‹ Œuvres completes de SterneChapitre 340 sur 507 · LE CAS DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LE CAS DE CONSCIENCE

Mon hôte me suivit, et à peine fut-il entré, qu'il me dit de chercher un autre logement. Pourquoi cela, lui dis-je, mon ami?... Pourquoi?.... N'avez-vous donc pas eu pendant deux heures une jeune fille enfermée avec vous? Cela est contre les règles de ma maison Fort bien ! lui dis-je , et nous nous

quitterons tous bons amis, car la jeune fille n’a point eu de mal... ni moi non plus, cl je

vous laisserai comme je vous ai trouvé

C’en est assez, rcpril-il, pour perdre mon hôtel de réputation... Cela n’est pas équivoque... Voyez, ajouta-t-il, en me montrant

le pied du lit où nous avions été assis

J’avoue que cela avait quelque apparence d’un témoignage; mais mon orgueil ne souffrait pas que j'entrasse en explication avec lui : je lui dis donc de se tranquilliser, de dormir aussi bien que je le ferai cette nuit, et que je le paierais le lendemain malin.

Je ne me serais pas soucié , monsieur, de vous voir une vingtaine de filles... Et je n'ai jamais songé, moi, à en avoir une seule, lui dis-je enrinterrompanl... Pourvu, ajouta-t-il, que c’eût été le matin... Est-ce que la différence des momens du jour met, à Paris , de la différence dans le mal ? Cela en fait beaucoup, monsieur, par rapport à la décence... Je goûte une bonne distinction, et je ne pouvais pas me fûcher bien vivement contre

ce^homme J'avoue , poursuivit-il , qu’il

est nécessaire à un étranger d’avoir la commodité d'acheter des dentelles , de la broderie, des bas de soie..,etcen'est rien, quand une femme qui vend de tout cela vient avec une boite de carton... cela passe... Oh! en CO cas, votre conscience et la mienne sont à l’abri ; car, sur ma foi, elle en avait une, mais je n'y ai pas regardé... Monsieur n'a donc, rien acheté? dit-il. Rien du tout, dis-je. C’est que je vous recommanderais, monsieur, une jeune fille qui vous vendra en conscience. A la bonne heure, mais il faut que je la voie ce soir... Il me lit une profonde révérence, et se retira sans répliquer.

Je vais triompher de cet homme, me disje; mais quel profit en lircrai-je? Je lui ferai voir que ce n’est qu’une amc vile. Et ensuite, ensuite!... J'étais trop près de moi, pour dire que c'était pour l'amour des autres... Je n’avais point de bonne réponse à me faire à cette question... Il y avait plus de mauvaise humeur que de principe dans mon projet... et il me déplaisait même avant de l’exécuter.

Une jeune grisette entra quelques minutes

après, avec une boite de dentelles Elle

vient bien inutilement, me dis-je, je n’.achèlerai certainement rien.

Elle voulait me faire tout voir Mais il

était diffuàle de me montrer quelque chose qui me plût. Cependant elle ne faisait pas semblant de s’apercevoir de mon indifférence. Son petit magasin était ouvert, et elle en étala toutes les dentelles à mes yeux, les déplia et les replia l’une après l’antre avec beaucoup de patience et de douceur. Il ne Icmait qu’à moi d’.achcter ou de ne point acheter; elle me laissait le tout pour le prix

ÏOVAGE SRMUIENTAI.

que je voudrais lui en donner. La [lauvre créature semblait avoir (grande envie de gagner quelques sons, et fit tout ce qu elle put pour vaincre mon obstination... Le jeu de scs grâces était cependant plus animé par un air naïf et caressant , que par l'art.

S'il n'y a pas dans l'Iiommc un fonds de complaisance et de bonté qui le rend dupe , tant pis. .Mon cœur s'amollit, et ma dernière résolution se changea aussi facilement que la première... Pourquoi punir quelqu'un d»la faute des autres'/ Si tu es tributaire de ce tyran d'hôte, me disais-je en fixant la jeune marchande , je plains ton sort.

Je n'aurais eu que quelques louis dans ma bourse, que je ne l'aurais pas renvoyée sans en dépenser trois... Je lui pris une paire de manchettes.

L'hôte va partager son profit avec elle... yu'importe? je n'ai fait que payer, comme tant d'autres ont fait avant moi , pour une action qu'ils n'ont pu commettre , ou même en avoir l'idée.

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