‹ Œuvres completes de SterneChapitre 344 sur 507 · LE FRAGMENT · texte numérisé non relu

LE FRAGMENT

Or, comme la femme du notaire disputait sur ce point un peu trop vivement avec le notaire , je voudrais, 'dit le notaire, en mettant bas son parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire pour prendre acte de tout ceci.

Uue feriez-vous alors? dit-elle en se le-

vant précipitamment... I-a femme du notaire était une petite femme vaine et colérique... Et le notaire, pour éviter une scène, jugea à profios de répondre avec douceur... J'irais, dit-il, au lit... Vous pouvez aller au diable, dit la femme du notaire.

Or, il n'y avait qu'un lit d.ans tout l'appartement, parce que ce n'est pas la mode à Paris d'avoir plusieurs chambres qui en soient garnies; et le notaire, qui ne se souciait pas de coucher avec une femme qui venait de l'envoyer au diable, prit son chapeau, sa canne, son manteau, et sortit de la maison. La nuit était pluvieuse et venteuse, et il marchait mal à son aise vers le Pont- Neuf.

De tous les ponts qui ont jamais été faits, ceux qui ont passé sur le Pont-Neuf doivent avouer que c'est le pont le plus beau, le plus noble , le plus magnifique, le mieux éclairé, le plus long, le plus large qui ail jamais joint deux côtés de rivière sur la surface du globe.

A ce Irait , on dirait que l’auteur du fragment n'était pat Françait.

Le seul reproche que les théologiens, les docteurs de Sorbonne et tous les casuistes fassent à ce pont , c'est que, s'il fait du vent à Paris , il n'y a point d’endroit où l'un blasphème plus souvent la nature à l'occasion de ce météore. . . et cela est vrai, mes bons amis: il y soufDc si vigoureusement, il vous y hous- |>ille avec des bouffées si subites et si fortes , que de cinquante personnes qui le passent, il n'y en a pas une qui ne coure le risque de se voir enlever ou de montrer quelque chose.

Le pauvre notaire , qui avait à garantir son chapeau d'accident, appuya dessus le bout de sa canne: mais, comme il passait en ce moment auprès du la sentinelle, le bout de sa canne , en la levant , attrapa la corne du chapeau delà sentinelle, et le vent, qui n’avait presque plus rien à faire, emporta le chapeau dans la rivière.

C’est un coup de vent, dit en l’attrapant un bacholcur qui se trouvait là.

La sentinelle était un gascon. Il devint furieux, releva sa moustache et mit son arquebuse en joue.

Dans ce temps-là on ne faisait partir les

VOYAOk semtixbxtal.

arquebuses que |iar le secours d'une mèche, l.c vent, qui fait des clioses bien plus étranges , avait éteint la lanterne de papier d'une vieille femme , et la vieille femme avait emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer... Cela donna le temps au sang du gascon de se refroidir , et de faire tourner l'aventure plus avantageusement pour lui... Il courut après le nutaire et se saisit de son castor. C'est un coup de vent, dit-il , pour rendre sa capture aussi légitime que celle du bachüteur.

Le pauvre notaire passa le pont sans rien dire ; mais arrivé dans la rue Dauphine , il se mil à déplorer son sort.

Qucje suis malheureux! disait-il. Serai-je donc toute ma vie le jouet des orages , des tempêtes et du vent'? Étais-je né pour entendre toutes les injures, les imprécations qu'on vomit sans cesse contre mes confrères et contre moi'? Ma destinée était-elle donc de me voir forcé par les foudres de l'Église à contracter un mariage avec une femme qui est pire qu'une furie? d'être chassé de chez moi par des vents domestiques, et dépouillé de mon castor par ceux du pont? Mc voilà tète nue , et à la merci des bourrasques d'une nuit pluvieuse et orageuse , et du flux et reflux des accidens qui l'accompagnent. Où aller? où passer la nuit? quel vent au moins, dans les trente-deux points du compas, poussera chez moi les pratiques de mes confrères?

Le notaire se plaignait ainsi , lorsqu’il entendit du fond d'une allée obscure une voix qui criait à quelqu'un d’aller chercher le notaire le plus proche... Or , le notaire qui se

trouvait là se crut le notaire désigné Il

entra dans l'allée , et s'y enfonça jusqu'à une petite porte qu’il trouva ouverte. Là , il entra dans une grand'salle , et une vieille servante l'introduisit dans une chambre encore plus grande , où il y avait pour tous meubles une longue pertuisanc, une cuirasse , une vieille épée rouillée et une bandoulière , qui étaient suspendues à des clous en quatre endroits dilférens le long du mur.

Un vieux personnage , autrefois gentilhomme . et qui l'était encore , en supposant que l’adversité et la misère ne llélrisseiil pas

la noblesse , était couché dans un lit à moitié entouré de rideaux , la tète appuyée sur sa main en guise de chevet... Il y avait une petite table tout auprès du lit , et sur la petite table, une cliaiidclle qui éclairait tout l'ap- (lartement. On avait placé la seule chaise qu'il y eût près de la table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoirc et une feuille ou deux de papier qu'il mit sur la taille... Il exprima du coton de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tète baissée au-dessus de son papier , il attendait , d'une oreille attentive , que le gentilhomme lui dictât son testament.

Hélas ! monsieur le notaire , dit le gentilhomme , je n'ai rien à donner qui puisse seulement payer les frais de mon testament , si ce n’est mon histoire.... Et je vousavoueque je ne mourrais pas tranquillement si je ne

l’avais léguée au public Je vous lègue à

vous , qui allez l'écrire , les profits qui pourront vous en revenir... C'est une histoire si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle fera la fortune de votre maison.... Le notaire, dont l'encre éUiit séchée , en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les événemens de ma vie ! s’écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et les mains vers le ciel , 6 toi dont la main m’a conduit , à travers ce labyrinthe d'aventures étranges jusqu'à cette scène de désolation , aide la mémoire fautive d’un homme infirme et affligé... dirige ma langue par l’esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui ne soit déjà écrit dans ce livre invisible qui doit me condamner ou m'absoudre ! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle pour voir si rien ne s'opposerait à la netteté de son écriture.

Cette histoire , monsieur le notaire ', ajouta le moribond , réveillera toutes les sensations de la nature Elle affligera les cœurs hu-

mains. Les âmes les plus dures , les plus cruelles en seront émues de compassion.

Le notaire brûlait d'impatience de la commencer ; il reprit de l’encre pour la troisième fois , et le moribond , en se tournant de soncèté, lui dit : Ecrivez, monsieur le notaire , et le notaire écrivit ce qui suit.

VOTAGE SENTIMENTAL.

OÙ csl le reste? dis-je à Lefleur, qui entra eu ce nioment d.ans nin cliainlire.

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