CHAPITRE XUL
Od découvre que M. Burcbeil est un ennemi ; car il a la hardiesse de donner des conseils désagréables.
Ma famille avait résolu de briller; mais quelque accident inattendu renversait son projet aussitât qu’il était formé. Je tâchais de tirer parti de chaque contre-temps , pour augmenter leur raison en proportion de ce que leur ambition perdait. « Vous voyez, mes enfants, m'écriai-je, combien on réussit mal à vouloir en imposer au public en copiant ses supérieurs. Les pauvres, qui veulent ne faire société qu'avec les riches, sont haïs de ceux qu'ils abandonnent et méprisés de ceux qu'ils veulent imiter. Toutes associations inégales sont toujours désavantageuses au côté le plus faible. Le riche a tout le plaisir, et le pauvre tous les désagrémens qui en peuvent résulter. A propos de cela, allons, DIck, mon enfant, répète-moi la fable que tu lisais aujourd'hui, pour l'instruction de la compagnie. >
« Il y avait un jour, cria l’enfant, un géant et un nain qui étalent amis et qui vivaient en-
I semble. Après s'étre promis de ne jamais se : quitter l’on l'autre, ils allèrent ensemble ' chercher des aventures. Ils rencontrèrent d'abord deux Sarrasins, contre lesquels ils combattirent. Le nain, qui était fort eoura- I geox , porta à un de ces adversaires un coup ' de toute sa force; mais ce coup fit peu de mal au Sarrasin, qui, levant son sabre, en déchargea un coup si terrible sur le bras du nain, qu'il le lui coupa net. Celui-ci se trouvait fort embarrassé , quand le géant vint à son secours, et en peu de temps laissa les deux Sarrasins morts sur la place. Le nain, de rage, coupa la tète de son antagoniste mort. 11$ continuèrent à voyager, et rencontrèrent une autre aventure. C'étaient trois satyres qui enlevaient une demoiselle. Le nain n’était plus si hardi qu’il l'avait été d'abord ; cependant il porta le premier coup , auquel un satyre riposta de façon qu’il lui jeta un œil hors de la tète. Le géant fut bientôt sur eux ; et s'ils ne se fussent pas enfuis, il les aurait certainement tués tous trois. Les deux vainqueurs et la demoiselle Rirent fort joyeux de la victoire , et la belle délivrée étant devenue amoureuse du géant, ils se marièrent. Ils continuèrent à marcher, jusqu'à ce qu’ils reucontrèrent une bande de voleurs. Pour cette fois, le géant se trouvait en avant; mais le nain n'était pas loin derrière. Le combat fut long et opiniâtre; tout tombait sous les coups do géant, et le nain fut plus d'une fois sur le point d'étre tué. A la fin , la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le nain perdit une jambe dans le combat. Il se trouvait donc avec une jambe , un bras et un œil de moins, tandis que le géant, qui n'avait pas reçu une seule blessure, lui criait ; Allons, mon petit héros, voilà ce qui s'appelle bien travailler; encore une victoire, et nous acquerrons une gloire immortelle. — Non, dit le nain , devenu plus sage , non , je vous le déclare, je ne me bats plus; car je vois que, dans tous les combats , vous gagnez tout l'honneur et le profit, et que moi je porte tous les coups. >
J’allais faire l'application de cette fable, quand mon attention fut détournée do sujet par une dispute violente qui s'éleva entre ma femme et M. Burchell au sujet des places fu-
LF. HIMISTBB
turcs de mes filles à la ville. Ma femme In- , sbtnit fortement .sur les avantnpes qui en ré- i sulteraient pour elles. M. Ilurchell, au contraire, la dissuadait de toutes ses forces d'en j rien faire ; et moi je restais neutre. Les raisons ; de M. Kurcheil contre te projet ne semblaient que la suite de celles qui avaient été si mal reçues le matin. La dispute s’échauffa, et ma pauvre femme , au lieu de raisonner plus sensément, ne faisait que crier plus haut, et fut à la fin obligée de quitter le combat, faute de pouvoir crier. La fin de sa harangue fut cependant fort désagréable pour nous tous. « Je connais , dit-elle , des gens qui ont des raisons secrétes pour les avis qu'ils donnent; mais Je les prie de vouloir bien ne pas remettre à l'avenir les pieds dans ma maison. — Madame, dit M. Burchell d'un air fort tranquille, qui ne faisait qu’irriter davantage ma femme, quand vous parlez de raisons secrètes, vous avez raison. J'en ai de secrètes que Je me dispense de dire, parre que vous n'étes pas capable de répondre même à cellps dont Je ne fais pas un secret. Mais Je vois que mes visites ici deviennent importunes : c’est pourquoi Je prends mon congé; et Je ne reviendrai plus qu’une fois, peut-être pour vous dire un dernier adieu , quand Je quitterai le pays. • En achevant ces mots, il prit son chapeau; et les regards de Sophie, qui semblaient lui reprocher sa précipitation, ne purent l'empécher de partir.
