‹ Œuvres completes de SterneChapitre 397 sur 507 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Cotnoold, If 8 loAl 1764.

Je suis affligé de votre chute ; puisse-t-elle être la dernière que vousferezdans cc monde! A mesure que je forme cc voeu , mon cœur

LKTTIIES.

pousse un profuiul soupir; cl je crois, mon ami, que vous ne te lirez pas sans qu'il vous en échappe un autre.

Hélas ! hélas ! mon pauvre garçon , vous êtes né avec des talons qui pourraient vous mener loin; mais, .si j'en crois mes pressentimens, vous avez un cœur qui vous empêchera toujours de percer : ce n’est pas, vous le savez, que je le soupçonne d'aucune chose basse ou rampante ; mais je tremble qu’au lieu de vous élever au-dessus de l’orage, vous ne vous soumettiez tranquillement à ses fureurs ; je crains qu'ensiiiu* vous ne preniez le parti de vous confuter dans quelque humble réduit, content d’y passer votre vie, et perdu pour la société.

De quel cblé souflle le vent? Je n’en sais rien : je ne me sens pas même disposé à aller jusqu'à ma fenêtre, d’où peut-être je verrais passer un nuage qui m’en avertirait. Je suis ■ci sur mes genoux, ou pour mieux dire, sur mon cœur, traitant une matière toujours accompagnée d’idées ariligcantcs. Je sais que vous ne ferez tort a personne, mais je crains que vous ne vous en fassiez à vous-même. J'ai une connaissance secrète de quclqnes circonstances que vous ne m’avez jamais communiquées, cl qui ont alarmé ma tendresse pour vous, non par elles -mêmes, mais par l'idée qu’elles me forcent de prendre de votre inclination et des légères nuances de votre caractère. Si vous ne venez bientôt me voir, je prendrai des ailes un beau matin et je volerai chez vous; mais je préférerais que vous vinssiez ici ; car je désire que nous soyons seuls. En un mot, je voudrais être votre Mentor, ne fùl-ce que pour un pauvre petit mors. Soyez le mien le reste de l'année, et même jusqu'à la fin de mes jours, si cela vous plaît.

Mon cher ami, je ne prétends pas amortir, par un narcotique, celte sensibilité naliirelle pour laquelle je vous aime , ni cette bouillante imagination qui prêle une grâce si intéressante à lajeunes.se polie, mais je désire bien sincèrement vous apprendre à ne pas trop rechercher le monde , et à ne pas vouloir lui plaire plus qu'il ne le mérite. Cependant, ne pensez pas, je vous prie, que je veuille plonger mon jeune Télémaque dans

une méCancc aveugle et absolue. Ix>in de vous une passion aussi lâche et aussi vile ! je vous jetterais plutôt dans les bras de Calypto , afin , du moins , que quelques instans de plaisir fussent mêlés à vos peines; mais entre se fier à tout le monde et ne se fier à personne , on trouve sur la roule un point difficile à saisir; et je connais si bien la cane, que je puis mettre le doigt dessus, et vous y conduire sans tâtonner. Je pourrai, je crois, vous donner tant de bonnes raisons , que vous n'hesiterez point à marcher dans cette voie. Je vous y accompagnerai, et, si vous le permettez , je vous servirai de ciccrone. Je désire donc beaucoup de vous voir , cl de jaser avec vous sur cet objet, ainsi que sur bien d’autres.

Quantà votre incommodité actuelle, qu’elle ne vous inquiète point; vous pouvez, sans nul inconvénient, arriver à |>clites journées : je me charge d’être votre garde-malade, voli'e chirurgien, de faire chauffer tons les soirs votre verjus, d'en éluver votre foulure, et de disserter comme un docteur. Diles-moi donc, je vous prie, le jour où je pourrai vous trouver à York? En attendant, cl toujours, puisse la bonne Providence veiller sur vous! tel est le vœu sincère de

Votre affectionné , etc.

