‹ Œuvres completes de SterneChapitre 312 sur 507 · MONTREUIL · texte numérisé non relu

MONTREUIL

Mon porte-manteau était tombé une fois de derrière la chaise; j’avais été obligé de descendre deux fois par la pluie, et je m’étais mis une autre fois dans la bouc jusqu'aux genoux, pour aider le postillon à l’attacher... Je ne savais ce qui causait un dérangement si fréquent. J’arrive à Montreuil, et l’hôte me demande si je n’ai pas besoin d’un domestique A ce mot, je devine que c’est

le défaut d’un domestique qui est cause que

mon porte-manteau se dérange si souvent.

Un domestique! dis-je : oui, j'en ai bien besoin; il m’eu faut un. Monsieur, dit l’hôte, c’est qu’il y a ici près un jeune homme qui serait charmé d’avoir l'honneur de servir un Auglais.Et pourquoi plutôt uu Anglais qu’un autre’/ Ils sont si généreux! répond l’hôte. Bon! dis-je en moi-mème, je gage que ceci me coûtera vingt sous de plus ce soir... C’est qu’ils ont de quoi faire les généreux, ajoutat-il. Courage! me disais-je, autres vingt sous à noter. Pas plus tard qu’hier au soir, continua-t-il, un mylord anglais offrit un écu à

la fdlc Tant pis pour m.ademoiselle Jean-

neton, dis-je.

Mademoiselle Jeanneton était fdle derhôle; et l'hôte s’imaginant que je n’entendais pas bien le français, se hasarda à m’en donner une leçon. Ce n'est pas tant pis que vous auriez dû dire, monsieur, c'est tant mieux. C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque chose à gagner; tant pis, quand il n'y a

rien Cela revient au même, lui dis-je.

Pardonnez-moi, monsieur, dit l’hôte, cela est bien dilTércnt.

Ces deux expressions, tant pii et tant mieux, étant les deux grands pivots de presque toutes les conversations françaises, il est bon d’avertir qu’un étranger qui va à Paris, ferait bien de s’instruire , avant d’arriver, de tome l'étendue de leur usage.

Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda à monsieur Hume, à la table de notre ambassadeur, s’il était monsieur Hume le poète : Non , dit monsieur Hume tranquillement. Tant pis , répond le marquis.

C'est monsieur Hume l’historien , dit un autre. .\h! tant mieux, dit le marquis. Et monsieur Hume, dont le cœur, comme on sait, est excellent, remercia le marquis pour son tant pis et pour ^n tant mieux.

L'hôte, après sa leçon, appela LaQcur; c'est ainsi que se nommait le jeune homme qu’il me proposait. Je ne puis rien dire de ses talens; monsieur en jugera mieux que moi ; mais pour sa probité, j’en réponds.

Je ne sais quel ton il donna à ce qu’il disait; mais il me fit faire attention à ee que j’allais fairoç et l>aflenr, qui attendait dehors avec cette impatience qu’ont tous les

rOÏACe SF.N1ia»3TAI..

enfansdc la nature en certaines occasions, lit son entrée.

Je suis dispose à penser favorablement de tout le monde au piemicr abord , et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir ses services à un aussi pauvre diable que moi ; mais ce penchant me donne quelquefois de la défiance : il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou moins, selon l'humeur

qui me domine , et le cas dont il s'agit Je

puis ajouter aussi selon le sexe à qui je dois avoir affaire.

Dès que LaOeur entra dans la chambre, son air nouveau et naturel triompha de la déliauce. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire, mais je découvrirai ses talens à mesure que j'en aurai

licsoin D'ailleurs, un Français est propre

à tout.

Cependant la curiosité m'aiguillonna; et quelle fut ma surprise ! le pauvre LaQcur ne savait que battre du tambour, et jouer quelques marches sur le fifre. Je sentis que ma faiblesse n'avait jamais été insultée plus vivement que dans cette occasion par ma sagesse

laiOcur avait commencé son entrée dans le monde par satisfaire le noble désir qui

eiiilammc presque tous scs compatriotes

Il avait servi le roi |>cudant plusieurs années; mais, s'étant aperçu que flionneur d'ètre tambour n'ouvrait pas les portes de la récompense, ni la carrière de la gloire, il s'était retiré sur scs ten'cs, où il vivait comme il plaisait à Dieu, c'est-a-dire aux dépens de fair.

Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un tambour pour vous servir dans votre voyage en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurais-je pas pris? dis-je. La moitié de notre noblesse ne fait-elle pas le même voyage avec des lemUÿs de compagnons qu'elle paie , et qui lui laissent à payer de plus le flùteur,

le diable et tout son train? Lorsqu'on

peut se débarrasser d'un mauvais marché par une équivoque...... je trouve qu'on n'est

p:is à plaindre Mais, Lafleur, vous savez

sqns doute fa'u'e quelque cIk>sc de plus? Oh qu'üui ! Il savait faire des guêtres et joiier

un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse

Moi, lui dis-je, je joue de la basse ainsi

nous pourrons concerter Mais, Lafleur,

vous stivez raser et accommoder un peu une pemiqiie? J'ai les meilleures dispositions.... C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en l'interrompant, et cela doit me sufHre On

servit le souper Je me mis à table. J'a-

vais d'un côté de ma chaise un épagneul anglais, de l'autre un domestique français aussi

gai qu'on peut fètre J'étais content de

mon empire Et si les monarques savaient

borner leurs désirs, ils seraient aussi heureux que je l'étais.

Lafleur ne m'a point quitté pendant tous mes voyages, et il sera souvent question de lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs sur son compte; et pourquoi même ne parviendrais-je pas à les intéresser en sa faveur? Je n'ai jamais eu de raison de me repentir d'avoir suivi les impulsions qui m'avaient déterminé à le prendre : il a été le domestique le plus fidèle , le plus attaché , le plus ingénu qui jamais fut à la suite d'un philosophe. Ses talens de battre du tambour et de faire des guêtres, bons en eux-méines, ne m'étaient |>as, à la vérité, d'une grande utilité; mais j'en étais bien récompensé par

la gaité perpétuelle de son humeur

Elle suppléait à tous les talens qu'il n'avait pas : elle aurait même, dans mon esprit, elfacé ses défauts. Je trouvais toujoni-s des ressources et des motifs d'encounigemeut dans son air et ses regards, et une espèce de fil qui me faisait sortir des difficultés que je renconti'ais.... J'allais dire aussi des siennes; mais Lafleur était hors de toute atteinte des événemeiis. l..:i faim, la soif, le froid, le chaud, les veilles, la fatigue, ne faisaient pas la moindre impression sur sa physionomie : il était éternellement le même. Je ne sais si je suis philosophe; Satan veut quelquefois me le persuader; mais si je le suis, je l'avoue, je me suis trouvé bien des fois humilié eu réfléchisstint aux obligations que j'ai au caractère philosophique de ce pauvre garçon. Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas excité à m'appliquer a une philosophie plus

sublime? ,\vec tout cela, Lafleur était

uii peu fat; mais c'était plutôt un motive-

' f îoogle

VOYAC.E .SENTIMENTAL.

nient <le la naliire.que roffet de l’art. Il ii’em pas demeuré trois jours à Paris , que eette fatuité disparut.

J’installai le lendcniain matin Ladeur dans sa charge. Je fis devant lui rinvciitairc de mes six chemises cl de ma culotte de soie noire , et je lui donnai la clé de mon portemanteau. Je lui dis de le bien attacher derrière la chaise, de faire atteler les chevaux , et d’avertir l’hôte de m’apporter son compte.

Ce garçon est heureux , dit l’hôte en adressant la parole à cinq ou six filles qui entouraient l.afleur, et lui souhaitaient alfeclueusemenl un bon voyage. I-afleur baisait les mains des filles; ses yeux se mouillèrent, il les essuya trois fois , et trois lois il promit d’apporter des pardons de Rome à toute la bande.

Toute la ville l’aime, me dit l'hôte. Ün le trouvera de manque à tous les coins de Montreuil; il n’a qu’un seul défaut, c’est

d'ètrc toujours amoureux Bon ! dis-je

en moi-mérac, cela m’évitera la peine de mettre chaque nuit maculotte sous mon oreiller; et je faisais moins, en disant cela, l’éloge de I.afleur , que le mien. J’ai toute ma vie été amoureux d’une princesse ou de quelque autre, et je compte bien l'étre jusqu’à ma mort. Je suis trës-pcrsuadé que si j'étais destiné à faire une action basse , je ne la ferais que dans l'intervalle d'une passion à l'autre. J'ai éprouvé quelquefois de CCS interrègnes, et je me suis toujours aperçu que mon cœur était fermé peiidaiit ce temps: il était si endurci, qu’il fallait que je fisse un effort sur moi pour soulager un misérable , en lui donnant seulement six sous. Je me hâtais tilors de sortir de cet éhit d’indifférence. I,e moment où je me reirouvais ranimé par la tendre passion , était le moment où je redevenais généreux et compatissant. J’aurais tout fait pour rendre service, pourvu" qu’il n’y eût point de crime...

Mais que fais-je. en disant tout ceci? ce n'est pas mon éloge, c’est celui de la passion.

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