‹ Œuvres completes de SterneChapitre 324 sur 507 · LA FEMME DE CHAMBRE · texte numérisé non relu

LA FEMME DE CHAMBRE

Ce que le vieil officier venait de me dire sur les voyages, me fit souvenir des avis que Polonius donnait à son fils sur le même sujet : ces avis me rappelèrent Hamici , et Jlamiel retraça à ma mémoire les autres ouvrages de Shakespeare. J’entrai, à mon retour, dans la boutique d'un libraire sur le quai de Conti , pour acheter les œuvres de ce poète.

Le libraire me dit qu’il n'en avait point de complètes. Comment! lui dis-je, en voila un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai;

mais il n'est pas à moi Il est à monsieur le

comte de B... qui me l’a envoyé de Versailles pour le laire relier, et anquel je le renverrai demain matin.

Et que fait monsieur le comte de B... de ce livre? lui dis-je. Est-ce qu’il lit Shakespeare?

Oh ! dit le libraire , c’est un esprit fort

Il aime les livres anglais; et ce qui lui fuit encore plus d’honneur, monsieur, c’est qu’il aime aussi les Anglais. En vérité, lui dis-je, vous parlez si poliment , que vous forceriez

VOTAGE SF.MTI1IIE^TAL.

presque im Anginis, par reconnaissance , à dépenser quelques louis dans voire hoiitiqiie. I.e libraire fit une inclination, et allait probablement dire quelque chose, lorsqu’une jeune fille d’environ vingt ans , fort décemment mise , et qui avait l’air d’être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la boutique , et demanda /es Égarement du cœur cl de t'cspril. l,c libraire les lui donna aussitôt. Fdle tira de sa poche une petite bourse de satin vert, nouée d’un ruban de même couleur... Fdle la délia, et mil dedans le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans afTeclation , pour prendre de l’argent, et paya. Rien ne me retenait dans la boutique , et j’en sortis avec elle.

Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du cœur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu’à ce que l’amour l’ai dit, ou qu’un berger inlidélc lui ait cause du mal. bien m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cœur est bon, et ce serait dommage qu’on vous le dérobât... C’est pour vous un trésor précieux... Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée de perles et de diamans.

La jeune Glle m’écoutait avec une attention docile, et elle tenait sa bourse par le ruban. Elle est bien légère , lui dis-je en la saisissant... et aussitôt elle l’avança vers moi... Il y a bien peu de chose dedans, continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes belle, et le ciel la remplira... J’avais encore dans la main quelques écus qui avaient été destinés à l’achat de Shakespeare; elle m’avait loul-à-fail laissé aller sa bourse, et j’y mis un écu. Je nouai le ruban, et je la lui rendis.

Elle me fit, sans parler, une humble inclination C’était une de ces inclinations

tranquilles et reconnaissantes, où le cœur a plus de part que le geste. Le cœur sent le bienfait, et le geste exprime la reconnaissance. Je n’ai jamais donné un écti à une fdle avec plus de plaisir.

Mon avis ne vous aurait servi à rien , ma chère, sans ce petit présent; quand vous verrez f écu, vous vous souviendn'z de l’avis.

N’allez pas le dépenser en rubans...

Je vous assure, monsieur, que je le conserverai... et elle me donna la main... Oui, monsieur, je le mettrai à pan.

Une convention vertueuse qtii se fait entre homme et fcinine, semble sanetilier leurs plus secrètes démarches. Il était déjà lard et il faisait obscur: malgré cela, comme nous allions du même côté, nous ii’eùmes point de scrupule d’aller ensemble le long du quai de Conti.

Elle me fit une secomle inclination lorsque nous nous mimes en marche; et nous n’étions pas encore à vingt pas de la porte du libraire, que, croyant n’avoir pas assez fait, elle s’arrêta un petit moment pour me remercier encore.

C’est UQ [telil tribut, lui dis-je, que je n’ai pu m’empêcher de payer à la vertu, et je ne voudrais pas m’être trompé sur le compte de

la personne à qui je rends cet hommage

Mais riunocenee , ma chère , est peinte sur votre visage... Malheur à celui qui essaierait de lui tendre des pièges !

Elle parut un |>eu affilée de ce que je lui disais. . . Elle poussa un profond soupir. . . Je ne me crus pas autorisé d’en rechercher la cause, et nous gardâmes le silence jusqu’au coin de la rue de Nevers, où nous devions nous séparer.

Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, de l’hôtel de Modéne? — Oui, mais on |Aeut y aller aussi par la rue Guénégaud , qui est uii peu plus loin... — ilé bien ! j’irai donc par la rue Guénégaud, pour deux raisous: d’:d<ord , parce que cela me fera plaisir, et ensuite, pour vous accompagner plus longtemps. — En vérité, dit-elle, je souhaiterais que fhôtel fût dans la rue des Saints-Pères... — C’est peut-être là que vous demeurez?

lui dis-je. — Oui, monsieur; je sms femme de chambre de madame de R. . . — Bon Dieu ! m’écriai-je, c’est la dame pour laquelle on m’a charge d’une lettre à Amiens. Elle me dit que m:idame de R... attendait en clfcl un étranger qui devait lui remettre une lettre, et qu’elle était fort impatiente de le voir... Hé bien ! ma chère enfant, dites-lui que vous l’avez reni'onlré..kssiircz-la de mes respects, et que j’auraPfhonncur de la voir demain malin.

