A MADAME V
Landt matm.
Quand tout le monde , ma belle dame , se porte en foule dans les jardins pour entendre la musique des fusées et des pétards , et voir l'air éclairé par des feux d’arliflee , je suis bien flatté, délicieusement flatté, que vous vouliez bien vous coutenter d'errer nonchalamment avec moi dans le Rcnelagli vide, et que vous joigniez à cette complaisance celle de me faire entendre les sons enchanteurs de votre voix qui fut sans doute formée pour les chérubins. Comment avezvous pu l'acquérir? Je n'en sais rien; il n’entre pas même dans mon plan d'en faire la recherche; je suis toujours charmé de trouver une émanation de l'autre monde dans quelque coin de celui-ci : n’importe d’où elle vienne, mais principalement lorsqu’elle se manifeste par l’entremise d’un organe féminin, l’efTct en doit être plus puissant, parce qu’il est toujours plus délicieux.
Maintenant, après cette légère effusion de ■non esprit, qui peut-être est un peu plus terrestre qu'il ne devrait l’être, j’espère que vous ne trouverez pas mauvais que je vous prie de m'excuser si , conformément à l’engagement que j'en avais pris, je ne me rends pas ce soir à votre salon de compagnie : le fait est que mon rhume m'a saisi si violemment à la gorge , que, quoique je pusse entendre votre voix, il me serait impossible de vous dire l'effet qu'elle produirait sur mon cœur. A peine puis-je me faire entendre quand je demande mon gruau.
Par la longue connaissance que j'ai de ma machine valétudinaire , je me trouve maintenant au fait de toutes ses allures ; je prévois qu'il faudra que je la ménage pendant une semaine au moins, pour pouvoir en
faire usage une journée, l'outerois , dimanche prochain, je compte que je pourrai m'envelopper dans mon manteau, et mefairc voiturer dans votre appartement, où j'es|)ère que j'aurai assez de voix pour vous assurer de l'estime sincère et de l'admiration que je sens pour vous, soit que je puisse vous le dire, soit que je ne le puisse pas. Les rhumes et les catarrhes peuvent nouer la langue; mais le cœur est au-dessus des petits inconvéniens de sa prison , et quelque jour il leur échapiiera tout-à-lait. Jusqu'à cette é()oquc, je vous demande la permission d'être toujours Le plus fidèle , le plus obéissant cl hplus humble de vos serviteurs, etc.
LETTRE XXXVni
DtaiJUCbc 48 M<i( .
Le monde met si peu île différence entre le pauvre en esprit elle pauvre en fortune, sur dix il y en a neuf, même sur ceiit, qiiatrcvingtHlix-neuf qui se ressemblent si bien , qu'en pratiquant les vertus du premier, on est généralement sûr d’acquérir tout le crédit, ou plutût le discrédit du second.
Peu de personnes, mon cher, ont le tact assez fin pour discerner dans les caractères les différentes nuances qui les disliugiienl; et, je suis lûclié de le dire, mais il y en aura toujours très-peu (|ui seront assez huinains pour SC faire un devoir d'employer leur discernement U connaître lu cœur.
Cette modération de caractère, qui toujours est la compagne du mérite ré'el , se concilie l'amitié du petit nombre; mais, en même temps, elle est propre à être non seulement la dupe, mais le mépris de lu multitude. On suppose que celui qui n’étend pas au loin ses prétentions, n'en a aucune , ou du moins que des circonsLanccs honteuses l'empêchent de les annoncer. L’ignorant , le présomptueux, le suffisant, ne croiront jamais que l’homme modeste puisse avoir le moindre mérite. Comme ils ne portent que des
LETTRES
Ilübilstiv (tlinqu.ini, ils ii'oxaniincnlpassi 1rs aut^(^s en ont de iiirilleiirr qiialilc : ce qui , par purenllièsR, est assez naturel.
Les mcchans n’imagiuenl point qu’on ait assez de conscience ou de vertu pour ne pas se servir de scs talons quand leur exercice ne s’accorde point avec l’Iionnèteté ; si un les emploie sans éclat, ils suuiKDniient toujours quelque motif artificieux ou bas; de manière i|ue l’homme modeste et pieux n’a que trèspeu de chances pour ce qu'un appelle dans le monde lionne furtiinc ; eu effet, chrétieniiemcnt parlant, on ne lui promet que bien peu de chose dans cette courte vie; de pareilles vertus se proposent des récompenses plus durables à la fin des siècles : c’est dans cette espérance qu’ils placent leur cuiisolalioii et leurs plaisirs. Hélas! sans cette esimraiice, eomment pourraient-ils supporter une liiiile de circonstances fâcheuses qui pèsent continuellement sur eux, et qui chassent le sourire pour y substituer les larmes?
