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LETTRE XX

ÉLIZA A TORICK.

Hon-tcndre Tristram ,

Je voudrais faire pour vous tout ce qui dépendrait de moi , tout ce qui serait renfermé dans les bornes de mon devoir... mais il m'est impossible de différer mon voyage... Les ordres que j'ai reçus sont irrévocables, et je dois me soumettre.

M. B n’exagère rien; je me trouve

beaucoup mieux; et mes enfans, je l'espère, ne seront pas orphelins; mais je vous remercie de votre générosité... Je suis sensible autant qu'on peut l'être à l'élan de votre ame en leur faveur.

L'on vous a trompé sur 1e caractère de mon mari... il n'est pas si parcimonieux que vous l'imaginez ; et , s'il ne s'agissait que de la dépense, je pourrais respirer longtemps encore l'air de l'Europe Des considéra-

tions plus tendres le forcent de presser mon retour dans l'Inde... Soyez sûr que je ne suis pas sacriGée à des vues d'intérêt.

Vous avouez que je dois beaucoup û mon mari... je ne suis que les suggestions de mon devoir pour acquitter cette dette... la dette la plus sacrée que je connaisse, et contractée de lu manière la plus solennelle.

J'avoue que quelque égard que l’on doive

à l'opinion publique les apparences et

cette opinion respectable me retiendraient bien peu , si les circonstances me permettaient de quitter Déal pour aller rendre ce que je dois à l’amitié.

Vous serez toujours mon médecin, mais non pour la santé du corps. Abandonnez ce

soin a ceux qui en font leur occupation

Laisscz-leur faire leurs observations et leurs prétendues recherches pour s’engraisser des angoisses et des tourmens d’un pauvre malade... Que mon Yorick prenne pour lui la noble tâche de prescrire des ordonnances pour mon esprit, et de guérir les maux de l’ame... C'est un emploi dans lequel on ne lient l’égaler, et auquel le ciel semble l'avoir narticulièrement destiné . en lui donnant la

faculté d'amollir et de fondre la dureté et l'insensibilité du monde corrompu.

Que ta Glle et ta femme soient mieux occupées qu'à promener les douleurs de ton Indienne ! Puissent-elles partager long-

temps ton bonheur domestique ! Si elles sentent comme je sens, elles regardent sans doute comme chose facile et agréable tout ce qui peut te consoler et te plaire.

Je ne puis plus être de l'avis des médecins, quant au changement d’air et de lieu... Je l’ai essayé sans succès d'un bout du globe

à l’autre bout Si leur remède était bon,

l'air de l’Angleterre et ta conversation auraient eu plus d'effet que l’air de France ou de Naples ; mais il m'est impossible d'Iiabiter ces lieux-ci plus longtemps.

Les peines de l’ame, produites par une trop grande sensibilité , et une bien faible constitution... voilà , je crois, un ensemble auquel les observations des plus habiles médecins tenteraient en vain de remédier.

Si je dois exciter la compassion de quelqu’un, que ce soit la tienne... cependant je ne voudrais pas que tu pusses jamais sentir de la pitié pour rien.

Ton recur est si bon , si tendre , que si tu avais sujet de plaindre quelqu’un, je suis sûre que ton ame serait bien plus affectée

que celle de l'objet de ta sensibilité

Je voudrais qu'il n'y eût que les cœurs de pierre qui pussent avoir de la pitié, et ils eu sont incapables.

Votre gallé ne vous abandonne point

Vous me demandez, si jamais je deviens veuve (le ciel éloigne cet instant !), si je donnerai ma main a quelque riche Nabab.

Je crois que je ne donnerai plus jamais

ma main parce que je crains que mon

cœur ne puisse aller avec elle... mais quant aux Nababs , je les méprise tous.

Ces âmes, qui se sont baignées dans le sang pour acquérir il'immenses richesses ou du pouvoir, ont-elles quelque rapport avec l'ame d'Kliza'/ La sensible Indienne d’Yorick peut-elle supporter l'idée d'aucune espèce d'union avec les meurtriers de ses

frères? Non.... que plutèt la honte et la

misère soient mon partage.

Je méprise les richesses, comme la source

LETTRES

commune ctfunesle du luxe et de l’orgueil... L’or n’est utile et bon que dans les mains de la vertu , lorsqu’elle les étend pour soulager !

les malheureux ou lorsque l’humanité,

d’un œil tendre et inquiet, cherche la cabane du pauvre, pour y verser son superflu, pour ordonner h la larme qui tremble dans l’œil de la douleur , de se changer en expression de joie, et de couler le long d’une joue qui commence à sourire de reconnaissance.

Oui, mon Braminc, si j’étais veuve et

si lu étais libre , je crois que je te donnerais ma main de préférence à aucun homme vivant... Je m’unirais à ton aroe... Je m’unirais à mon ami , à mon bon génie.

Eh! qu’importe la dilTérence des années?

l’ame qui marche vers l’immortalité est toujours jeune ; et ton anie , j’en suis sûre , a plus de vigueur que celle du commun des hommes.

Un grand poète a dit : '

c On ne peut assigner de cause certaine « à l’amour : ce rapport n’existe pas sur le • visage, mais dans l’amc des amans. >

Rapsodie û part... J’espère que mistress St ne survivra pas à ce beau projet d’u-

nion... Vous dites quelle n’a plus rien à espérer des provinces de France Tant

mieux... Elle obtiendra la santé de son air natal û bien meilleur marché.

Ceptmdant ton ûgc ne serait point un obstacle à notre union , et le soin de délier ta pantoufle me serait plus agréable que les attentions que pourrait avoir pour moi un jeune homme ardent et volage; mais je ne veux

point que mistress St puisse voir tout

ceci pour l’amour de ta paix domestique.

Je quille la plaisanterie... et je suis bien sincèrement, bien sérieusement, avec la plus grande pureté d’alTcction , ton immuable

ÉuzA.

P. S. Mon cœur battra d’impatience pour

une réponse Soyez prompt à calmer scs

battemens.

• DrvJcn.

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