VOVAfiF. SFATISII ■NTAL.

CViiiit an ruiii île la ni(>, do Nevrrs que nous disions loin cela... Nous nous étions arrêtes, parce que la jeune tille voulait mettre les deux volumes qu'elle venait d'acheter dans scs poches : je tenais le second, tandis qu'elle y fourrait le premier, et elle tint sa poche ouverte alin que j’y misse l'autre.

Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos affections!

Nous nous n'mimes encore en marelie...

et nous n'avions pas fait trois pas, qu’elle me prit le bras... J’allais l’en prier, mais elle le Ut d'elle-méine , avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne pensait p.as du tout qu’elle ne m’avait jamais vu... Pour moi, je crus sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu’on appelle la force du sang, que je ne pus in'empécher de la fixer i pourvoir si je ne trouverais pas en elle qiiel- «pic ressemblance de famille... lié ! ne somnies-nous pas, dis-je, tous parens'f

Arrivés au coin do la rue^Guéuégaud, je m'arrêtai pour lui dire dt'-cidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et (tour lui avoir tenu compagnie. Nous avions «pielqne peine à nous st'parer... Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre sépar.ation éuiit si cordiale, que je l'aurais scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apAtre.

Maïs à Paris il n’y a guère que les hommes qui s'embrassent,.. .Je liscequircvient à peu près au même...

Je priai Dieu de la bénir...

LE PASSE-POR'r.

De retour à l'hAtel , Lafleur me dit qu'on était venu de la part de M. le lieutenant de police pour s’informer de moi... Diable! disje, j’en sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J’ai omis cette partie de l'histoire dans l’ordre oit elle est arrivée...

Je ne l'avais pas oubliée mais j’avais

p<;nsé, en écrivant, ^ti’elle serait mieux placée ici.

J’étais parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avais pas songé que nous

étions en guerre avec la h rance. J'étais arrivé à Douvres, iléjà je voyais, par le secours de ma lunette d’approche, les hauteurs qui sont au delà de Boulogne, que l’idée de la guerre ne m’était pas plus venue à l'esprit, que celle qu’on ne pouvait pas aller en France sam passe-port... Aller seulement au bout d’une rue, et m’en retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le voyage que je commençais était le plus grand elTort que j’eusse jamais fait pour acquérir des connaissances, et je ne pouvais supporter l'idée de retourner :i Londres sans remplir mon projet... On me dit que le comte de... avait loué le paquebot... Il était logé dans mon auberge; j’étais légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite... 11 ne fit point de difficulté ; mais il me prévint que son inclination à m’obliger ne pourrait s’étendre ipie jusqu'à Calais, parce qu’il était obligé d'aller de lu à Bruxelles. Mais airivé à Calais, me dit-il, vous jwurrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. Monsieur le comte, lui dis-je, je me

tirerai alors d’embarras Je m’embarquai

donc, Pt je ne songeai plus à l’alTaire.

Mais, quand Lafleur me dit que M. le lieutenant de police avait envoyé , je sentis à l’instant de quoi il était ipiestion... L’hôte mont;i presque en même temps ])Our me dire la meme chose, en .ajoutant qu’on avait singulièrement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que .vous en avez un?... Moi! non, en vérité, lui dis-je , je n’en ai pas.

Volts n’en avez pas ! et il se retira à trois pas, comme s’il eût craint que je ne lui communiquasse la peste; Lafleur, au contraire, avança trois pas avec cette espèce de monvenient que fait une bonne ame pour venir au secours d'une autre... Le bon garçon gagna tout-à-fait mon cœur. Ce seul trait me fitconnaitreson caractère aussi parfaitement que s’il m'avait déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je pouvais me fier entièrement à sa probité et à son attachement...

Mylord ! s’écria l'hôte... mais, se reprenant aussitôt, il changea de ton... Si monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a apparemment des amis à Paris qui peuvent lui en

VOTAGË SEMTIMEMAI-.

procurer un... Je ne connais personne, lui dis-je avec un air imlifl'érent. Hé bien ! monsieur, on ce cas-là, dil-il, vous pouvez vous atlemlre à vous voir fouirer à la Bastille, ou pour le moins au Oliàlelet... üli! dis-je, je ne crains rien : le roi est rempli de bonté;

il ne lait de mal à personne Vous avez

raison , mais cela n'empêchera pourtant pas ijiron ne vous mette à la Bastille demain matin... J'ai loué, repris-je, votre appartement pour un mois, et je ue le quitterai pas avant le temps pour tous les rois de France du monde.

LaQeur vint me dire à l'oreille : Monsieur, mais personne ne peut s'opposer au roi...

Parbleu ! dit l'Iiôte, il Tant avouer que ces messieurs anglais sont des gens bien extraordinaires; et il se retira en grommelant.

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