LE COMPAGNON DE VOYAGE
Le malheureux inconnu, tout en déplorant la mort de son ami , oubliait sa propre sûreté : comme j’aperçus quelques hommes à cheval , à une certaine distance, je conjecturai qu’ayant eu peut-être connaissance du duel qui devait avoir lieu , ils venaient à la recherche des combattans : je le conjurai de monter dans ma chaise, afin de gagner Paris, avec toute la promptitude possible. Il pouvait s’y tenir caché jusqu’à ce que son affaire
VOÏAGF. SEJrTHIEXTAI..
culcté an-angoc, ou,, si elle prenait une mauvaise tournure , il s’écliapperail et passerait en pays étrauger.
Mes remontrances eurent leur effet , et , avec quelques instances de plus , j'obtins de lui que nous ferions route ensemble. ■
Quand nous eûmes fait environ une lieue, je remarquai que ses pleurs étaient moins abondans, sa poitrine moins agitée, tout son cxlcrieiir plus tranquille. Nous u'avious pas encore ouvert la bouche depuis que nous étions entrés dans la voiture. Voyant qu’il n'était pas éloigné de me raconter la cause de sou malheur, je l’en priai poliment, et sans importunité: il y consentit.
L’IIISfOIRE.
Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement de Languedoc. Ayant fini mes études , je vins passer queh)ues mois à Paris, où je me liai avec un gentilhomme un peu plus jeune que moi. Il était d'une famille distinguée , et devait hériter d'une fortune considérable. Ses parens l'avaieut envoyé à Paris , autant pour perfectionner son éilueation , que pour l'éloigner d'une jeune demoiselle d’un rang inférieur au sien , dont il paraissait très-<‘pris.
Il me révéla sa passion pour cette jeune personne qui avj'il, disait-il , fait tant d'impression sur son cœur , que le temps ni l’al)sence ne pourraient en effacer son iinagechérie. Il entretenait avec elle une correspondance très-suivie. Les lettres de la demoiselle semblaient respirer le plus tendre retour. Il me consulta sur ce qu'il devait faire , et je lui donnai les conseils que je jugeai les meilleurs; je ne prétendis pas le guérir de» son amour : sa maîtresse , à rentemlrc , était belle comme Vénus, et si l’on peut se prendre de passion (faprès un portrait [x^iiit par un admirateur aussi brûlant , celui qu'il m’en faisiiit était bien propre à exciter toutes les émotions de la tendresse. J'applaudis donc il son choix ; et comme nous pensions :ibso- Inment fun comme l'amrc , que la fortune et la grandeur ne pouvaient rien, (|uand elles se trouvent en opposition avec le bonheur,
nous regardions comme le plus grand de tous les maux la tyrannie des parens qui forcent leurs enfans à se, marier contre leur inclination.
Sur ces entrefaites je reçus une lettre de mon père qui me rappelait dans mon pays. Comme son ordre était très-positif, et n’était accompagné d'aucune raison , je craignais que quelques-unes de mes petites galanteries ( car c’est un mal auquel il est impossible d’échapper dans un pays comme Paris) ne fussent parvenues à sa connaissance , je me disposai donc à partir , et fis tristement mes préparatifs. Mon chagrin n'étaitquetrop bien fondé. Les derniers fonds qn'on m'avait fait p.asscr devaient durer trois mois : le premier à peine fini, je n'avais plus rien. Il m’était im[>ossible de voyager sans argent ; mais mon généreux ami me prévint dauscette occasion. Il m’offrit une petite boite qu’il me pria de garder pour famour de lui.
L’ayant ouverte, j’y trouvai une leltiv! de change à vue sur un banquier; la somme était plus (|ue suffisante |xmr mes frais de ,foute.
Comme il ne laissait jamais échapper foecasioii d'écrire à sa chère Angélique , je lui demandai une lettre pour elle : car elle demeurait dans le voisinage de mou pè-re. Je me chargeai aussi de lui porter le portrait de son amant , |>eint par un artiste des plus célèbres de Paris , et garni d'uu riche entourage de brillans : elle devait le porter eu bracelet.