SERMON XI
Qu'y trouva-t-il f romment son attente futrllc payée? Nous le lisons dans les remontrances pathétiques qu'il Gt à Laban, lorsque, après l'avoir poursuivi sept jours, il le rencontra sur le montGilead. Je le vois à la porte de sa tente, le cœur plein de ce courage calme que donne l'innoccnec opprimée; il reproche à son beau-père la cruauté avec laquelle il l'a traité.
t J'ai demeuré avec vous vingt ans, vos
• brebis n'ontpasavorté.ctje n'ai pas mangé t les béliers de votre troupeau, et celles qui c ont été déchirées par les bétes, je ne vous c les ai pas apportées : ah ! si j'ai péché , je
< porte bien la peine de mes fautes. Vous f m'avez compté ce qu'on roc volait pendant
< le jour et pendant la nuit. Le jour j'étais
< brûlé par le soleil , la nuit j'étais consumé
< par la gelée; lesommeil fuyait de mes yeux, c C'est ainsi que j'ai passé vingt ans dans
• votre maison ; je vous ai servi quatorze ans f pour vos Glles, et six pour votre troupeau, I et vous avez cent fuis changé mes gagcs.i
A peine se fut-il consolé de tous ces maux, que la mauvaise conduite et les crimes de ses GU blessèrent mortellement son cœur.Ruben fut un incestueux, Juda un adultère, sa Glle Dina fut déshonorée; Simon et Lévi se déshonorèrent eux-mémes par leur trahison; deux de scs petit-fils furent frappés de mort subite ; Rachel, son épouse chérie, périt dans une circonstance qui envenima sa perte ; son Gis Joseph , ce jeune homme d'une si belle espérance, lut séparé de lui par l'envie de ses frères; euGn, il fut traîné liii-niéme par la famine chez les Égyptiens, dans son vieux âge ; il alla mourir chez un peuple qui tenait pour abominable de manger son pain avec lui. Malheureux patriarche! ali! tu devais bien dire que le$ jours avaient été bien courts et bien tristes. Pharaon ne te demandait que ton âge, mais pouvais-tu jeter un regard sur les jours de ton pèlerinage sans songer aux peines qui l'avaient accompagné. Ce qu'il y a de plus dans sa réponse, est le regorgement d’un cœur qui saigne au souvenir de ses malheurs.
L'esprit ne peut pas supporter les maux qui nous sont préparés par les autres; quant à ceux que nous nous préparons nous-mêmes.
nous ne mangeons que le fruit que nos mains ont planté et arrosé : une fortune, une réputation ébranlées, quand nous avons eu la satisfaction de les ébranler, passent naturellement en habitude; et le plaisir qu’a eu le malheureux sauve quelquefois au spectateur l'embarras de la pitié; mais les malheurs comme ceux de Jacob, qui ont été accumulés sur nous par des mains dont nous faisions notre appui, l'avarice d’un [larent, l'ingraiitudeif un ami, celle d’un Gis, laissent à jamais une cicatrice; bien plus, ils sont suspendus sur la tète de tous les hommes , et peuvent tomber a chaque instant sur eux. Chaque spectateur a un intérêt dans la pièce, mais quelquefois aussi nous ue nous intéressons qu’à proportion que les incidens éveillent nos passions, et l’instruction ne pénètre pas bien profondément; nous ne réalisons rien alors; contens de soupirer et de pleurer un instant, nous avons d’abord essuyé quelques larmes; là finit l'histoire de la misère des autres, et sa morale avec elle.
