depuis brisée deux fuis sur le mont Cénis. Toutes ces aventures ne l'avaient pas améliorée, cl son repos oisif dans le coin de la cour de monsieur Dessein ne lui avait pas été favorable. Elfe ne valait pas beaucoup, mais encore valait-elle quelque chose Et quand quelques paroles peu-

vent soulager la misère, je déleste l'homme qui en est avare....

Je dis à monsieur Dessein, en appuyant le bout de mon index sur sa poitrine ; En vérité, si j’étais à votre place, je me piquerais d'honneur pour me défaire de cette désobligeante; elle doit vous faire des reproches toutes les fois que vous en approchez.

— Mon Dieu! dit monsieiu' Dessein, je n’y ai aucun intérêt.... Excepté, dis-je, l'intérêt que des hommes d'une certaine tournure d'esprit , monsieur Dessein , prennent dans leurs propres sensations.... Je suis persuadé que pour un homme qui sent pour les autres aussi bien que pour lui-même, et vous vous déguisez inutilement, je suis persuadé que ch.aquenuit pluvieuse vousfaitdcla peine... Vous souffrez, monsieur Dessein, autant que la machine.

J'ai toujours observé, lorsqu’il y a del’iugre-doux dans un compliment, qu’un Anglais est en doute s'il se fâchera ou non. L'n Franvais n'est jamais embarrassé ; monsieur Dessein me salua.

Ce que vous dites est bien vrai, monsieur, dit-il; mais je ne ferais dans ce cas-là que changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous, je vous prie, mon cher monsieur.

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TOYAGK SEriTIMENTAL.

si je vous venJuis une voiture qui tombât en lambeaux avant d'étre à la moitié du chemin. flgiircz-vous ce que j'aurais à soulTrir de la mauvaise opinion que j’aurais donnée de moi à un liomme d'iiouneur, et de m'y être exposé vis-à-vis d'un homme d'etpril.

La dose était exactement pesée au poids que j'avais prescrit; il fallut que je la prisse... Je rendis à monsieur Dessein son salut; et sans parler davantage de cas de conscience, nous marcliùmes vers sa remise, pour voir son magasin de chaises.

DANS LA RLE.

Le globe i|ue nous habitons est apparemment une espèce de monde querelleur. Comment, sans cela, l’aclieteur d'une aussi petite chose qu’une mauvaise chaise de poste pourrait-il sortir dans la rue avec celui qui veut la vendre, dans des dispositions pareilles à celles où j'étais? Il ne devait tout au plus être question que d’en régler le prix ; et je me trouvais dans la .même position d'esprit, je regardais mon marchand de cbai^ avec les mêmes yeux de colère, que si j’avais été en chemin pour aller au coin de Uijdc- Parc me battre en duel avec lui. Je ne savais pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyais pas capable de mesurer la mienne avec celle de monsieur Dessein.... mais cela n'empêchait pas que je ne sentisse en moi les mouvemens dont on est agité dans cette cspèccde situation.... Je regardais monsieur Dessein avec des yeux perçans.... Je les jetais sur lui en proQI.... ensuite en face.... Il me semblait un Juif.... un Turc.... Sa perruque me déplaisait.... J'implorais tous mes Dieux pour qu’ils le maudissent.... Je le souhaitais à tous les diables....

Le coeur doit-il donc être eu proie à toutes CCS émotions pour une bagatelle? yu’cst-ce que trois ou quatre louis qu'il peut me faire payer de trop? Passion basse! me dis-je eu tue retournant avec la précipitation naturelle d’un homme qui change subitement de façon de penser.... Passion basse, vile !... tu fais la guerre aux humains: ils devraient être en garde contre toi... Dieu m’en pré-

serve, s’écria-t-elle, en mettant la main sur mon front.... et je vis, en me retournant, la dame que le moine avait abordée dans la cour.... Elle nous avait suivis sans que nous nous en fussions aperçus. Dieu vous en préserve, lui dis-je en lui offrant la mienne.... EJIe avait des gants de soie noire, qui étaient ouverts au bout des pouces et des doigts.... Elle l’accepta sans façon, et je la conduisis à la porte de la remise.

Monsieur Dessein avait donné plus de cinquante fois la clé au diable avant de s’apercevoir que celle qu’il avait apportée n’était pas la bonne. Nous étions aussi impatiens que lui de voir cette porte ouverte; et si attentifs à l’obstacle, que je continuai à tenir In main de la dame sans presque m’en apercevoir; de sorte que monsieur Dessein nous laissa ensemble, su main dans la mienne, et le visage tourné vers la porte de la remise, en nous disant qu’il serait de retour dans cinq ou six minutes.

Un colloque de cinq ou six minutes dans une pareille situation , fait plus d’effet que s’il durait cinq ou six siècles le visage tourné vers la rnc. Ce que l'on se dit dans ce dernier cas ne roule ordinairement que sur des

objets et des événemens du dehors Mais

quand les yeux ne sont point distraits, et qu’ils se portent sur un point fixe, le sujet du dialogue ne vient uniquement que de

nous-mêmes Je sentis rimportancc de la

situation... Un seul moment de silence après le départ de monsieur Dessein y eût été fatal La dame se serait infailliblement rc-

lournée.... Je commençai donc la conversation sur-le-champ.

Comme je n’écris pas pour excuser les faiblesses de mon cœur, mais pour en faire le récit , je vais dire quelles furent les tentations que j'éprouvai dans cette occasion, avec la même simplicité que je les ai senties.

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