LE'ITRE V.

A w. c...., écuyer.

Merercdi Min.

Vous trouverez, au lieu de moi, celle lettre d'Hewit; car j'ai attrapé, je ne sais comment, un très-violent rhume, et je ne puis aller. Comme je voudrais, s’il était possible, vous recevoir avec mes meilleurs yeux , et vous faire le meilleur accueil, je me ménage une sorte de rétablissement pour votre arrivée : cependant la toux ne me laisse aucun relâche, et, dans ce moment, j'ai la voix si enrouée, qu’à peine puis-je me faire entendre de l'autre côté de ma table.

Celle esiiècc de phthisie me conduira tôt

LETTRBS.

on lard dans mun dernier gîte , loin de ce triste monde, et peut-être, mon cher ami, plus têt que nous no pouvons le penser, vous ni moi. Vous direz, sans doute, qu’il faut que je sois bien mélancolique mui-ménie , pour écrire d'une manière aussi grave; mais, sachant très-bien que la mort se sert du cette maudite toux pour miner ma pauvremachine, ce n'est pas là le cas de plaisanter. A la vérité, j'aime le rire et le divertissement autant qu’ame qui vive, mais je ne m’accoutume pas à l’idée d’étre un des figurans de la dame des morts d’/loliein. D’ailleurs, ma route est bien avancée; autant vaut dire qu’elle est Pinie, puisque plus de la moitié de mun temps se passe à tousser. Il est bien incivil : que disje? il est, ma foi , bien lâche à ce coepiin de temps, de m’enlever les esprits avec lesquels je l’ai tué tant de fois!

Ce n’est pas tout. J’ai encore quarante volumes à écrire; je les ai annoncés de la manière la plus positive ; j’en ai pris l’engagement avec vous et avec moi. Cepeudant, si je ne puis me ravoir de ma maigreur anatomique, comment tiendrai-je ma parole d’auteur, d’honnête homme, et, ce qui est d’une bien plus grande importance, ma parole d’ami? ce n’est pas une besogne susceptible d'être faite par procureur : quand je nommerais cinquante exécuteurs testamentaires, en J joignant encore un régiment d'administrateurs et de substituts : ils auraient beau prendre la plume et se mettre à l’ouvrage , ils n’opéreraient jamais comme moi.

Mais comme mon imagination galope !

comme je me laisse entraîner au courant de ma plume ! Je suis à cent lieues de l’idée qui voltigeait devant moi lorsque j'ai commencé ma lettre. Je me surprends encore ici dans mon tort : en effet , quel chemin n’y a-t-il pas de la tombe de mon grand-père à la mienne! et c'est pourtant à la sienne que j’aurais désiré vous conduire !

Je sais très-bien que , quoique vous ayez une foulure au pied, vous ne sauriez passer par York sans foun'cr la tête dans sa cathédrale, et vous donner le temps de faire le peu de réflexions qu’un tel bâtiment est propre à inspirer : lors donc que vous y serez, dites au bedeau de vous couduirc a lu tombe de

rarchcvêqiic Sterne : c’est le même dont vous avez vu le portrait à Cambridge, et dont vous vous plaisiez à dire que lu ressemblance éudt frappante avec moi : vous trouverez celte même ressemblance dans la statue de marbre qui relève ce monument. Si je mourais dans ce coin du monde, je ne serais pas lüché d’être déposé dans cette partie de l’église, pour y dormir de mon dernier sommeil à côté de mon pieux ancêtre.

C’était un bon prélat et un honuêlc homme. Si ce qu’on dit de nous deux est vrai, ce que je désire par rapport à lui, mais non pas relativement à moi, je n’ai pas la moitié de scs vertus. Pour me servir d'une expression échappée à table à l'un di; ses successeurs: < M es idées sont quch| uefois trop désordonnées pour un homme qui est dans les ordres. > Cependant, quoique je ne tienne pas le haut bout à l'assemblée du clergé de monseigneur, dans le particulier , il me traite on ne peut pas plus cordialement.

