‹ Œuvres completes de SterneChapitre 33 sur 507 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Trop e«t trop.

Mon oncle Tobie n’eut pas sitôt son plan des fortifications de Namur, qu’il se mit à l’éliidicr avec le plus grand empressement. Il n'y avait rien de plus intéressant pour lui que sa guérison : elle dépendait du calme des passions de son esprit, et il était absolument néce.ssaire qu’il se rendit tellement maître de son sujet, que lorsque l’occasion s’en présenterait, il en pôt parler sans émotion.

Il y donna (piinze jours dans l’application la plus constante. Au bout de ce temps, à

l’aide de quelques explications qui étaient sur la marge, et de rarrhitecliire militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint à donner à ses discours une clarté dont on pouvait être satisfait : ce n’était cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n’étaient pas écoulés, que mon oncle Tobie pl.v nait, pour ainsi dire, sur son sujet. Il aurait pu faire au besoin, et dans le plus grand ordre, l’attaque de la contrescarpe avancée. Plus initié dans l’art que le premier motif qu’il avait eu ne l'exigeait, il pouvait à son gré passi-r la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur l’abbaye de Saisines, revenir sur ses pas, et donner aux eurieiixqui l’écoutaient une relation aussi distincte de chaque opération du siège, que de l’action où il eut l’honneur de recevoir sa blessure à la porte Saint-Micolas.

Blais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient plus âpre à mesure qu’elle se satisfait. C’est ce qu’éprouvait mon oncle ’Tobie. Plus il étudiait sa carte, et plus il prenait de goût à l’étude de l’art. C’était une source délicieuse où il buvait à longs traits, sans cependant pouvoir étancher l’ardeur qui le dévorait. Les fortifications de Mamur ne furent bientôt plus suffisantes. La première année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n’était pas encore entièrement révolue, qu’il ii’y avait peut-être pas une seule ville fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne SC fût procure le plan. Il en lisait les descriptions ; il les comparait et les combinait avec l'histoire des sièges qn’elles avaient soutenus, avec les ouvrages anciens et modernes qui en faisaient la force. Il y avait tant d'aptitude, il s'y portait avec Lant de plaisir, qu’il oubliait sa blessure, son dîner, et jusqu’à lui-même.

Mon oncle ’fobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et de Canatco, traduits de Titalicn. Il se donna Stévinns, Marolis, le chevalierde Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il acheta le maréchal de Vauban, Blondel : il fit enfin une collection si ample d’ouvrages sur l’architecture militaire, que don Quichotte n’avait peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque le curé et le bar-

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bior liront l'inventaire de sa bibliothèque.

Mais tout cela ne suffisait pas. Mon oncle Tobio, dans la troisième année, vers le mois d'août 1G99, jugea qu'il ne pouvait se dispenser de prendre quelque t(ùnture de l'artillerie. Il voulut, comme de raison, puiser ses connaissances dans la source primitive, il lut pour cela les œuvres de 'l'artaglia. 11 passe pour être le premier qui ait découvert qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit ptis une ligue droite. Mon oncle 'fobie voulut donc le lire, et il prouva .1 mon oncle Tobie qu'il était absolument impossible que le boulet conservât cette direction dans toute sa route.

l.a recherche de la vérité est sans fin.

Mon oncle Tobie ne fut pas sitôt convaincu de la route que le boulet ne tenait pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenait. Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle applii'ation. 1/aneien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint ensuite Galilée, puis Toricelli. l.à, par certaines règles géométriques et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivait nue ligne parabolique. Il trouva <|ue le paramétre, ou le côté droit de la section conique de celte ligne, était à la quantité, en raison directe, comme toute la ligue au double de l'angle d’incidence, formé par la culasse sur un plan horizontal, cl que le semi-paramètre... Arrêtez! mou cher oncle ’l'obic, arrêtez ! n'avancez pas un p.as de plus dans ce sentier épineux ! il est hérissé de difficultés; c’est un labyl iullie d'où l’on ne peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne vous jetterait pas la vaine poursuite de cc fantôme qui vous parait si cliarmanl, et que vous appelez la science? O mon oncle ! fuyez, fuycz-le comme un serpcntdangereiix. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre blessure dans l'aine, vous liassiez des nuits eiiLières? que vous vous échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne feiez qu’empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous aiment... VousveiTcz cesser la transpiration insensible r;v *ous serait si salutaire ; vos esprits s’évaporeront, votre force virile s'é|>uisera;

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