‹ Œuvres completes de SterneChapitre 392 sur 507 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

TOntCK A ÉLtZA.

Ah ! plût à Dieu qu'il vous fût possible, mon Éliza , de différer d'une année votre voyage dans les Indes!... car je suis assuré dans mon cœur que ton mari u'a jamais pu fixer un temps si précis pour ton départ.

Je crains que M. B*" n’ait un peu exagéré... je n'aime plus cet homme; son aspect me tue... Si quelque mal allait t'arriver, de quoi n'aurait-il pas à répondre? J'ignore quel est au monde l'étre qui méritât plus de pitié, ou que je pourrais hair davantage... Il serait un monstre à mes yeux.... Oh ! plus qu'un monstre... Mais, Éliza, compte sur moi; que l'idée de tes enfans ne soit pas un souci de plus pour toi.. Je serai le père de tes enfans.

Hais, Éliza, si tu es si malade encore.... songe à ne retourner dans l'Inde que dans un an... Écrivez à votre mari.... exposez-lui la vérité de votre situation... S'il est l'homme généreux et tendre que vous m'avez annoncé en lui,... je crois qu'il sera le premier à louer votre conduite. On m'a dit que toute sa répugnance pour vous laisser vivre en Angletcn'c, ne provient que de l'idée qu'il a mal-

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heureusement conçue que vous pourriez faire des dettes à son insu, qu’il serait obligé de payer... Quelle crainte !... Est-il possible qu'une créature aussi céleste que vous l’étes, soit sacrifiée à quelques cents livres de plus ou de moins?.,. Misérables considérations !... O mon Éliza ! si je le pouvais décemment , je voudrais le dédommager jusqu’au moindre sou de toute la dépense que tu as pu lui

causer! Avec joie, je lui céderais les

moyens que j’ai de subsister... J’engagerais mes bénéfices , et ne me réserverais que les trésors dont le ciel a fourni ma tête pour ma subsistance future.

Vous devez beaucoup, je l’avoue, à votre mari... Vous devez quelque chose aux apparences et à l’opinion des hommes; mais, Kliza , croyez-moi , vous devez bien autant à vous-méme... Quittez Déal et la mer, si vous continuez d'étre malade; je serai gratuitement votre médecin... Vous ne seriez pas la première de votre sexe que j'aurais traitée avec succès...

Je ferai venir ma femme et ma fille ; elles pourront vous conduire , et chercher avec vous la santé à Montpellier, aux eaux de Barrége , à Spa , partout où vous voudrez... Elles suivront tes directions, ïiliza, et tu pourras faire des parties de plaisir dans tel coin du monde où ta fantaisie voudra te mener... Nous irons pécher ensemble sur les bords de l’Arno; nous nous égarerons dans les rians et fleuris labyrinthes de ses vallées; et alors tu pourras, comme je fai déjà entendu une ou deux fois, de ta voix douce et flexible, nous chanter : Je suit perdue, je suit perdue..., mais nous te retrouverons , mon Éliza.

Vous rappelez-vous l'ordonnance de votre médecin?... Je m’en souviens bien, elle était telle que la mienne... i Faites un exercice « modéré; allez respirer l’air pur du midi * de la France , ou celui encore plus doux < du pays de Naples... Associez-vous pour la « routequclquesamis honnèteset tendres...* Homme sensible ! il pénétrait dans vos pensées ;... il savait combien la médecine serait trompeuse et vaine pour une femme dont le mal n’a pris sa source que dans les aiflictions de famé. Je crains bien, chère Éliza, que

vous ne deviez avoir confiance qu’au temps seul : puisse-t-il vous donner la santé, à vous qui méritez les faveurs de la charmante déesse , par vos vœux enthousiastes envers elle !

Je vous révère , Éliza , pour avoir gardé dans le secret certaines choses qui , dévoilées, auraient fait votre éloge Il y a une

certaine dignité dans la vénérable affliction qui refuse d’appeler à elle la consolation et

la pitié Vous avez très-bien soutenu ce

caractère , et je commence à croire , amie aimable et philosophe , que vous avez autant de vertus que la veuve de mon oncle Tobie. Mon intention n’est pas d'insinuer par-là que mon opinion n’est pas mieux fondée que la sienne le fut sur celles de madame AVadman; et je ne crois pas possible à un Trim de me convaincre qu’elle est également en défaut; je suis sûr que tant qu'il me restera une ombre de raison, cela ne sera pas.

En |>arlant de veuves,... je vous en prie , Éliza, si vous l'étes jamais , ne songez pas à vous donner à quelque riche Nabab,. . . parce que j'ai dessein de vous épouser. Ma femme ne peut vivre longtemps; elle a déjà parcouru en vain toutes les provinces de France, et je ne connais pas de femme que j’aimasse

mieux que vous pour la remplacer Il est

vrai que ma constitution me rend vieux de plus de quatre-vingt-quinze ans, et vous n’en

avez que vingt-cinq l.a dilTérence est

grande; mais je tâcherai de compenser le défaut de jeunesse par l’esprit et la bonne

humeur Swift n’aima jamais sa Stella,

Scarron sa Maintenon, ou Waller sa Sacharissa, comme je voudrais t’aimer et te chanter, 6 femme de mon choix ! Tous ces noms, quelque fameux qu’ils soient, disparaîtraient

devant le tien, Éliza Mandez-moi que

vous approuvez ma proposition, et que, semblable à celte maîtresse dont parle le Spectateur, vous aimeriez mieux chausser la pantoufle d’un vieux homme , que de vous

unir au gai et jeune voluptueux Adieu !

ma Simplicia.

Je suis tout à vous ,

TniSTRAU.

li'vORICK A KLIZA.

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