CHAPITRE XXXI
Le feo preed.
Un homme qui entend seulement un peu l'art d’écrire , doit voir qu’après l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne m'était plus possible de continuer ma narration. Cc que j'aurais dit eût paru froid, insipide. Aussi ai-je mis fin, surle-champ, à mon chapitre. le n'étais pourtant qu'au milieu de mon histoire ! Mais on n’y ]ierdra rien.
Les écrivains de ma trempe ont un privilège qui leur est cominuu avec les peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourrait rendre le tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal : ils trouvent qu'ils sont plus excusables de nianqttcr à la vérité qu'à sa beauté. Cela souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n’ai fait cette comparaison que pour laisser un peu refroidir mon apostrophe, et je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la comparaison.
Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre et le semi-paramètre de la section conique irritaient trop sa blessure, quitta, avec un peu d'humeur, l’élude de l’artillerie. Mais ne croyez pas que ce fût pour s’abandonner au repos et à l’oisiveté. 11 se livra tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps comprimé.
Mon oncle Tobie, qui, jusqu’alors avait eu pour habitude de cha nger de chemise tous les jours, commença dansce temps à en changer moins régulièrement. Son barbier venait trèssouvent en vain. A peine duniiail-il le temps à sou chirurgien de panser sa blessure. Sun
TMSTRAM SBAitDT.
esprit était si occupé ailieurs, il était si étendu sur d’autres objets, qu'il lui demandait très-rarement comment elle allait: mais l’éclairn'est pas plus prompt; une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas une plus subite explosion. Tout à coup voilà mon oncle Tobie qui commence S soupirer après sagnérison.quise plaint à mon père, qui querelle le chirurgien. 11 l’entend monter un matin aussitôt il ferme ses livres, cache ses iustrumens, et lui reproche avec aigreur la lenteur de son rétablissement. Combien y at-il qné j’en devrais être quitte ! combien de douleurs ! quelle contrainte d’étre obligé de garder ma chambre pendant quatre années entières ! Ah ! sans l’amitié du meilleur des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu’il m’inspire, il y a long-temps que j’aurais succombé à mes malheurs.
Mon père était présent ; et mon oncle mettait tant d’énergie à ses plaintes, que mon père en versa des larmes. C’est ce qu’on n’attendait pas. Mon oncle Tobie n'était pas naturellement éloquent : cela n’en fit que plus d’effet. Le chirurgien en demeura confus. Ce n'est pas que le malade n’eût bien raison de s’impatienter; mais cette impatience était égnlement inattendue. Il y avait quatre ans que le chirurgien le soignait, et jamais il ne lui était échappé, pendant ce temps, le moindre mécontentement ; il avait toujours été la soumission et la patience même.
Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le faire. Mais alors nous triplons de force... Le chirurgien en fut étourdi, et son étonnement augmenta lorsqu’il vit que mon oncle ne finissait pas ses reproches et ses lamentations ; qu’il voulait être guéri sur-le-champ, et que, s’il ne l’était pas, llenverrait chercher le chirurgien du roi pour achever sa besogne.
Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l’homme ! l’envie de respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu l Mon oncle Tobie en était aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il n’était donc pas surprenant qu’il désirât sa guérison, ni qu’il souhalUlt prendre l'air après une si longue captivité. Mais, je vous l’ai déjà dit, rien ne se faisait, rien ne s’opérait dans ma famille
comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avaient sûrement quelque raison particulière. Eh ! oui, sans doute ; mais cela se développera dans le chapitre suivant. J’avoue qu'il sera temps alors de revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle Tobie.