‹ Œuvres completes de SterneChapitre 364 sur 507 · L’ENTREVUE · texte numérisé non relu

L’ENTREVUE

Le dîner était servi , et la joie éclatait sur tous les visages, excepté sur celui de ma prétendue : je l’attribuai à sa modestie et au trouble qu’avait dû lui causer mon apparition soudaine. Je saisis la première occasion favorable où je me trouvai seul avec elle , pour lui déclarer mes senlimeus , et l’instruire de l’impression profonde qu’elle avait faite sur mon cœur.

Cette occasion se présenta bientôt après le dincr. En nous promenant dans le jardin, nous nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie , dans un petit bois que la nature, dans un de scs momens de galté , semblait avoir réservé pour servir de retraite aux amans. • Madame, lui dis-je, après la déclaration que nous avons entendue, et la démarche concertée entre votre père et le mien, je me flatte que ce n’est pas vous offenser que de vous dire que rien ne manquerait à ma félicité, que je serais le plus heureux des hommes si j’apprenais de votre bouche que l’alliance qui se prépare a votre agrément, comme elle parait avoir celui de toutes les personnes qui nous entourent, üli ! dite$-iemui, mon ange , diles-moi que ce n’est pas malgré vous que vous deviendrez mon épouse. Faites-moi du moins espérer que j’aurai une petite part dans votre affection. Vous servir avec empressement , m’étudier constamment à vous plaire , fera l’occupation de toute ma vie. »

« Monsieur , me réi)ondit-clle , votre ex- ( teneur annonce une noble franchise : vous I détestez , j’en suis sûre, le mensonge et t la troni|>eric. Si je disais que je pourrai « vous aimer un jour , je vous tromperais : I c’est impossible. •

< Ciel ! qu’ai-jc entendu !.. impossible de « m’aimer I Ai-je donc une forme si hideuse? t Suis-je donc un monstre? La nature m’af t-elle jeté dans un moule si grossier , que f je sois un objet de dégoût , d'horreurpour

< la plus belle , la plus aimable des créatuc res? S’il en est ainsi.... i

< Non, monsieur; vous êtes injuste en- « vers la nature, injuste envers vous-même.

< Vous avez une figure aimable , une taille f élégante , un extérieur agréable , embelli € encore de tous les charmes de l’art; mais c telle est ma cruelle destinée. > Ici un torrent de larmes lui coupa la parole.

< Oh ! madame, lui dis-je, en tombant à € ses genoux, je vous en conjure, écoulez I la prière du plus ardent de vos adorateurs. « Ce n’est pas parce que les ordres d’un père « semblent me donner un litre à votre main.

• Je ne veux la devoir qu’à vous-même.

• Mais , je vous en conjure , permettez-moi

VOÏACF. SE^TIMEM'.II..

3Si

< <1(! m'rfrum i- à la morilcr ; pci iiicltcz-nioi t (le vous coiivainere de la léaliKî de ma I passion , aussi ardonlc qu'elle csl insur- ■ monlable. >

Dieu ! quel fut mon étonnement , lorsque , en proférant ces dernières paroles , j'aperçus mon ami, l’ami que j’honorais, se précipiter de derrière le Losejuet , en tirant son é|)ce. « l.âdie ! s’éeria-t-il , lu paieras la trahison. >

La dame s’é'laut ('(vauouie, il remit son ('•pée dans le fourreau pour voler à son secours : on la remporta dans la maison , et il m’ordonna de le suivre. Je le suivis , ne sachant pas comment j’avais pu l’oITenser , ni par quel enchantement il se trouvait dans la maison de mon père , tandisque je le croyais a Paris : pendant que nous nous rendions à la forêt , il s’expliqua en ces termes :

« Monsieur , j’ai ct(! instruit de votre per-

• fidic peu d'heures après que vous fûtes

• parti de Paris, et, quoique vous eussiez « pris soin de me cacher le sujet de votre 4 voyage , le soir même il n’était question

< que de votre mariage dans toute la ville.

4 J’envoyai aussitôt chercher des chevaux 4 de poste , et comme vous voyez , je suis 4 arrive encore à temps pour rompre votre 4 union avec Angélique. i

c Angélique ! m’écriai-je. Dieu sait si vo- 4 Ire accusation, vos reproches sont ihjus- 4 les : j'ignorais que cette demoiselle fût 4 Angélique.!

4 Subterfuge puéril ! répondit-il , et bon ,

4 tout an plus , pour en imposer è un fou ,

4 ou à un sol. Il me faut une autre salisfac- 4 lion. Avez-vous remis ma lettre et mon 4 |xirlrail? !

4 Non, cela m’a été impossible. >

4 lAche ! lèche! Non : tu trouvais qu’il 4 était plus sage de travailler pour toi-mè- 4 me. J’ai entendu tout ce que tu ns dit ; il 4 est donc inutile que lu ajoutes le mensonge 4 à la perfidie. •

Ce fut en vain que. je demandai à lui prouver mon innocence , que je promis de reiioiicer à toutes m(!S prétentions sur Angéli- (pie, et de voyager dans les conlrt'cs les plus éloignées, afin de l'oidilicr: il fut inexoraiilc. Je ne pus jamais parvenir à lid per.siia- *

der que je ne l'avais pas trompé à Paris ; que j’avais ignoré <pi’Angélique fi'it la personne à la(|uelle j’adressais iu((S voeux ; en un mol , nous arrivâniesà l'endroit où vous nous avez trouvés ; et là , malgré toute ma répiignaucc; , je fus obligé de me défendre , a(>rès m’étre entendu traiter à plusieurs reprises de lâche , d’infàme, de poltron : vous savez le reste. Ainsi parla mon compagnon de voyage , et ses larmes recommencèrent à couler.

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