‹ Œuvres completes de SterneChapitre 421 sur 507 · A LADY C...H · texte numérisé non relu

A LADY C...H

Samedi à midi.

Mc voilà maintenant devant mon bureau, prêta écrire: faudra-t-il qu’entre la quarante et la quarante-cinquième année de ma vie, je me permette encore une indiscrétion? Je m'en rapporte à vous, madame, et vous laisse , s'il vous plaît , le soin d'imaginer le reste. Voyez s'il me convient , dans cet âge avancé, de m’adresser aux charmes qui ré-

LETTRES

siillent de l'heurcusc combinaison de la jeunesse et de la beauté.

Si vous regarder ceci comme irès-présomptuenx , je renoncerai à ces beautés du printemps de la vie , pour ne m’attacher qu’aux qualités de tous les temps , dont le charme durable a le pouvoir d’crTacer les rides et demétaroorplioser les cheveux blancs en boucles de jais. Vous réunissez ce double mérite , madame; et , partout où j’ai entendu prononcer votre nom , j’ai vu qu’on vous l’accordait généralement : je ne me souviens pas même qu’on ait jamais accompagné votre élt^e d’aucune de ces espèces de niau que l’envie sait placer à propos pour jeter du louche sur ce qu’il y a de plus parfait.

Mais , tandis que , par une sorte de miracle , vous subjuguez l’envie , et la forcez à vous respecter , il est possible que quclqiic- Ibis vous encouragiez involonüiircment ses attaques sur d’autres. Pour ma part rien n’est plus certain ; on est jaloux de moi jusqu’è la vengeance , quand on sait la manière gracieuse dont vous avez accueilli ma demande : mais , en pareille occasion , l’envie , loin de flétrir mes lauriers , ne fait qu’y ajouter un nouveau lustre: c’est une cicatrice glorieuse dont je suis aussi 6er qu’un héros patriote peut l’ètre de la sienne.

Hais pour me renfermer dans mon sujet , souffrez , madame , que je vous remercie le plus cordialement de m’avoir permis de solliciter l’honneur de votre protection; car je n’entreprendrai point de vous remercier de me l’avoir accordée , c’est une chose qui n’est pas en mon pouvoir : mes lèvres et ma plume regardent comme impossible de rendre tout ce que mon cœur seut en pareille occasion. Peut-être un jour quelqu’un de la famille de Shandy sera-t-il assez éloquent pour vous offrir on hommage qui ne peut dans ce moment trouver d’expression équivalente à son énergie: telle est la position

Du plus fidèle , du plus obéissant , cl du plus humble de vus serviteurs , etc.

tld

LETTRE XXXVl.

Mercredi, apret oraf heure* do *Mr« et D'eUnt pai trop bi«o.

Je conviens , mon cher ami , que la fename est un animal timide ; mais dans certaines positions , les animaux de ce caractère sont plus dangereux que ceux que la nature a doués d’un courage supérieur. Je vous conseille donc , sans parler de mille autres raisons , de faire en sorte de n’avoir jamais de femme pour ennemie : ce n’est pas que je vous suppose capable d’offenser le sexe le plus aimable ; au contraire , je vous crois plus propre et plus disposé que tout autre à lui plaire et à lui être utile; et c’est peut-être à cause de cela même que je vous avertis de ne pas vous attirer sa colère ; car j’ai plus (T une fois observé chez vous do la disposition à concentrer toutes vos affections dans un cercle particulier , vous inquiétant fort peu des autres; et, relativement aux femmes, c’est manquer i toutes celles qui ne se trouvent point comprises dans la classe privilégiée.

il y a quelque chose d’aimable , peut-être même quelque chose de noble dans le motif d'une pareille conduite ; mais elle est trop délicate pour un monde tel que le nôtre ; car quoique la vie y soit courte , on peut cependant vivre assez pour s’apercevoir des inconvéniens et des disgrâces de celle méthode. Celui qui s’attache uniquement à un objet , ou même à un petit nombre , peut se trouver bientôt délaisse par reffcl de l’ingratitude , du caprice ou de la mort ; et il sc présente de mauvaise grâce , quand la nécessité le force de chercher ailleurs une tendresse et une société qu’il a d’abord paru dédaigner.

Si une petite société d’amis choisis pouvait avoir la certitude de ne pas se dissoudre et de descendre à la fois dans la même tombe, votre théorie actuelle ne formerait pas seulement un système galant, il serait encore doux et praticable; ce|>endant, mon cher

i.rmiBs.

ami, coin no poiil pasi'iro; ot, vivre seul cpianil nos amis no sont pins, oe n'ost qu'une vie (le mort, qui me parait bien plus triste qu'une mort réelle.