Quand il fut sorti, nous nous regardimes quelques minutes les uns et les autres tout confus. Ma femme , qui sentait qu'elle en était In cause , s'efforça de cacher son chagrin par un sourire forcé et un air d’assurance que Je désapprouvai. « Comment, ma femme, m’écriai-Je, est-ce ainsi qu'on traite les étrangers? Est-ce ainsi qu’on reconnaît leurs bienfaits? Soy« sûre, ma chère, que voilà les expressions les plus dures et qui m'aient été les plus désagréables : il n'en est Jamais sorti de pareilles de votre bouche. — Pourquoi m'a-t-il irritée? répondit-elle. Je connais très bien les motifs de scs conseils. Il voudrait empêcher que mes filles n'ullasscnt à Iztndres, afin d'avoir ici le plaisir de la compagnie de ma endette. Mais, quoi qu’il en
I soit, elle trouvera de mcillenre compagnie I que celle de tels mangeurs de tous biens. — Mangeur de tons biens! m’écriai-Je : osezj vous bien l'appeler ainsi? Est-ii possible que nous puissions nous tromper à ce point sur le caractère de cet homme? Il m'a paru en toutes occasions l’homme le plus accompli que J'aie Jamais connu.... Dis-moi, Sophie, dis-moi, mon enfant, t’a-t-il jamais donné quelques preuves d’un attachement secret? — Ses conversations avec moi, mon père, reprit ma fille, ont toujours été sensées, modestes et agréables; mais il n'y a Jamais rien eu autre chose. Je me souviens cependant qu'une fois il me dit qu'il n'avait Jamais connu de femme qui eût trouve du mérite à un homme qui n’était pas riche. — Voilà, ma chère , m'écrini-Je , le propos ordinaire de ceux qui sont malheureux ou paresseux; mais J'espère que vous avez appris à juger sainement de telles gens, et que vous sentez que ce serait une folie d’attendre son bonheur d'un homme qui a été si mauvais économe du sien propre. Votre mère et moi nous avons à présent des vues plus avantageuses pour vous. L'hiver prochain, que vous passerez probabiement à Londres, vous fournira des occasions pour faire un meilleur choix. •
Je ne déciderai point quelles furent les réflexions de Sophie dans cette occasion ; mais au fond du cœur Je ne fus pas fâché d'étre débarrassé d'un hôte dont j'avais tant à craindre. L’hospitaiité violée me pesa un peu sur la conscience ; mais j'eus bientôt imposé silence à cette conseillère importune , par deux ou trois raisons spécieuses, qui servirent à me satisfaire et à me réconcilier avec moimême. Les reproches que fait la conscience à un homme qui a déjà eommis une mauvaise action, sont bientôt étouffes. La conscience est une poltronne, qui, quand elle n'a pas eu assez de force pour prévenir une faute, a rarement assez de Justice pour en punir le coupable en l'accusant.
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NfravcMc* nortiBcalion*. au ilêmonclration que tl«t calamité* apparrotc» p^ovrol éire dci bonbeuri r/cU.
