‹ Œuvres completes de SterneChapitre 313 sur 507 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Do toutes les villes de la ’l'hrace, celle d’AMèrc était la plus adonnée à la débau-

che : elle était plongée dans un débordement de mœurs effroyable. C’était en vain que I)éniu<'rite,qiii y faisait son séjour , employait tous les efforts de l’ironie et de la risée pour l’cn tirer ; il n’y pouvait réussir. Le poison, les conspirations, le meurtre, le viol , les libelles dilfa'mntoires , les pasqtiinades , les séditions y régnaient : on n’osait sortir le jour; c’était encore pis la nuit.

Ces horreurs étaient portées au dernier point , lorsqu’on représenta à Abdèrc YAndramhle d’Euripide ; tous les spectateurs en furent charmés ; mais de tous les endroits dont ils furent enchantés , rien ne frappa plus leur imagination que les tendres accens de la nature qii’Eiiripide avait mis dans le discoiii-s pathétique de Pei-séc :

O Amour! roi de* diras et tics bommes , etc.

Tout le monde, le lendemain, parlait en vers iambiques ; ee discours de Persée faisait le sujet de toutes les conversations

On ne faisait que répéter dans chaque maison , dans chaque rue :

O Anioor! roi des dicus tl «le» hommes!

’l’ont retentissait du nom d’Amour ; chaque bouche le prononçait comme les notes d’une douce mélodie dont le souvenir charme encore rorcille , et qu'on ne peut s’empêcher de répéter. On entendait de tous côtés qii’ Amour! Amour! roi det dieux et det /wmiiics... Le même feu saisit tout le monde ; et toute lu ville , comme si ses habitans n’avaient eu qu’un inême cœur, se livra à l’amour.

Les apothicaires d’Abdèrc cessèrent de vendre «le l’ellébore; les laiseiirs d’armes ne vendirent plus d’instriimens de mort; l’aiiiitié , la venu régnèrent partout ; les ennemis les plus irréconciliables s’entiTxlonnèrent publiquement le baiser de paix... Le siècle d’or revint et répandit ses- bienfaits sur Abdère. Les Abdéritains jouaient des airs tendres sur le chalumeau ; le beau sexe quittait les robes de, pourpre , et s’asseyait modestement sur le gazon pour écouter ces doux concerts.

Il n’y avait , dit le fragment, que la puissance d’un dieu dont l’empire s’étend du

VO\AUE SENTIllEMAt..

cidi la terre, et jusque dans le fund des eaux, qui pût opérer’cc prodige.

Quand tout est pnU, etqu’ou a discuté chaque article de la dépense , il y a encore, à moins que le mauvais traitement n'ait remué votre bile en aigrissant votre humeur, une autre affaire à ajuster à la porte avant de monter en chaise. C'est avec les fils et les filles de la pauvreté que vous aver. affaire :

ils vous eiitoiireiil Kt que pei-soiine ne

les rebute Ce (|iie souffrent ces malheu-

reux est déjà trop ci-uel , pour y ajouter de la dureté; il vaut mieux avoir ipichpie monnaie à leur distribuer , et c'est un conseil que je donne à tous les voyageurs. Ils n'auront pas besoin d' écrire les motifs de leur générosité ; ils seront enregistrés ailleurs.

Personne ne donne moins que moi , parce qu'il y a peu de mes connaissances qui aient moins à donner ; mais c'était le premier acte de celte nature que je faisais en France ; je le fis avec plus d'attention.

Hélas ! disais-je , en les montrant au bout de mes doigts, je n'ai que huit sous, et il y a huit pauvres femmes et autant d'hommes pour les recevoir.

Un de ces hommes sans chemise , et dont l'habit lomliait en lambeaux , se trouvait au milieu des femmes. 11 s'en relira aussitôt en fais;int la révérence, borstpie le parterre crie toutd’unevoix : place aux dames! il ne montre pas plus de déférence |H>ur le beau sexe que ce pauvre homme.

Juste ciel! m'écriai-je en moi-même, par quelles sages raisons as-tu ordonné que la mendicité et la politesse seraient réunies dans ce pays, quand elles sont si opposées dans les autres ré'giuns?

Je lui offris un de mes huit sous, uniquement parce qu'il avait été honnête.

Un pauvre petit homme plein de vivacité , et qui était vis-à-vis de moi, après avoir mis sous sou bras un fragment de cha|i<>au , lira s;i tabatière de sa poche , et offrit généreusement une prise de tabac à toute l';issemblée.... C'était un don considérable pour lui, et chacun le refusa en faisant une inclination 11 les sollicita avec un air de

franchise : Prenei , prenez-en , en regarihinl «l'un autre rôlé ; à la fin chacun en prit.

Ce serait dommage , me dis-je , que sa boite S(> vidât. J'y mis deux sous , cl j'y pris moimême une prise de tabac pour lui rendre le don pins agréable. Il sentit le poids de la seconde obligation plus que celui de la

[M-einiére C'était lui faire honneur

l'autre au contraire était humiliante : il me salua jusqu'à terre.

Tenez, dis-je à un vieux soldat qui n'avait qu'une main , et semblait avoir blanchi dans le service , voila deux sous pour vous... ' Vive le roi ! s'écria le vieux soldat.

Il ne me re.stait plus que trois sons; j'en donn.'ii nu pour l'amour do Dieu ; c'est à ce litre qu'on me le demambiit. l.a pauvre femme avait la cuisse disloquée; on ne peut pas soupt,'onncr que ce fût pour un autre motif.

Mon cher et irès-cliaritablc monsieur !... On ne peut refuser celni-i'i, me disais-je.

.Mylord anglais!.... le seul son de ce mot valait l'argent, et je le p;iyai du dernier de

mes sons Mais dans l'empressement où

j'avais été de les distribuer , j'avais oublié un pauvre honteux qui n'avait personne pour faire la quête , et qui peiil-êlre aurait péri avant d'oser demander lui-même. H éuait près de la chaise , mais hors du cercle , il essuyait une larme qui dréuulait le long de son visage , et il avait l'air d'avoir vu de plus beaux join-s. Bon Dieu ! me disais-je ; et je n'ai pas un sou pour lui donner.... Vous en avez mille , s'écrièrent à la fois toutes les piii.s.s;ince5 de la nature qui étaient en inouvcmenl chez moi. Je m'approchai de lui , et je lui donnai.... il n'importe quoi — Je rougirais à présent de dire combien J'étais

honteux alors de penser combien pi-u.... Si le lecteur devine ma disposition, il peut juger entre ces deux points donnés , a vingt ou quarante sous près , quelle fut la somme précise.

Je ne pouvais rien donner aux antres

Que Dieu vous bénisse ! leur dis-je. Kl le bon Dieu vous bénisse vous-même , s'écrièrent le vieux soldat, le petit homme, etc....

Le pauvre honteux ne pouvait rien dire

11 lira un petit mouchoir de sa poche , et es suya ses yeux en sc déloui-nant. Je crus qu'il me remerciait plus que tous les autres.

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