LE POSTILLON
Cette histoire m'affecta. Le postillon n’y prit pas garde , et il m’entraîna sur le pavé au grand galop.
Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l’Arabie, n’aspire pas plus vivement nu bonheur de trouver une source , que mon aine aspirait après des mouvemens tranquilles. J'aurais souhaité que le postillon fût parti moins vite; maïs au moment que le bon pèlerin achevait son histoire , il donna de si grands coups de fouet à ses chevaux , qu'ils partirent comme si mille diables étaient à leurs trousses.
Pour l'amour de Dieu ! lui criais-je , allez plus doucement ; mais plus je criais, plus il excitait ses chevaux. Que le dialde t'emporte donc! lui dis-je. Vous verrez qu'il continuera d'aller vite jusipi’à ce qu'il me mette en colère... ensuite il ira doucement afin de me faire goûter les douceurs de cet état.
Il n’y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d’aller pas à pas... Je m’étais
fâché contre lui Je m’étais fâché ensuite
contre moi-même pour m’être mis en colère
tov«;e skntiiif.mai..
l'n lion galop danA ri' monicnl m'aiiruit l'ail du birn...
Allons un pou plus vile, jn l'on prie, mon liou garçon, lui dis-jo...
Mais lo postillon mo montra la montagne... Je roulais alors me rappeler l'histoire du pauvre Allemand et de son âne; mais j’en avais perdu le fd , et il me fut aussi impossible de le retrouver, qu'au postillon d'aller le trot.
lié bien! que tout aille à l'aventure; je me sens dispose à faire de mon mieux et tout va de li'avers.
Ua nature dans scs trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos maux. Je m’endormis , et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens ipii frappa mon oreille.
Oh ! oh I dis-je en me frottant les yeux
c’est ici que ma belle dame doit venir.
A.MIKNS.
J'eus à peine prononcé ces moLs, que le eoinle de L.... et sa soeur passèrent rapidement dans leur ehaisc de poste. Elle n'eut (pie le temps de me faire un salut de connaissance , mais avec un air qui semblait désigner qu'elle avait quelque chose à me dire. Je ii'avais effectivement pas encore achevé de souper, que le domestique de son frère m'apporta un billet de sa part. Elle me priait, le premier matin que je n’aurais rien à faire à Paris, de remettre la lettre qu’elle m’envoyait à madame de R... Elle ajoutait qu’elle aurait bien voulu me raconter son histoire, et (pi’elle était bien fâchée de n'avoir pu le
faire mais que si jamais je passais par
Rruxelles , et que je ii’etissc pas oublié le
nom de madame de L elle aurait cette
satisfaction.
•Mil j'irai te voir, charmante femme, disais-je en moi-mème : rien ne me sera plus lacile. Je n’aurai, en revenant d'Italie, qu'è traverser l’Allemagne, la Hollande, et retourner chez moi par la Flandre ; à peine y aura-t-il dix postes de plus ; mais y eu eût-il
dix mille Quelles délices, pour prix de
tous mes voyag(>s, de participer aux incideiis d’une triste histoire que la beauté qui en est
le sujet raconte elle-même de la voir
pleurer! C’en serait un plus grand encore de tarir la source de ses larmes ; mais si je ne parviens pas à la dessi'cher, n’est-ce pas toujours une sensation exquise d'essuyer les joues mouilh-es d'une belle femme, assis à ses côtés pendant la nuit et dans le silence?
Il n’y avait certainement pas de mal dans cette pensée. J’en lis cependant un reproche amer et dur à mon cœur.
J'avais toujours joui du bonheur d’aimer quelque belle. Ma dernière flamme , éteinte dans un accès de jalousie, s’était rallumée depuis trois mois aux beaux yeux d'Elisa , et je lui avais juré qu’elle durerait pendant tous mes voyages... Et pourquoi dissimiilcr la chose ? Je lui avais juré une fidelité éternelle : elle, avait des droits sur mon cœur. Partager mes afl'cctions, c’était diminuer ces mêmes droits... Les exposer, c’était les risquer El là où il y a du risque , il peut y
avoir de la perte. Et alors, 'Vorick , qu'aurais-tu à répondre aux reproches d’un cœur si rempli de confiance, si bon , si doux, si irréprocbable ?....
Non, non, dis-je en m'interrom|)anl, je n’irai point à Bruxelles... Mon imagination vint au secours de mon Éliza. Je me rappelai ses regards au dernier moment de notre séparation , lorsque ni l’un ni l’autre n’cùmes la force de prononcer la mot adieu! Je jetai les yeux sur son portrait quelle m’avait at- Laché au cou avec un ruban noir. Je rougis
en le fixant J’aurais voulu le baiser
une honte secrète m’arrêtait. Cette tendre fleur, dis-je en le pressant entre mes mains, doit-elle être flétrie jusque dans la racine, et flétrie , Yorick , par toi qui as promis que ton sein serait son abri?
Source éternelle de félicité ! m’écriai-je en tombant à genoux , sois témoin , ainsi que tous les esprits célestes, que je n’irai point à Bruxelles , à moins qii’Ëlisa ne m’y accompagne , dût ce chemin me conduire au suprême bonheur.
Le cœur , dans des transports de cette nature, dira toujours beaucoup trop en dépit du jugement.
vorAi;E sk:itiiiektal.
LA LKI rUE.