Tâchons d’en faire un meilleur usage , et commençons par la première impulsion que le malheur donna à la roue de la vie de Jacob. Ce fut l'alTcction partiale d'une mère, son affection injuste, n'importe de quel terme nous la distinguions; cette affection par laquelle Rebecca enfonça une dague dans le coeur d’Eisaü , et l’horreur éternelle qui en resta dans le sien , quand elle frémissait de vivre assez longtemps pour être privée de ses deux Gis. Rapportez-vous-en à moi , mes chers frères, quand cette balance d'amour et de bienveillance, dont les enfaus regardent entre les mains de leurs paréos l'équilibre comme un droit de la nature , penche et tombe , alors la douleur se plonge dans le cœur. < Le Gis n'est plus d'accord avec son « père, et la fille avec sa mère, et la belle- I Glle avec sa belle-mère; les ennemis d’un t bomme sont alors dans sa famille.»
Ah ! combien était sage et juste cette ordonnance de Moïse sur la police domestique ! f Si un homme a deux femmes, une aimée f et l'autre haïe, et qu’elles lui aient donné » chacune un Gis , et que celui de la femme I haïe soit le premier né , il ne pourra pas t donner le droit de primogcniturc et son
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SEHUOII XI.
a liérilage au fils du la fummc aimée ; mais a il sera obligé de rcconuailre pour premier a né renfaut de la femme haie, et de lui a donner une double portion de tout ce a qu'il a. a
C'est ainsi que ce législateur obviait à ce mal; et c'en est un bien grand : il dérobe le eœiir des parens sous le masque de l'alTeclion, il les courtise sous une forme si agréable, que mille ont été trahis par les mêmes vertus qui auraient dû les préserver de la trahison. La nature leur dit qu’il ne peut j avoir d'erreur du côté de la tendresse ; mais nous oublions que, quand la nature plaide la cause d'un enfant, elle parle pour tous : et pourquoi fermons-nous l’oreille à sa voix? Salomon dit que l'oppression fait d'un sage un homme sot; que fera-t-elle donc d'une amc tendre et ingénue qui se voit négligée? trop pleine de respect envers l'auteur de l'injustice pour s'en plaindre, elle se tait, pensive, accablée par le découragement. Cet enfant malheureux oublie tous les moyens de plaire ; il est né pour voir les autres chargés de caresses; le voilà dans un coin retiré de sa maison , nourrissant son cœur de larmes; ses esprits succombent sous le poids que sa petite portion de courage ne peut pas secouer : il SC Qétrit, il meurt, triste victime du caprice !
Je me trouve amené , sans l’avoir prévu , vers une réüexion sur la conduite de Jacob envers son fils Joseph. Ce patriarche n’écouta pas la leçon de sagesse que les malheurs de sa famille lui avaient apprise : ses yeux cependant avaient été témoins d'assez de chagrins pour les transmettre à sa mémoire ; il tomba dans le môme excès d'alTection pour cet enfant de Uebecca. «Israël, nous dit l’Es-
< prit saint, aimait mieux Joseph que ses au- « très fils : c’était l'enfant de sou vieil âge,
< et il lui fit un habit do plusieurs couleurs. > O Israël! où était cet esprit prophétique qui te faisait percer dans les siècles futurs, et par lequel tu annonçais à chaque tribu sa destinée? où était .il? ne devait-il pas l’aider à voir cette tunique de coulcuri ilii-erscs , teinte aussi de sang? l'ouiquoi ces tendres émotions que ton coeur devait ressentir, étaient-elles cachées à les regards? pourquoi
tout nous est-il caché? Sans doute le ciel n'a voulu nous départir de sa lumière qu'autant qu'il en faut à la vertu pour mériter sa récompense.
Accorde-moi , Dieu bienfaisant, de suivre galment le chemin que tu m’as tracé. Je ne souhaite pas qu’il soit plus large et moins rude ; conserve la faible lumière du pâle flambeau que tu as mis dans ma main, je ramperai sept fois par jour sur mes genoux pour découvrir le meilleur sentier ; à la fin de mon voyage je me confierai entièrement à toi, la fontaine de liesse, et je chanterai des hymnes de joie pendant mon pèlerinage.