Mais, pour revenir à mon sujet , la femme est un animal timide; et, laissant de rôté loutc autre' considération, je suis sûr, d’après la générosité de votre caractère, que vous ne clicrclierez jamais à faire de la peine a aucune. En clTet, je ne découvre aucune situation possible qui puisse justifier un mauvais procédé envers les femmes. Car, soyer. sûr, et je puis là-dessus vous citer ma propre expérience , dont je ne suis pas médiocrement fier; soyez sûr qu'une passion exclusive pour un individu du sexe , quelles que puissent en être les perfections, si elle vous rend indifférent envers les autres, soyez sûr , dis-je, que cette passion ne fera jamais eomplètenient votre bonheur; elle pourra vous donner quelques momeus très-courts d'un ravissement tumultueux, après quoi, sorti de ce délire, vous vous trouverez en hutte à toutes les peines d'un esprit inquiet et chagrin.

bes femmes exigent au moins des attentions; elles les regardent comme un droit di‘ naissance dont les sociétés polies ont gratifié leur sexe; et, quand on les en prive, elles ont certainement lieu de s'en plaindre, et elles le font : il n’en est aucune qui ne soit dis|iosée à se venger; ce qui prouve qu'elles ne veulent nullement être méprisées. 11 serait très-fàcheux pour moi d'entendre dire dans un cercle de femmes, que mon ami est d'un caractère singulier, bizarre, insocial, désagréable, etc.; et je crois que , s’il l’entendait lui-même, ce portrait ne l’amuserait pas. Je ne prétends pas toutefois, et je vois bien que vous ne me supposez point une erreur aussi grossière, je ne prétends pas qu’il faille avoir pour toutes les mêmes égards ; ceci est bien loin de mon .système; moi» il’im autre côté , je soutiens qu'il ne faut pas tes négliger toutes pour une sente, car il est rare que l’affection d’une seule puisse dédommager de l’inimitié des autres. Ti'en aimez qu'une, si cela vous plaît, et autant (|u'il vous plaira, mais soyez agréable à toutes.

A travers une haie de femmes , l'amour peut vous conduire sûrement à celle qui possède votre cœur, sans que vous déchiriez le falbala d’aucune. Le temps de saluer toutes celles (|ue vous rencontrez sur la route , fait que vous arrivez un peu moins vite aux genoux de la plus chérie; mais, si je ne me trompe, pendant cet intervalle, votre sensibilité s'élève par degrés à ce haut ton de ravissement que vous devez éprouver en vous y précipitant.

Nous avons tous assez d’ennemis, mon cher, par le cours inévitable des événemens humains, sans en accroître le nombre en négligeant les plus simples devoirs de la vie civile.

En outre , pour pénétrer plus avant dans votre cœur, permettez-moi de vous faire observer que la charité et l’humanité qui, par parenthèse, ne font qu'une même chose, sont regardées comme la basedes qualitésqui constituent ce qu’on appelle un homme bien né. Si vous contractiez donc l'habitude de négliger la dernière, vous courriez le risque de vous voir refuser l'autre, que vous considérez comme l'ornement le plus précieux du caractère de l'homme, et je suis persuadé que cette imputation vous blesserait au vif.

Vous pouvez appeler tout cela des bagatelles; mais, mon cher enfant, ne les négligez pas : car, croyez-moi, les bagatelles sont souvent d’une grande importance dans les différentes positions de la vie.

Vous vous êtes plu fréquemment à me dire, en manière d’éloge, que, dafis mes narrations, j’étais naturel jusqu’à la minutie. En effet , lorsque je parle de tirer un mouchoir blanc pour essuyer une larme sur la joue d’une belle afOigée , ou d'attacher une épingle à une pelottc , etc., je suis bien supérieur à tout autre écrivain! Appliquezvous donc, je vous prie, cette observation à vous-même , et procurez-moi l'occasion de vous rendre éloge pour éloge. Tel est le vœu sincère de votre ami.

Et sur ce , Dieu vous bénisse , et dirige vos meilleurs sentimens aux meilleures fins.

Je suis votre très-affectionné, etc.

La claqucttc du facteur me dit que je n'ai

LITTRES.

pas le temps de relire ma lettre ; mais je garantis à nos deux cœurs qu'il n’y a rien dont l’un ou l'autre ait à rougir.

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