‹ Œuvres completes de SterneChapitre 339 sur 507 · LE MYSTÈRE · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE

Un homme qui jugera le cœur humain, ju. géra aisément qu’il m’éuiil impossible de retourner sitôt dans ma chambre : c’eût été passer d’un morceau musical dont le feu avait animé toutes mes affections , à une clé froide... Je restai donc quelque temps sur la porte de l’hôtel, et je m’occupai à examiner les passans et à former sur eux les conjectures que leurs différentes allures me suggéraient; mais un seul objet fixa bientôt toute mon attention , et confondit toute espèce de raisonnement que je pouvais faire sur lui.

C’était un grand homme sec, d’un sérieux philosophique et d’une mine hâlée, qui passait et repassait gravement dans la rue, et n’allait jamais au delà de soixante pas de chaque côté de la porte. Il paraissait avoir à peu près cinquante-deux ans; il avait une petite canne sous le bras... Son habit, sa veste et sa culotte étaient de drap noir, un peu usé, mais encore propre. A sa manière d’ôter son chapeau et d’accoster un grand nombre de passans, je jugeai qu’il demandait l’aumône, et je préparai quelque monnaie pour la lui donncr.quand il s’adresserait à moi en passant; mais il passa sans rien me demander, et cependant ne fit pas six pas sans s’arrêter vis-à-vis d’une petite femme qui venait devant lui J’avais plus l’air de lui donner

qu’elle. A peine eut-il fini, qu’il ôta son chapeau à une autre qui venait par le même chcmin. Un monsieur d’un certain âge avançait lentement, il était suivi d’un jeune

homme fort bien mis 11 les laissa passer

tous deux sans leur rien demander Je

rOTAGE SENTIMENTAt.

restai à l’observer une bonne demi-heure, et il fit pendant ce temps une douzaine de tours en avant et en arrière, en suivant constamment la même conduite.

Il y avait dans cela deux choses bien singulières, et qui me faisaient faire inutilement beaucoup de réflcîxions : c'était de savoir d'abord pourquoi il ne contait son histoire qu’aux femmes; et ensuite quelle espèce d'éloquence il employait pour toucher leurs cœurs, enjiigeant apparemment qu'elle était inutile pour émouvoir ceux des hommes.

Deux autres circonstances me rendaient encore ce mystère plus impénétrable ; l’une, qu'il disait tout bas à chaque femme ce qu'il avait à lui dire, et d’une façon qui avait plutôt l'air d’un secret confié, que d'une demande ; l’autre était qu’il réussissait toujours. Il n'arrêtait pas une seule femme qui ne tirêt sa bourse pour lui donner quelque chose.

J'eus beau réfléchir, je ne pus me former de système pour expliquer ce phénomène.

C'iitait une énigme à m’occuper tout le reste de la soirée, et je me retirai dans ma chambre.

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