Nous arrivons à un événement bien intéressant de la vie de Jacob, quand on lui impose une femme qu’il n’avait ni marchandée, ni aimée. < Il voulut regarder le matin, c’é- I taitLéa, et il dit à Laban : Qu'avez-vous fait < de moi ? ne vous ai-je pas servi pour Rachcl? « vous m’avez donc trompé?»
I,es impositions conjugales ne sont plus susceptibles d’une pareille erreur; mais la moralité de celle anecdote est encore d’usage. L’abus et les plaintes de Jacob seront toujours répétés tant que l'art et la ruse voudront tramer le lien du mariage.
Parcourez l'histoire de tous ceux qui ont été trompés, ramassez leurs plaintes, écoutez leurs reproches mutuels, sur quel point cardinal roulent-ils? Ils se sont mépris dans la personne. La première querelle domestique retentit des roots de déguisement soit du corps soit de l’esprit.
Le plus bel ornement des femmes, le seul peut-être qui subjugue le cœur, l'ornement (le la tranquillité et de la douceur de l'esprit, tombe tout à coup. N'cst-ce pas pour Haehel que je vous ai servi f Pourquoi m aves-vous trompé?
Ah ! soyez plus honnête , et moins secret. Ne cachez rien , ne vernissez rien : si ces traits de la vérité, ne peuvent pas vaincre, il vaut mieux ne pas conquérir que de conquérir pour un jour. Quand la nuit sera passée, ce sera la même chose passa, voyez, c'clail Lca.
Si le cœur se trompe dans son choix, et si l'imagination enfante des merveilles qui ne furent jamais le paruigc de la chair et du
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SERIION XI.
sang, quand le songe a disparu, et que nous nous éveillons le matin, peu importe que ce soit Racliel ou Léa ; peu importe que l’objet réunisse toutes les perfections qui appartiennent à la terre; il tombera du haut de ces nuages que l’enthousiasme a configurés.
Que l'homme dans une pareille circonstance ne s’écrie donc pas avec Jacob: Qu'avet-vous fait de mot? C’est lui qui a tout fait. Qu’il n’accuse que la chaleur et l’indiscrétion poétique de son amour.
Je ne sais si je dois faire mention d’une autre singularité dans la vie du patriarche, de l’injiirc qu’il reçut de Laban. C’était le même tort qu’il avait eu envers son père Isaac, quand les infirmités de la vieillesse l’empérhérent de distinguer un de ses fils de l’autre : finu mon fiU Etaü? El U dit, je le tuû. Je doute que la vivacité de Léa fût mise à cette éoreuve; mais le même stratagème leur coûta les mêmes larmes; et il est difficile de juger si les peines de l’amour malheureux furent un châtiment aussi cruel dans le cœur de l’un de ses frères, que les inquiétudes de l’ambition trompée et de la vengeance dans celui de l'autre.
Je ne vois point comment l’honneur de Dieu est intéressé â nous rendre le mal pour le mal , et pourquoi un homme doit tomber dans le fossé qu'il a ereusé pour un autre. C’est au temps et au hasard i tramer les événemens; et il ne manquait à Jacob que d’avoir été un méchant homme, pour servir de texte fl d’exemple à une pareille doctrine. C’est assez pour nous de savoir que le meilleur moyen d’éviter le mal, est de ne pas le commettre. Le monde quelquefois en ordonne autrement : dérobons aux hommes irréligieux le triomphe de leurs recherches.
Je ne puis finir ce discours sans revenir à sa première partie, aux plaintes de Jacob sur la courte durée et les malheurs de ses jours. Que je la rapproche de vous par quelques réflexions.