I.c voyage île mes filles à la ville clail à présent résolu, M. Tornhill nous ayant oliligeainnienl promis de veiller lui-inénic à leur conduite, et de nous en informer par lettres. Mais nous jugeâmes qu'il était nécessaire que leurs habillemens répondissent à la pTandciir de leur attente, ce qui ne pouvait se faire sans quelque dépense. Mous agitâmes donc en plein conseil quels étaient les moyens les plus propres pour faire de l'argent, ou, pour parler plus clairement, ce qu'il serait plus à propos de vendre pour en avoir. Notre délibération ne fut pas longue. Nous décidâmes bientôt que le elieval qui nous restait, était totalement inutile pour la cliarrue, sans son compagnon, et qu'on ne pouvait le monter, parce qu'il lui manquait un œil. Nous rcsolûmcs donc de le vendre à la foire voisine, et que je l'y mènerais moimême pour éviter toute nouvelle surprise. Quoique ce fut la première opération mercantile que j'eusse faite de ma vie, je ne doutais pas que je ne m'en tirasse avec lionneur. L'opinion qu'un homme se forme de sa capacité, est mesurée sur celle de la compagnie qu'il fréquente; et comme j'étais renfermé dans ma famille, je n’avais pas coni;u des sentimens désavantageux de ma sagesse. Cc|>endaat ma femme, le lendemain matin, quand je partis pour la foire, me rappela, quand je fus a quelques pas de la maison, pour me dire à l'oreille de bien prendre garde à moi.
J'avais, suivant l'usage, en arrivant à la foire, mis mon cheval sur toutes ses allures ; mais il ne $c présentait pas d'acheteurs. A la fin, il s'en approcha un, qui, après avoir bien examiné le cheval de tous les côtés, le trouvant borguc, n'en voulut rien offrir. Un autre vint ensuite, qui , lui ayant trouvé un éfiarvin, dit qu'il n'en voudrait pas, quand un le lui donnerait pour la peine seulement
de le monter jusque chez lui. Un troisième é aperçut qu'il avait des molettes, et n'en offrit rien. Un quatrième vit dans ses yeux qu’il avait des javarts. Un cinquième, plus impertinent que les autres, me demanda que diable je venais faire à la foire avec une russe boiteuse, fourbue, aveugle, qui n'était bonne qu’à envoyer à l'écorcheur. Tout cela commença à me donner à moi-même le plus grand mépris pour le pauvre animal; et j’étais presque honteux à l’approche de chaque nouvel acheteur; car, quoique je ne crusse pas entièrement tout ce que les autres m’avaient dit de ma bète, cependant je réiléchissais que le nombre des témoignages formait une forte présomption de la vérité, suivant i’upiuiou de saint Grégoire sur les bonnes œuvres.
J'étais dans cette situation mortifiante , quand un de mes confrères, une ancienne connaissance, qui avait aussi quelques affaires à la foire, s’approcha de moi, et me prenant la main, me proposa d'entrer dans un cabaret, et de boire un coup de ce que nous y trouverions. J'acceptai sur-le-champ la proposition ; et, étant entrés dans un cabaret à bière, on nous plaça dans une petite chambre sur le derrière , où il n'y avait qu'un vieillard vénérable, qui lisait avec attention dans un gros livre. Je n’ai jamais vu, de ma vie, de figure qui me prévint tant eu sa faveur. Des cheveux gris ombrageaient son front , et inspiraient le respect ; et sa vieillcs.se verte et vigoureuse semblait annoncer le résultat de la bonne santé et de la bienveillance. Cependant sa présence n'interrompit point notre convei-sation : mon ami et moi, nous nous entretenions des différons revers de fortune que nous avions éprouvés. Nous parlâmes de la dispute an sujet des seconds maritiges, de ma dernière brochure , de la réplique de l’archidiacre, et des mesures violentes i|u'on avait prises contre moi; mais notre attention fut détournée quelque temjis de notre conversation, par la vue d'un jeune homme qui entra dans la chambre, et dit quelque chose tout bas à l'oreille du vieillard, t Point d’exciises, mon enfant, lui dit le vieillard. Faire du bien à nos semblables est un devoir que nous dc-
