‹ Œuvres completes de SterneChapitre 331 sur 507 · L’ÉPÉE · texte numérisé non relu

L’ÉPÉE

Quand les empires les plus puissans ont leurs époques de décadence , et éprouvent à leur tour les calamites et la misère , je ne m'arrêterai pas à dire les causes qui avaient

insensiblement ruiné la maison d’Fi en

liretagne. Le marquis d’K.... avait lutté avec lieaucoup de fermeté contre les adversités de la fortune : U voulait conserver encore aux yeux du monde quelque reste de l'éclat dont avaient brillé ses ancêtres ; mais les dépenses excessives qu’ils avaient faites , lui en avaient entièrement été les moyens.... Il lui restait bien assez pour le soutien d’une vie obscure mais il avait deux fils qui sem-

blaient lui demander quelque chose de plus , et il croyait qu’ils méritaient un meilleur sort. Ils avaient e.ssayé de la voie des armes ; il en coûtait trop pour parvenir ; l’économie

ne convenait pas à cet état Il n’y avait

donc pour lui qu’une ressource, et c’était le commerce.

Dans toute autre province de France , hormis la Bretagne , c’était flétrir pour toujours la racine du petit arbre que .son orgueil et .son affection voulaient voir reneurir... lleufcuseinont la Bretagne a conservé le privi-

lège de secouer le joug de ce j)réjugé. Il s'en prévaut. Les états étaient assemblés à Bennes ; le marquis en prit occasion de se présenter un jour , suivi de ses deux fils , devant le sénat. Il fit valoir avec, dignité la faveur d’une ancienne loi du duché, qui, quoûpie rarement réclamée, n’en subsistait pas moins dans toute .sa force. Il ôta son épée de son côté. La voici! dit-il, prenez-la; soye/.-en les fidèles dépositaires , jusqu’à ce qu’une • meilleure fortune me mette en éUit de la reprendre et de m’en servir avec honneur.

Le président aecepta rc[)ée... Le marquis s’arrêta quelques momens pour la voir déposer dans les archives de sa maison , et se retira.

Il s’embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique. L'ne application assidue au commerce pendant dix-neuf ou vingt ans, et quelques legs inattendus de bninches éloignées de sa maison, lui rendirent de quoi soutenir s:i noblesse , et il revint chez lui pour réclamer son épée.

J’eus le bonheur de me trouver à Iteuiies le jour de cet événement solennel. C’est ainsique je l’appelle. Quel autre nom pourrait lui donner nn voyageur sentimental ‘f

Le marquis , tenant par la main une épouse respectable, parut avec mo<lcstie au milieu de l’assemblée. Son fils aîné conduistiit sa sœur. Iæ cadet était à côté de sa mère. Ihi mouchoir cachait les larmes de ce bon père.

Iæ silence le plus profond régnait ilaiis toute l’assemblée. Le marquis n'mit sa fianine aux soins de son fils cadet et de sa fille , avança six pas vers le président , et lui redemanda son épée. On la lui rendit. Il ne l'eut pas plus tôt , «pi’il la tira presque toîite

entière hors du fourreau C’était la face

brillante d’un ami qu’il avait perdu de vue depuis quelque temps. Il l’examina attentivement , comme pour s’assurer que c’était la même. Il aperçut un pen de rouille vers la pointe : il la porta plus près de ses yeux , et il me sembla que je vis tomber une larme sur l'endroit rouillé ; je ne pus y être trompé par ce qui suivit.

Je trouverai , dit-il , (]ueli|uc autre moyen pour rôter.

Il la remit ensuite dans li^ fourreau , re-

VOYAUH SËNTIIIEXTAL.

mercia ceux qui en avaient été les depositaires , et se retira avec son épouse , sa lilie et ses deux Gis.

Que je lui enviais ses sensations !

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