Il est étrange que cette vie nous paraisse si courte en général, et que dans scs détails elle soit si longue. Le malheur, me direzvous, en est la cause. Exceptons-le, et vous trouverez encore que, quoique nous nous plaignons de sa brièveté , plusieurs hommes
sont si embarrassés de leurs jours, qu’ils vont continuellement crtans dans les grands chcmius et dans les cités , pour chercher des convives qui les en délivrent. S’en débarrasser avec adresse n’est pas un des moindres arts de la vie même ; ceux qui ne peuvent y réussir en portent les marques honteuses, et telles que les faillites devraient les porter toujours, quelque insoucians que nous soyons, nous n'aurons pas toujours le pouvoir et la volonté de calculer ainsi. Quand le sang se refroidira, et que les esprits qui nous ont fait perdre tant de jours avant de nous avoir permis de les compter, commencent à se retirer, la sagesse appuie sa main sur notre cœur; les afflictions et le lit de douleur trouvent une heure pour nous persuader : s’ils nous manquent , la vieillesse ne nous manquera ps, et la voilà élevant d’une main tremblante le sablier devant nos yeux presque éteints.
Chrétiens, mes frères, chrétiens inconsidérés, n’attendez ps jusque-là. Examinez votre vie dès aujourd’hui, regardez derrière vous , voyez cette ère susceptible de méditations . célestes, écrite à la hâte sur le sable, effacée avec
Je manquede proies pur dire avec quoi . . .
Je ne pnse qu’aux réflexions avec lesquelles vous vous supprterez vous-mêmes au dérliu d’une vie si misérablement prodiguée, s’il arrive que vous soyez presseux à la onzième heure, et que vousayez tout l’ouvrage du jour à faire , quand la nuit arrivera , et qu’on ne purra plus travailler.
Quant aux malheurs des jours de ce pèlerinage , la spéculation et les faits semblent varier. Nous convenons avec le ptriarche que la vie de l’homme est malheureuse, et cepndaiit le monde a l’air heureux; chaque chose y paraît tolérable. Jetez un regard sur l’univers qu’il nous a donné, observez les richesses et l’abondance qui coulent dans les canaux de chacun, ils satisfont non-seulement les désirs de la nature , mais encore ceux de l’imagination et du luxe. Chaque contrée est un pradis que la nature a cultivé dans un moment de joie.
Toutes les choses ont deux faces : Jacob ,
Job et Salomon prlagent le monde en deux
SERHOR XI.
sériions, la vérité réside au milieu, ou pliilôl le bien et le mal sont niélés ; lequel des deux l’emiKirte ? Ce >t au-dessus de nos reclicrches. Ah! c'est le bien. Premièreinenl parce que celle pensée me rend plus cher et plus vénérable le Créateur du monde, et ensuite parce i|ue je ne puis ))as siipjioscr qu'un ouvrage fait pour exalter sa gloire doive manquer d'apologies.
Quelle que soit la proportion de la misère dans la construction du monde, ce n'est pas un devoir religieux d' ajoutera nos malhcui's. Neméritonsjamais les louangesqu' obtinrent ces anachorètes qui , vivant au milieu d'un jardin embaumé, ne louchèrent jamais une fleur. J'ai pitié de ceux dont les plaisirs naturels sont des fardeaux et des privations, et qui, fanatiques malades, fuient loin de la joie comme si elle était un crime.
Ah ! s'il en est un dans le monde, c'est l'affliction et l'oppression du coeur : la perte des biens , de la santé , des couronnes et des di-
gnités sont des maux en tant qu'ils occasionnent des chagrins; séparez-les de ces privations, tout le reste est vérité, et réside seulement dans la tète de l'homme.
Être infortuné! les douleurs de ton amc ne sufBsenl-clles pas, sans que tu remplisses la mesure avec celles du caprice ; tu marches sans cesse dans l'ombre, et tu veux encore t'jr tourmenter en vain.
Nous sommes des créatures incapables de repos , et tels nous serons jusqu'à la fin des choses. Ce que nous pouvons opérer de mieux, est de faire de notre caractère turbulent ce que les hommes sages font de leurs mauvaises habitudes. Quand ils ne peuvent les vaincre , ils tâchent au moins de les détourner dans des canaux utiles.
Si nous devons donc sans cesse nous tourmenter, perdons de vue l'objet présent de nos soucis, et attachons-nous seulement à bien vivre.
Ainsi smt-il I