SUR L’HISTOIRE DE JACOR
SKRMON X.
« Et Jacob dit à Pharaon : Letjoun de mon f pèlerinage sont de ccnl trente années ; mes < jours ont été peu nombreux: et bien mal-
I heureux.» Gcaèse, XLVII, 9.
II n’y a point d’hommp dans toute l'histoire que je plaigne plus que celui qui a fait une pareille ri^ponsc ; non pas de ce que scs jours furent courts, mais de ce qu’ils furent assez longs pour avoir etc mêles de tant de maux.
Il fut le plus malheureux de tous les patriarches; car, excepté les sept années qu’il servit Laban pour Rachel (unnees qui lui durèrent quelques jours, tant il l'aimait, et que j'ôte du nombre de celles de sa vie), tous ses autres jours furent douloureux, et ses malheurs ne vinrent pas de ses fautes , mais de l’ambition, de la violence et des passions des autres. Une grande partie de ceux qui ont été assignés aux hommes à leur entrée dans le monde, vient du même côté, je le sais; mais cependant dans la vie de quehpies-uns, on remarque spécialement une rontexture inexplicable de peines. Un malheur s’élève du milieu d’un autre, et le tout, tramé ensemble, offre un spectacle si pitoyable et si mélancolique, qu'un homme bien né ne peut y jeter les yeux sans les sentir ternis , obscurcis, humectés de larmes.
J'ai plus de pitié de ce patriarche encore, parce que, dès son enfanre, il fut bercé de l’attente de mille prospérités; Isaac, son père, lui avait dit : « Dieu t’enveira la rosée du ciel
• et la graisse de la terre ; il te bénira de l’a-
• bondance du vin et du blé. Les petiples te € serviront, et chaque nation baissera sa tête f respectueuse devant toi; tu seras le roi de « ta famille, celui qui te bénira sera béni, et < celui qui te maudira sera maudit. >
La simplicité de la jeunesse saisit les promesses du bonheur dans leur plus grande étendue. Celles-ci furent confirmées par le Dieu de scs pères, dans son voyage de Padon-Aran, et elles ne laissèrent aucun doute sur leur accomplissement dans son esprit. Chaque objet flatteur et agréable qui se présentait à lui avec la face de la joie, il le regardait comme une portion de ses bénédictions ; il le poursuivait,... il voulait embrasser une ombre.
Il faut donc supposer que ces bénédictions ne ressemblaient pas à celles qu’un esprit matériel devait attendre; maisqn'ellesétaient spirituelles, et telles que l'esprit prophétique d’Is;i:ic les voyait devant lui; c’étaient des idées qui comprenaient leur bonheur futur lorsqu’ils ne seraient plus des étrangers parcourant la terre ; car, dans ce fait, et prenant strictement le sens littéral des promesses de son père, Jacob ne jouit d'aucun bonheur; il fut si loin d'être heureux , que , dans les plus douces époques de sa vie , il ne rencontra que des afflictions.
Accompagnons-le depuis l'instant fatal oit l'ambition traîtresse de sa mère le chassa de son toit protecteur et de son pays, pour aller chercher un asile et un établissement chez Laban son allié.