‹ Œuvres completes de SterneChapitre 314 sur 507 · JU · texte numérisé non relu

JU

VOÏACE SrNTlMF.MrAI..

3ori

LK IllDET.

Os polilrs alfairrs np furPiU pas silôl ajuslpps, qiip je montai dans ma cliaisc, Irès^oment dp toutccqiic j'avais fait à Montreuil... LaRpiir, avec ses grosses hottes, sauta sur iin hidet... Il s'y tenait aussi droit et aitssi heureux qu'un prince.

Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs dans celte scène factice de la vie'? Nous n'avions pas eiirore fait une lieue, qu'un âne mort arrêta tout court Lafleur dans sa course. Le bidet ne voulut pas passer. La contestation entre Lafleur et lui s'éehaulïa, et le pauvre garçon fut dréarçomic et jeté par terre.

Il soiilTrii .sa chute avec toute la patience du l'rançais <|ui aurait etè le meilleur chrtiticn , et ne dit pas autre chose que diable! Il remonta à cheval sur-le-champ , et battit le bidet comme ilaurait pu battre son tambour.

Le bidet volait d'un c6tcdu chemin à l'autre , tantôt par-ci , laiilôl par-là ; mais il ne voulait pas approcher de l'âne mort. Lafieur, pour le corriger, insistait... et le bidet entêté le jeta encore par terre.

Qu'a ton bidet, Lafleur? lui dis-je. Monsieur, c’est le cbeval le plus opiniâtre du monde. Hé bien ! s'il est obstiné , repris-je, il faut le laisser aller à sa fantaisie. Lafleur, qui était remonté, descendit; et dans l’idée qu’il ferait aller le bidet en avant, il lui donna un grand coup de fouet; mais le bidet me prit au mot, et s’en retourna en galoppant à Montreuil. Pesie! dit Lafleur.

Il n’est pas hors de propos de remarquer ici que, quoique Lafleur, dans ces accidens, ne se fût servi que de ces deux termes d'exclamation, il y en a cependant trois dans la langue française. Ils répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif et le superlatif; et l’on se sort des uns et des autres dans tous les accidens imprévus de la vie.

Diable ! est le premier degré , c’est le degré positif; il est d'usage dans les émotions ordinaires de l’esprit, et lorsque de petites choses coiilniircs à notre attente arrivent. Qu’on joue, par exemple, au passe-dix, et que l’on ne rapporte deux fois de suite que

double as, ou, comme l.ailciir, que l'on soit jeté par terre , ces petites circonstances cl tant d’autres s'expriment par diable I ei c’est pour cette raison que , lorsqu’il est question de cocuage , on se sert de cetlo expression...

Mais dans une aventure où il entre quelque chose de dépitant, comme lorsque le bidet s'enfuit en laissant Lafleur étendu par terre avec ses grosses bottes , alors vient le second : on se sert de peste!

Pour le troisième...

Oh ! c’est ici que mon cieiir se gonfle de compassion, quand je songe à ce qu'un peuple aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit forcé à s’en servir.

Puissance qui délies nos langues et les rends éloquentes dans la douleur, accordemoi des termes déceiis pour exprimer ce superlatif, et quel que soit mon sort, je ce- • derai à la nature...

Mais il n’y a point de ces termes décens dans la langue française. Je formai la résolution de prendre les accidens qui m'arrivcniicnt avec patience et sans faire d’exclamation.

Lafleur n’avait pas fait cette convention avec lui-même. Il suivit le bidet des yeux tant qu'il le put voir... Et l'on peut s'imaginer, si l’on veut, dès qu’il ne le vit plus, de quelle expression il fit usage pour finir la scène.

Il n’y avait guère de moyens, .avec des bottes fortes aux jambes, de rattraper un cheval effarouché. Je ne voyais qu’une alternative: c'était de faire inonter Lafleur derrière la chaise, ou de l'y faire entrer.

Il vint s'asseoir à côte de moi, et, dans une demi-heure , nous arrivâmes à la poste de N'ampoul.

NAMPONT.

l'axe uort.

Voici, dit-il, en tirant de son bissac le reste d’une croûte de pain! voici ce que tu aurais partagé avec moi si lu avais vécu!....

Je croyais que cet homme apostrophait son enfant; mais c'était à son âne qu'il adressait

VOYAKK SEKTIMF.MTAI..

la parole, ci c'rlail le OK^inc ünc que nous avions vu ou choniia, ot qui avait été si fatal ù Lallour... 11 paraissait le rogrettor si vivement, qu'il me fit souvenir des plaintes que Saiicho-Pan<;a avait faites dans une oeoasion semblable... Hais cet homme se plaignait avec des accens plus conformes à la nature.

Il était assis sur un banc de pierre à la porte. Le panneau et la bride de l’àne étaient à côte de lui : il les levait de temps en temps, et les lais.sait ensuite retomber... puis les regardait et secouait la tête... Il reprit ensuite sa croûte du pain , comme s'il alhût la manger Mais , après l'avoir tenue quelque

temps à la main , il la posa sur le murs de la bride , eu regardant avec des yeux de désir l'arrangement qu’il venait défaire, et il soupira.

La simplicité de sa douleur assembla une Ibule de monde autour de lui; et Lafleur s’y mêla pendant qu’on attelait les chevaux. J’étais resté dans la chaise, je voyais et j’entendais par dessus la tête des autres.

Il disait qu’il venait d’Kspagne, où il était allé du fond de la Franconic, et qu'il s’en retournait chez lui ; il était arrivé jusqu’à cet endroit lorsque son ànc mourut. Chacun était curieux de savoir ce qui avait pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long voyage.

Hélas! dit-il, le ciel m’avait donné trois fils, c’étaient les plus beaux garçons de toute l'Allemagne. l.a petite vérole m’enleva les deux aines dans la même semaine : le plus jeune était frappé de la même maladie; je craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, s’il en revenait, d’aller à Saint-Jacques de Compostelle.

Là , il s’arrêta pour payer un tribut à la nature... et pleura amèrement.

11 continua... Le ciel , dit-il , me fit la faveur d’accepter la condition , et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai perdu... Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage; il a mangé le même pain que moi pendant toute la route... enfin, il a été mon compagnon et mon ami.

Chacun prenait part à la douleur de ce pauvre homme. Lafleur lui offrit de l’ar-

gent. Ilditqii'il n’en avait pas besoin. Hélas! ce n’est pas la valeur de l’àne que je regrette, c’est sa perte. .. J’étaisassuréqu’il m’aimait... Il leur raconUi l’histoire d’un malheur qui leur était arrivé en passant les Pyrénées... Ils s’étaient j>erdu$ et avaient été séparés trois jours l’un de l’autre : pendant ce temps, l’âne l’avait cherché autant qu’il avait cherché l’àne; à peine purent-ils manger l’un et l’autre jusqu’à ce qu’ils se fussent retrouvés.

Tu as au moins une consolation, lui dis-je, dans la perte de ton pauvre animal : c’est que je suis persuadé que tu lui as été un tendre maître. Hélas! dit-il, je le croyais ainsi pendant qu’il vivait; mais à présent qu’il est mort , je crains que la fatigue do me porter ne l’ait accablé , et que je ne sois responsable d'avoir abrégé sa vie.

(Jiielle honte pour l'humanité! me dis-je en moi-inémc ; si nous ne nous aimions les unslesautresqu’autant que ce pauvre homme aimait son ànc, ce serait quelque chose.

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