LETTRE XX
A écuycT.
DitiMnvbc ju »utt .
N'iiiiagincz pas, mon cher, et ne souffrez pas, je vous prie, qu'aucun esprit froid et iiiéthotliipie vous persuade que la semiâitilé csi un mal. Vous n'avez pas eu à vous plaindre de vous en être rapporté à moi sur d'autres objets. Vous pouvez donc m'en croire lorsque je dis que la sensibilité est un des premiers biens de la vie et le plus bel ornement de l'homme.
Vous ne vous expliquez pas entièrement avec moi; ce qui, par parenthèse, n'est pas ü-ès-joli de votre part ; mais, d'après le contenu du votre lettre, que j'ai maintenant sous les yeux, je suppose que vous avez été dupe de quelque personnage artificieux: je suis même tenté de croire qu'il s'agit de quelque
adroiic C ; et que, plein du tour qu'on
vous a joué, l'esprit piqué, l'amour-propre eu alarmes, vous voulez, permettez-moi de vous le dire, <]ue votre sensibilité soit la victime de votre humeur. Et ce ([u'il y a de pire encore, c'est (lue vous m'écrivez toinnie si vous vous croyiez réellement de sang-l'roid,
dans toutes les prétendues observations (pie vous m'adressez ù ce sujet.
Soyez bien sûr, mon cher ami, que si je ne regardais les sentimensque renfeype votre dernière lettre comme l'effet d'un moment de délire ; si je pouvais me |iersuader que vous les eussiez écrits dans un temps de calme et de réflexion, je vous croirais |>erdii sans retour, et je bannirais toute espérance devons voir jamais parvenir à quelque chose de grand et de sublime.
J'allais presque vous dire, et pourquoi ne le l'erais-je pas? qu'il y aune sorte deijiipelic aimable qui l'emporte autant sur la lourde précaution de la sagesse du monde, que le son de la basse sur celui d'un âne qui brait de raiitre côté de ma |ialis$ade.
Si j’entendais quelqu'un se glorifier de n'avoir jamais été dupe, je craindrais l’on que, daus un temps ou un autre, il ne fournit l'occasion de le regarder comme une ame basse et un plat co(]uin.
Cette doctrine vous paraîtra fort étrange ; mais, quoi qu'il en suit, je ne rougis |kis de l’adopter, yiie diriez-vous d'un homme (|iii nescraitni humain, ni généreux, ni confiant'' Ce que vous en diriez, je le conçois; vous penseriez ipi'iin tel homme est propre aux trahisons, aux pièges, aux rapines. Cependant la duperie, la fraude, nommcz-les comme il vous plaira, sont cuntinuellemem aux trousses des vertus dont nous venons de parler; elles les suivent comme leur ombre. Semblable à tous les autres biens de ce monde, la vertu, quoique le plus précieux de tous, est cependant d'une nature mixte; ses iiiconvéniens, si toutefois ils méritent ce nom, forment la base sur laquelle reposent l’iin portance de ses fonctions et la supériorité de son essence.
La sensibilité se montre souvent sons une apparence de folie ; mais sa folie est aimable; ce n'est pas que j’approuve ses excès, ou l’olMiissancc aveugle à l'impiilsiou (|uiles produit: cependant j’embrasser.ds de bon c(cur celui qui ôterait son manteau du dessus scs ('paules pour eu envelop|)er un malheureux qui grelotte et (pii u a rien |Hiur se couvrir.
La ilisai'lwn est une (pialité liien froide,
LITTRBS.
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je ne serais pourlaiU pas rûcliô que vous en eussiez assez pour diriger votre sensibilité sur des objets convenables, mais ne l'étendez pas plus loin; un pas de plus pourrait vous être funeste; il serait possible qu’il arrêtât la source vivifiante de toute vertu; cette source qui, j'en suis sAr, ne cessera pas de couler dans votre ame, et ne souffrira pas qu'une mortelle aridité vous dessèche le cœur.
En effet, la sensibilité est la mère de toutes ces impressions délicieuses qui donnent une couleur plus brillante à nos joies, et nous font verser des larmes de ravissement. Des hommes plus sages que moi pourront vous instruire sur cette matière, et vous dire combien elle mérite d'occuper notre pensée.