Après-demain je compte vous endirasser à ma porte: en attendant, mun cher ami, que Dieu vous bénisse ! Et toujours

Votre très-alfeclionué, etc.

LE'i rnE VI.

Coiwoald, Isodi uutin.

Je vous pardonnerai vos délais , s'il est vrai, comme on me l’a dit, qu’avec votre jambe malade, vous reposez .actuellement sur un sopha,dans le salon de mistress. Un ajoute que votre thé, votre café, sont préparés par scs deux aimables filles, dont f une a des charmes sullisans |>our les trois Grâces; qu’elles vous chantent des duo et accompagnent leur voix céleste des sons mélodieux de la harpe; tandis que, couché sur le d;imas, vous avez l’air de régner sur ce petit monde de raison cl de beauté qui vous entoure.

C’est tout au plus , mon bon ami , s’il y a quaraiiU-'huit heures que vous connaissez les aimables personnes dont la société vous ravit

LETTRES

et VOUS eucliiiiitc. Je ne fais celte observation que poui' avoir le plaisir de vous en faire une autre, c’cst-ù-dirc que vous avez appris Tart vraiment consolant de vous mettre à votre aise avec les dignes gens, lorsque vous avez le bonheur de les rencontrer. Vanité à part, je puis réclamer riiouneur de vous avoir donné pour maxime que, la vie étant si courte, il faut se dépôclicrde former les liens tendres et heureux qui rcmbellissent. C'est une misérable perle de temps, un soin vil et méprisable, que de prendre, l'un à l'égard de l'autre, les mêmes précautions qu'un usurier qui, pour prêter moins dessus, cherche une paille dans un diamant qu'on lui donne en gage. Non, si vous rencontrez un cœur digne d'habiter avec le vôtre, et si vous vous sentez réellement vous-même susceptible d'une pareille union , la chose peut être arrangée en cinq heures tout aussi bien ipi'en cinq années.

Salut, ô aimable sympathie! toi qui peux rapprocher deux cœurs, les confondre l'iin dans l'autre, et cimenter à Jamais cette union que la nature avait préparée par une heurense conformité de goûts et d'inclinations! Garrick m’a écrit un pot-pourri de Ictlrc. J'ai beau la soumettre à tous mes procédés chimiques, je ne puis en extraire un scnl atome sympathique. Je suis cependant joyeux de trouver l’occasion de lui faire une courte réponse, afin de pouvoir adresser un long poH-»cn'p/iim à sa rara tpota.

J’aime Garrick sur le théâtre plus (pie rien au monde, excepté madame Garrick hors du théâtre; et s'il était nn cœur oit je voulusse obtenir une place, ce serait certainement celui de cette femme incomparable; mais je suisnn trop grand pécheur pour approcher de tant de perfection ; c’est assez pour moi de baiser humblement le seuil de la |H>rte : qtt'il me soit du moins permis d’y faire une géniiHcxion, et d'adresser de loin mon oraison jaculatoire.

iJepuis une vingtaine d'années, je me demande souvent à ipioi peut aboutir cet esprit d'idolâtrie qui me rumciic toujours aux pieds des belles , et si , après avoir eu dans mon jeune temps nne jeune fille pour aplatir mon oreiller , je ne ponrrai.s pas en trouver

une dans mes vieux jours pour me donner mes pantoufles; mais je n'ai pas besoin de m’inquiéter, ni de vous inquiéter vou.s-même de ces sortes de conjectures, car je sens bien qu'il ne me reste pas assez de vie pour en faire l’essai.

Je reçois à l’instant une lettre de votre aimable hôtesse, qui est déterminée à ne vous laisser partir que lorsqitcj'irai vous chercher. Demain donc , vers midi , je vous embrasserai, vous, elle, et les demoiselles.

Je suU très-cordialement votre, etc.

UCTTllE Vil.

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