MARIE
A monan ivéc à Moulins, je demandai des nouvelles de cette infortunée , et j'appris qu'elleavait rendu le derniersoupir, dix jours après relui où je l'avais vue. Je m'informai de la place où elle avait été enten’ée, et je m’y transportai : mais pas nne pierre qui dist; où elle repose. Néanmoins, voyant un es|vace de terre qui avait été fraîchement remuée, je n'eus pas de peine à trouver sa tombe. J’y payai le tribut dù à sa vertu, et je lui accordai une larme.
Ilclas! aine si douce, tu es partie! mais c'est pour aller te ranger parmi ces anges dont tu étais une image sur la terre. Ta coupe d'infortunes était pleine, trop pleine, et elle s'est répandue dans l'éternité. La touriiieute de la vie s'est convertie pour toi en un calme plein de douceurs.
LE POINT «'llONNECR.
Après avoirrenduces honneurs aux mânes de .Marie, je remontai dans ma chaise, et me laissai aller au ül de mes pensées sur le bonheur et le malheur de l'espèce humaine : je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis d'épées. J'ordonnai au postillon de s’arrêter, I et mettant pied à terre, j’allai vers l'eiid-.'oit
VOYAGK SF.NTIMF.XTAL. 351
il'où le bruit parait. C’éail un petit bois qui louchait à la roule. J’eus de la peine à yaiTiver.parcc que le chemin qui y conduisait cail tortueux et malaisé.
Le premier objet qui se présena à ma vue fut un beau jeune homme qui me parut expirant d'une blessuie qu’il venait de recevoir d’un autre homme qui n’eail guère plus 5gé, et qui pleurait sur lui, tenant dans sa . main une épée encore fumante. Je restai quelques insans immobile île frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avait été la cause de ce condial sanglant : on ne me répondit que par un uoiivcaii torrent de larmes.
A la fin, essuyant les pleurs dont s<>s joues étaient baignées , le malheureux me dit en soupirant: • Mon honneur, monsieur, m’a forcé à une action que ma conscience condamnait : mais je n’ai pas écouté la voix de ma conscience : en déchirant le sein de mon ami, j’ai percé mon propre coeur; cl la blessure est profonde: je n’en guérirai jamais!» Ses transports de douleur recommencèrent.
Quel est donc ce fantôme, honneur! qui. plonge un fer homicide dans ce sein où l'on voudrait verser du baume? Traître ! perfide ! lu inarclies tète levée sous l’habit de la coutume , ou plutôt de la mode ridicule qui , formée par le caprice , est devenue une loi , un code de lois, inconnu à nos ancêtres, inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire était donc réservé pour ce siècle do luxe, de lumières cl de raffinement , pour le .séjour dos Muscs, pour la résidence des Grâces!
LA RECONNAISSAKCE.
FRAGUEMT.
I.a reconnaissance est un fruit qui ne peut venir que sur l’arbre de la bienfaisance : avec une origine aussi noble, une origine céleste , la reconnaissance est uéeessairement une vertu parfaite.
Pour moi, dit Muliifarius Secundut, je n’hésiterai pas à la placer à la tète de toutes les autres vertus; d’autant plus que le ’l'oiit- Puissanl lui-même n’en exige p:is d’autres
de nous : elle est la source de toutes celles qui sont nécessaires pour le salut.
l.esp.aienseux-mèmesfaisaientun si grand cas de celle venu, qu’ils avaient imaginé en son honneur trois divinités, sous le nom de Grâces, qu’ils nommaient Thalic, Aglaé et huphroshic. Ces trois déesses présidaient à la reconnaissance; un avait jngéqu’iine seule ne suffisait pas pour honorer une vertu si rare. Il faut observer que les poètes les ont représentées nues, pour faire comprendre que , lorsqu’il s’agit de bienlaisancc et de reconnaissance, nous devons agir avec la plus grande sincérité , et sans le moindre déguisement. Elles étaient peintes en vestales, cl dans la fleur de la jeunesse, pour faire senlirqne les bons offices doivent toujours être réccus dans notre mémoire, et que notre reconnaissance ne doit jamais s'affaiblir ou plier sous le poids du temps, et que nous devons chercher toutes les occasions de témoigner combien nous sommes sensibles aux bienfaits que nous avons reçus. On leur donnait une figure douce et riante pour signifier la joie que nous éprouvons quand nous exprimons les obligations que nous avons. Leur nombre éuiit fixé à trois, pour montrer que la reconnaissance doit être trois fois plus grande que le bienfait : elles .se tenaient toutes trois par la main, pour faire voir que les services cl la gratitude doivent être inséparables.
Voila ce que nous ont appris ces païens que nous damnons. Chrétiens ! souvenezvous que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez votre supériorité pai' vos vertus.