Un vient in’inlerrumpre ; sans quoi je présume qu’au lieu d’une lettre, voiisalliez avoir un scrinoii ; mais c’est un soir de dimanche, et f>ar conséquent, avec un Dieu cous bcnisse.'je finirai panne dire
Votre affectionné, etc.
LETTUK XXMX.
Sjin^ili ta twir.
Je viens , mou ami , d’avoir une autre at- Laqiie, et, quoique j’en sois remis en grande partie, elle m’a du moins averti d’une chose, ipiiest,qiic si je suis assez téméraire pour hasarder de passer l’hiver à Londres, je ne verrai jamais d’autre printemps *.
Mais il en sera ce qu’il |xpurra; ma famille éuint maintenant en Angleterre, et moi , me pro|H>sant de publier mon Voijagc saitimenlul qui, je le pense avec vous, sera le plus ré-
* It mmmil en efl'cl le |)i'ititcin|is suivant, iKins | sou ip|>arlCIUL'lll, I UO tloutl, I
pandii de mes ouvrages , je ne vois pas trop comment il me serait possible de contrarier mes intérêts, mes affections et ma vanité, au point de tourner ma figure vers le sud avant le mois de mars. Si j’arrive à cette époque, je pense que j’en imposerai à la mort pour sept ou huit mois de plus : alors je pourrai la laisser dans les brouillards, et me sauver dans les lieux où je l’ai bravée si souvent, (|ii’il est à présumer qu'elle ne voudra pas ni'y relancer encore. Cette idée réjouit mes esprits : ce n’est pas, croyez-moi, que la mort en clle-méine me fasse de la peine ; mais il me semble que (rendant une douzaine d’années je (roiiiTais encore faire un usage tolérable de la vie.
Toutefois, la volonté de Dieu suit faite! D'ailleurs je vous ai (irumis, et je (mis ajouter à ma charmante amie , inadanie V ,
de lui faire une visite en Irlande, et je (xiuse aussi que vous voudrez bien m’accompagner.
Ce n’est [las [larcc que je vous dois sa connais.saiicc, ce qui cependant doit être cuiiqité (Kjiir (|uel(|iie chose; ce n’est (>as non (ilus sa voix enchanteresse, ni (larcc qu’elle est vernie elle-niêine, sous la forme d'un ange consôluteiir, me donner de la tisane pendant ma maladie, et jouer au .piquet avec moi , dans la crainte, comme elle lu disait, que la conversation ne m’échauffùt trop, et que je ne pusse résister à la tentation du causer. Ces motifs sont très-puissans sans doute; cepiriidant ils ne sont pas la cause première de la grande affection que j’ai pour elle. Je l’aime, ' parce que c’est un esprit à l’unisson de toutes les vertus, et un caractère du premier ordre; de ma vie je n’ai rien vu qui lui soit coin[iarable (loiir les grâces; et, jiisi|u’au moment où je l’ai apci\iic, je n’aurais pu me figurer que la grêce püt être aussi (varfaitedans toutes scs (lartics , ni si bien appropriée aux dons les (lins heureux de la jeunesse, sous le régime immédiat d’un esprit supérieur; car je réponds bien que l’éducation , quoique a|>- (M'Iée à terminer l’ouvrage , n’a joue (|ii’uii rôle très-secondaire dans la (aim(Misiliuii de sou caractère : scs (il us grands efforts ont été de Soigner qiieli|ue bout de. dra|H'i ie, ou phi- I tôt, ils se sont (lerdus dans cet ensemble de
LETTHES.
belles qualités qui dominent toutes les perfections accessoires.
Kn un mot, quelque envie que j’eusse de ■n'embarquer, si, au moment du départ, une femme pareille me fa'isait un signe de la main, il est sûr que je ne partirais pas.
Cependant le monde me tue absolument; si vous en étiez instruit, vous en seriez af- Bigé, je le sais; et je désire ne pas vous occasionner une larme inutile. Il sulBt ù votre pauvre Yorick de savoir que vous en verserez plus d'une quand il ne sera plus; mais j'espére que, quoique ma mort, en quelque temps qu'elle arrive, ait quelque chose
d'aflligcant |K>iir vous, vous |Hiiirrez aussi trouver quelque chose de consolant dans mon souvenir, quand je reposerai sous le marbre.
Mais pourquoi parler de marbre ? c'est sous la terre que je dois dire :
Car, qu’on me couvre de terre, ou de pierre,
Celm •
CeU m*c»t ëgil.
Jusqu'alors, du moins, je serai toujours, dans la plus grande sincérité ,
Votre très-affectionné, etc.
risi nus LETTHES OE SrERSE.