‹ Œuvres completes de SterneChapitre 330 sur 507 · PATISSIER · texte numérisé non relu

PATISSIER

Je n’étais pas à moitié chemin de l’anberge que je changeai d’idée. Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne in’en coûtera jtas davantage de parcourir la ville ; je tirai le cordon, et je dis au cocher de me promener par i|uehiues-unes de ses principales rues. Cela s»?ra bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu’elle n’est pas grande. Elle n’est pas grande ! pardonner-moi, monsieur , elle est fort grande et même fort belle. La plupart des .seigneurs y ont des hôtels. .4 ce mot d’hôtels, je me rappelai aussitôt le comte de B. dont le libraire du quai de Conti m’avait dit

tant de bien Hé ! pourquoi n’irais-je pas

cher, un homme qui a une si haute idée des livres anglais, et des Anglais mêmes? Je lui raconterai mon aventure.... Je changeai donc

d’avis une seconde fois h bien compter,

même, c’était la troisième. J’avais eu d’abord envie d’aller cher madame de R..., me des Saints-Pères; j’avais chargé sa femme de chambre de la prévenir que je me rendrais assurément cher elle. Mais ce n’est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté de la rue un homme qui portait un panier, et paraissait avoir quelque chose il vendre , je dis à Lafleur d’aller lui demander où demeurait le comte de B...

Lafleur revint précipitamment; et, avec un air qui peignait la surprise, il me dit que c’était un chevalier de Saint-Louis qui ven-

tlait des petits pûtés Quel conte ! lui dis-

je, cela est impossible. Je ne puis, monsieur, vous expliquer la raison de ce que j’ai vu , mais cela est; j’ai vu la croix et le ruban rouge^ttaché à la boutonnière J’ai re-

gardé dans le panier, et j’ai vu les petits pfttés qu’il vend ; il est impossible que je me trompe en cela.

Un tel revers dans la vie d’un homme éveille dans une ame sensible un autre prin-

ci|)c que la curiosité Je l’examinai quelque, temps de dedans mon carrosse Plus

je l’examinais, plus je le voyais avec sa croix et son panier, et plus mon esprit et mon coeur

s’échaufTaient Je descendis de la voiture,

et je dirigeai mes pas vers lui.

Il était entouré d’un tablier blanc qui lui tombait au-dessous des genoux. Sa croix pendait au-des.sus de la l>avette. Son panier, rempli de petits pétés , était couvert d’uni! serviette ouvrée. Il y en avait une autre au fuml, et tout cela était si propre, que l’on pouvait acheter ses petits pétés, aussi bien par appétit que par sentiment.

Il ne les offrait à itersonne, mais il se tenait tranquille dans l’eneoignure d’un hôtel, dans l’espoir qu’on viendrait les acheter sans y être sollicité.

Il était égé d’environ cinquante ans

d’une physionomie calme, mais un peu grave. Cela ne me surprit pas... Je m’adressai au panier plutôt qu’a lui. Je levai la serviette et pris un petit pété, en le priant d’un air touché de m’expliquer ce phénomène.

Il me dit en peu de mots qu’il avait passé sa jeunesse dans le service , qu’il y avait mangé un [lotit [latrimoiiie , qu’il avait obtenu une compagnie et la croix ; mais qu’à la conclusion de la dernière paix , son régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d’autres régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification ... 11 se trouvait dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il, sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me faisait pitié; mais il gagna mou estime en achevant ce qu’il avait à me dire.

Le roi est un prince aussi bon que généreux , mais il ne peut récompenser ni soulager tout le monde : mon malheur est de me trouver de ce nombre... Je suis marié... Ma femme que j’aime et qui m’aime, a cru pouvoir mettre à profit le petit talent qu’elle a de faire de la pâtisserie , et j’ai pensé , moi , qu’il n'y avait point de déshonneur à nous préserver tous detix des horreurs de la disette en vendant ce qu’elle fait..,., à moins que la Providence ne nous eût offert un meilleur moyen.

Je priverais les araes sensibles d’un plai-

VOÏAbE SËMIUE.XTAL.

sir, »i j« ne leur rnconUiis pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis , huit ou neuf mois après.

Il SC tenait ordinairement près de la grille du clilleaii. Sa croix attira les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi , et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu’il me l'avait racuntee. Le roi en fut informé. Il sut que c’était un brave officier qui avait eu l’estime de tout son corps , et il mit fin à son [letit commerce , en lui donnant une pension de quinze cents livres.

J’ai racanlè cette anecdote dans l’espoir qu’elle plairait au lecteur ; je le prie de trie permettre, pour ma propre satisfaction , d’en raconter une autre arrive*e à une personne du même état : les deux histoires se donnent jour réciproquement , et ce serait dommage qu’elles fussent séparées.

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