La romiiiR n'avuit pas favurisé Lanciir;
, il c'avait pas Mc liPiimix dans ses faits de chevalerie, et depuis vingt-quatre heures à peu pi'ès qu'il était à mon scTviee , rien ne s’ était offert pour qu'il pût signaler son zèle. Ce pauvre garçon brûlait d'impatience. Le
domestique du comte de I qui m'avait
apporté la lettre, lui parut une occasion pro-‘ pice : il la saisit. Dans l'idée qu'il me ferait honneur par scs intentions, il le prit dans un cabinet de l'auberge , et le régala du meilleur vin dePicardie. Le domestique du comte, pour u'ètre pas en reste de politesse , l'en- ! gagea à venir avec lui à l'hôlcl. L'humeur I gaie et douce de Laflciir mit bientôt tous les I gens de la maison à leur aise vis-à-vis de ! lui. Il n'éUiit pas chiche, en vrai Français , démontrer les talensqu'ilpossédait; en moins de cinq ou six niimues, il prit son fifre; la femme de chambre, le maître - d'hôtel , le cuisinier , la laveuse de vaisselle , les Laquais, les ciiiens , les chats , tous, jusqu'à un vieux singe , se mirent aussitôt à danser. Jamais cuisine n'avaitétéaus.sigaie depuis le déluge.
Madame de L.... , en passant de l'appartement de son frère dans le sien , surprise des rires et du briiitqu'ellc entendait , sonna sa femme de chambre pour en savoir la cause; et dès qu'elle sut que c'était le domestique du gentilhomme anglais qui avait ré- )>an(lii la gaité dans la maison en jouant du fifre , elle lui fit dire de monter.
Lafleiir , en montant l'escalier , s'était chargé de mille coinplimens de la part de son maître pour madame , ajoutant bien des choses au sujet de la santé de matlame ; que son maître serait au désespoir si madame se trouvait incommodée par les fatigues du voyage ; et enfin , que monsieur avait reçu la lettre que madame lui avait fait l'honneur de lui écrire.... Et sans doute il m'a fait l'honiieur , dit madame en interrompant Lafleur, lie me répondre par un billet.
Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçait tellement quelle était sûre du fait , que I-afleiir n'osa la détromper.... Il trembla que je n'eusse fait une impolitesse ; peutêtre eut-il peur aussi qu'on ne le regardât
comme un sut de s'attacher à un uiaitre qui mampiait d'égaixls pour les dames ; et lorsqu'elle lui demanda s'il avait urne lettre pour elle : üh , qu'uni ! dit-il , madame. Il mit aussitôt son chapeau par terre, et saisissant le bas de sa poche droite avec la main gauche , il commença à chercher la lettre avec.
son autre main 11 fil la même recherche
dans sa poche gauche : Diable ! disait-il. Ensuite il chercha dans les poches de sa veste , et même de son gousset : Peste ! Enfin il les vida toutes sur le plancher, où il étala un col sale , un mouchoir , un peigne , une mèche de fouet , un bonnet de nuit Il re-
garda entre les bords de son chapeau , et peu s'en fallut qu'il ne plaçât la troisième exclamation : Quelle étourderie ! dit-il. J'aurai laissé la lettre sur la table de l’auberge. Je vais courir la chercher, et je serai de retour dans trois minutes.
Je venais de me lever de table , quand Lafleur entra pour me conter son aventure. Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire , et ajouta que si monsieur avait par hasard oublié de répondre à la lettre de madame, il pouvait réparer celte faute par tout ce qu’il venait de faire sinon que les choses res-
teraient comme elles étaient d’abord.
Je ii’étais pas sùr que l'étiquétte iii'obLgeât de répondre ou non. Mais un démon même n’aurait pas pu se fâcher contre Lafleur. C'était son zèle pour moi qui l'avait fait agir. S'y était-il mal pris? me jetait-il dans un embaiTas?.... Son cœur n'avait pas fait de faute.... Je ne crois pas que je fus.se
obligé d'écrire Lafleur avait cependant
l'air d'èlre si satisfait de Ini-mème, que
Cela est fort bien, lui dis-je, cela sullit... Il sortit de la chambre avec la vitesse d'un éclair , et m'apporta presque aussitôt une plume , de l’encre et du papier.... Il approcha la table d'un air si gai , si content , que je lie pus me défendre de prendra la plume.
Mais qu'écrire ? Je commençai et recommençai. Je gâtai inutilement cinq ou six feuilles de papier.
bref, je n'étais pas d’humeur à écrire.
Lafleur , qui s'imaginait que l'eiicre était trop épaisse , m’apporta de l’eau pour la délayer. Il mit ensuite devant moi de la pou-
rOÏACE SENTIHE?iTAL.
«Ire et de la cire d’Espagne, 'fout cela ne faisait rien. J'iicrivais , j’effaçais , je déchirais, je brûlais , et je ine remettais à écrire avec aussi peu de succès. Peste de l’étourdi ! disais-je à voix basse... Je ne peux pas écrire cette lettre... Je jetai de désespoir la plume à terre.
LaQeur , qui vit mon embarras , s’avança d’une manière respectueuse , et en me faisant mille excuses de la liberté qu’il allait prendre , il me dit qu’il avait dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son régiment à la femme d’un caporal , laquelle , osait-il dire, pourrait convenir dans cette occasion.
Je ne demandais pas mieux que de le contenter. Voyons-la ! lui dis-je.
11 tira du sa poche un petit portefeuille sale, rempli de lettres et de billets doux. Il dénoua la corde qui le liait, en tira les lettres, les mit sur la table, les feuilleta les unes après les autres , et après les avoir rc|)assées a deux reprises différentes , il s’écria : Enfin , monsieur, la voici ! Il la déploya , la mit devant moi , et se retira à trois pas de la table, pendant que je la lisais.
LA LET'fUE.
Madame ,
Je suis pénétré de la douleur la plus vive, et réduit en même temps au désespoir , par ce retour imprévu du caporal qui rend notre entrevue de ce soir la chose du monde la plus impossible.
Mais vive la joie ! et toute b mienne sera de penser à vous.