Je vous laisse donc à vos propres méditations. Je leur souhaite une heureuse issue, ainsi qu'à tout ce que vous entreprendrez, et suis bien véritablement
Votre très-affectionné, etc.
LETTRE XXL
fine d« Bo&d, jeo«li malin.
Vous voulez donc bien, mon cher ami, vous fâcher contre les journalistes? Je n'ai ]ias à beaucoup près cette complaisance ; mais, comme ce n'est que pour moi que vous prenez de l'humeur, je vous en fais, ainsi (|ue je dois, mille et mille rcmcrctmcns.
Je ne sais en vérité pas à qui je suis redevable d'un aussi généreux service. Je serais fort embarrassé de dire si je le dois à toute la société, ou au morosisme de quelque individu. Je n'ai jamais fait pour cela la moindre perquisition. Après tout, qu'en résulterait-il? Voudrais-je leur donner dans mes écrits l'immortalité qu'ils ne trouveront jamais dans les leurs? Ltiissons lesunes braire comme il leur plaît: je traiterai leurs seigneuries à ma manière, comme elles le méritent, et cette manière leur plaira nioin.s qu'aucune autre.
Il existe une malheureuse classe de gens qui cherchent continuellement à faire de la (leine à ceux qui valent mieux qu'eux; mais ma coutume a toujours été de ne pas me formaliser des éclaboussures qu'on jette sur mon habit ; car elles n'en ont jamais passé la doublure , surtout celles qu’ont lancées cette envie, cette ignorance et ces caractères pervers qui se trouvent à une aussi grande distance de mes écrits.
Je me réjouis pour vingt bonnes raisons que je vous déduirai dans la suite, de ce que Londres se trouve sur votre chemin, entre le comté d’Oxford et Suffolk ; et l’une de ces raisons, je vais vous la dire maintenant : c'est que vous pouvez m’être d'un très-grand secours ; je désirerais donc que vous vous disposassiez à me rendre un bon office, si je ne savais fort bien que vous êtes toujours prêt à le faire.
1,a ville est si déserte, que, quoique j'y sois depuis vingt-quatre heures, je n'ai vu que trois personnes de connaissance ; F oote, au spectacle ; sir Charles Davers, au café de Saint-James, et Williams qui, comme un oiseau de passage, prenait son vol pour Brigthelmstone, où l'on m'a dit qu’il fait sa cour à une femme charmante, avec tout le succès que ses amis peuvent lui souhaiter.
L'unique chose qu’on pouvait désirer à nos courses d'York, était de se trouver dans la salle du bal, et non en rase campagne. La pluie ne voulut jamais se prêter aux divertissemens de la course ; elle déchaîna contre eux tous les réservoirs du ciel. Ce contretemps n’influa point sur les autres amnsemens; leur gaîté n'en fut pasdn tout altérée. J’avais promis à certaine personne que vous y seriez, et vous m'êtes redevable de quelques reproches que j'ai essuyés pour vous.
Quoique je ne vous aie pas encore parlé de ma santé, je ne me porte pas bien du tout ; et, si l’hiver me surprend dans ce pays-ci, je ne verrai jamaisd'autre printemps : c'est donc pour m’en aller vers le midi que je vous prie d'an-iver promptement de l’ouest.
Hélas! hélas! mon ami, je commence à sentir que toute ma force s'épuise dans ces luttes annuelles avec cette parque maudite qui sait tout aussi bien que moi que, malgré
LETTRES
mes eflorts, elle finira par nous batlre tous : en effet, elle a déjà brisé la visière de mon casqne ; et la pointe de ma lance n'est plus ce qu'elle était autrefois ; mais, tant que le ciel voudra bien me laisser la vie, j’attends aussi de sa bonté la force nécessaire pour en tolérer les peines; et j'espère qu'il me conservera» jusqu'au dernier soupir cette sensibilité pour tout ce qui est bon et lionuète ; car, lorsqu’elle possède entièrement notre amc , je pense qu’elle forme un ample correctif à la grande somme de nos erreurs.
Croyez donc que je serai sensible à votre amitié tant que je pourrai l’étrc à quelque chose; et j'ai tout lieu de mcfiattcr que vous m'aimerez, non seulement jusqu’à mon dernier jour, mais qu’encore, après ma mort, vous garderez la mémoire de
Votre toujours fidèle et aiîectionné, etc.