‹ Œuvres completes de SterneChapitre 369 sur 507 · LA FILLE D’OPÉRA · texte numérisé non relu

LA FILLE D’OPÉRA

J’ai toujours eu pour maxime que les biens de ce monde n’ont de valeur que par l’usage qu’on en fait. J'avais dans ma poche denx paires de gants d’amour que j’avais à peine essayés. Voyant que vous n’étiez pas encore arrivé, mon cher Eugène, je me rendis à l’Opéra, et j’y vis mademoiselle Lacour danser à ravir. J’étais au parterre, et de ma place je découvris les plus jolies jambes du monde : je doute qu’il en soit sorti d’aussi parfaites de dessous le ciseau de Protogènes ou de Praxitèle. Ce fut un sujet de conversation entre l’abbé de M... et moi. L’abbé me promit de me présenter à cette aimable danseuse, et me tint parole. Au sortir du spectacle, je conduisis mademoiselle Lacour è son carrosse, et j’eus l’honneur de lui donner la main pour y monter. Sachant que j’étais Anglais, elle serra la mienne d’un manière si afTectuense, que je sentis l’émanation passer du bout de mes doigts à mon cœur, avec une rapidité qu’il est plus aisé d’imaginer que de décrire.

Elle nous donna un petit souper très-élégant, et l’abbé se retira promptement, après avoir bu un verre de vin seulement. La conversation avait dé] à pris une tournure galante et tendre, je m’étendais sur la félicité sentimentale, et sur les charmes de l’amour platonique; la belle m'interrompit par un éclat

de rire, en me disant; « Je vous avoue que je ne suis pas du tout pour votre système , et que je préfère la pratique à toute cette belle théorie. >

Dans toute autre circonstance une doctrine aussi grossière dans la bouche d’une femme m’aurait dégoûté : mais je me sentais disposé dans ce moment û la gaité, et je lui versai une rasade, en disant : Vive la bagatelle! Je lui Gs voir ma nouvelle emplette, et lui demandai si elle me trouvait bien à la mo<le. Elle me tépondit que la forme en était me.squine, quoique les gants fussent à la grecque : et elle me recommanda d’en avoir tou jours è la mousquetaire.

Comme nous Gnissions cet intéressant sujet, on annonça Sir Thomas G... ; le domestique essaya d’ouvrir la porte, mais, éprouvant quelque résistance, car le verrou, je ne sais par quel hasard, se trouvait en dedans, le pauvre garçon en fut plus confus que nousmêmes. Comme ils’imaginait que le chevalier étau sur ses talons, il n’osa pas se rctourneipour l’instruire de ce qui se passait; il glissa par le trou de la serrure cet avis: « Madame, le chevalier est là. • I.es gants d’amour cependant étaient en jeu, et ils coulaient avec plus d’aisance sous ses doigts que sous ceux de la marchande elle-même. C’était dans l’instant même où je l’avais amenée à convenir que mes gants allaient bien, que ce maudit avis vint déconcerter l’expérience que nous allions faire de la noble invention du duc. • Cachet-voui tttta le lit >, me dit mademoiselle Lacour.

Jamais homme d’église se trouva-t-il dans une situation plus pitoyablc?SirThomasG... n’aurait pas été très-satisfait peut-être d’y trouver ce pauvre Yorick: mais le chevalier était sans inquiétude: mademoiselle Lacour lui avait persuadé qu’elle ne voyait pas d’autre homme que lui ; et, pour prouver à la belle qu’il la croyait, tous les dimanches matin il lui glissait dans la main cent louis d’or.

J’aurais moins souffert cependant, si ma retraite précipitée dans la chambre à coucher n’avait pas rendu ma position presque insupportable. Mon rival, sans s’en douter, triomphait au-dessus de ma tète, et j’éuis réduit forcément à jouer le rôle de Mercure,

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avec (uus ses ilesagréiiiens, en dépit do mes gants.

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