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Tons renftplir ! Prenez ccci : je voudrais que vous eussiez besoin de davantage ; mais si cinq livres sterling peuvent soulager votre infortune , je vous les donne de tout mon coeur. > l.e jeune homme, modeste , versa des larmes de reconnaissance; et cependant la sienne n'égalait pas la mienne. J'aurais volontiers sauté au cou du vieillard , pour l'embrasser, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à lire, et nous continuâmes notre conversation, jusqu'à ce que mon compagnon , se rappelant qu'il avait quelques affaires à la foire, sortit, en me promettant d'étre de retour dans un moment, ajoutant qu'il avait toujours désiré d'avoir, le plus longtemps possible, la compagnie du docteur Primrose. Le vieillard, entendant mou nom, sembla me regarder avec attention ; et quand mon ami fut dehors, il me dcmnnSa, delà manière la plus respectueuse, si j'étais parent du grand Primrose, ce courageux défenseur de la monogamie, qui avait été le boulevart de l'Église. Jamais mon cœur ne sentit de joie si pure qu'en ce moment. > Monsieur, m'écriai-je , les louanges d'un homme aussi vertueux que vous l'étcs, ajoutent à In satisfaction que votre bienfaisance a déjà excitée dans mon cœur. Vous voyez en moi le docteur Primrose, le défenseur de la monogamie, celui qu'il vous a plu d'appeler le grand. Vous voyez cet infortuné ecclésiastique, qui a si longtemps , et , si j'ose dire, avec tant de succès, combattu les seconds mariages. — Monsieur, s'écria ''étranger, avec un air pénétré d'une admiration respectueuse, je crains d'avoir été trop familier; mais pardonnez, s'il vous plaît, ma curiosité, je vous en conjure. — Monsieur, lui répliquai-je vivement , en saisissant sa main, bien loin de m'avoir offensé par votre familiarité, je vous conjure d'accepter mon amitié, comme vous avez déjà toute mon estime. — J'accepte l'offre avec reconnaissance, me dit-il en me serrant la main : vous, le ferme pilierdc l'orthodoxie...! ai-je le bonheur de voir?... > J'interrompis ici la suite de son discours; car, quoique, en qualité d'auteur loué sur ses ouvrages, je fusse en état de digérer une bonne dose de flatterie, cependant ma modestie, dans ce
moment, ne me permit pas d'en avaler davantage. Quoi qu'il en soit, jamais deux amans de roman ne formèrent une amitié plus prompte. Nous parlâmes sur différentes matières : d'abord je jugeai qu'il était plus pieux que savant, et je commençai à croire qu'il méprisait toutes les sciences humaines comme du fumier. Cependant cela ne diminua en rien mon estime pour lui ; car il y avait déjà quelque temps que j'avais commencé moi-méme à être de cette opinion. Je pris donc occasion d'observer que le monde, en général, devenait d'une indiffl'rence blâmable sur les matières de doctrine, et s'abandonnait trop aux spéculations humaines, t Ah ! oui, monsieur , répliqua t-il, comme s'il eût réservé toute sa science pour ce moment, il n'est que trop vrai, le monde est sur son déclin ; et cependant la cosmogonie , ou création du monde, a embarrassé les philosophes de tous les siècles. Quel mélange d'opinions bizarres n'a-t-on pas formées sur la création du monde? Sanchoniaton, Manéthon.Bérose, et OcellusLucanus, ont tous tenté en vain de l'expliquer. On trouve ces mots dans le dernier : Atiarchon ara kai alelotaion lo pan; ce qui signillc que tout n'a ni commencement ni fin. Manéthon, qui vivait vers le temps de Nehiichadon-Asser ( Aiser étant un mot syriaque, qui était le surnom ordinaire des rois de ce pays, comme Teglat Pliël-Asser, Nabon-.Asscr), Manélhon a formé une conjecture aussi absurde. Car, comme nous disons communément : otiA ck i6n bibliân kubemetes; ce qui veut dire que /'on napprendpasle mondedant let livret, de même il a tenté d'expliquer... âlais, monsieur, je vous demande pardon, je m'écarte de la question. > Certainement il s'en écartait ; et je ne pouvais p,as voir ce que la création du monde avait de commun avec notre sujet. Mais cela servit à me faire voir qu'il était homme de lettres, et je l'en respectai davantage. C'est pourquoi j'étais résolu de l'éprouver; mais il était trop doux et trop complaisant pour me disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observation qui semblait une attaque sur la controverse , il souriait, secouait la tête, et ne disait mot; ce qui me faisait croire qu'il
Digiiiiwj uy Cik.'u
DE WAKEEIELD.
popvait dire beaucoup, s'il le jugeait à propos. Le sujet de la conversation descendit insensiblement de la création aux affaires qui nous amenaient tous deux à la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre un che- j val, et fort heureusement il se trouva que la sienne était d'en acheter un pour un de ses fermiers. Aussitôt je lui fis voir mon cheval, et le marché fut tout d'un coup conclu. I.a seule chose qui restait, était de m'en payer le prix. Pour ce faire, il tira de sa poche on billet de banque de trente livres sterling qu'il me proposa de lui changer. N'étant pas en état de le faire, il ordonna à la maîtresse de lui envoyer son laquais, qui vint aussitôt, vêtu d'une fort jolie livrée, f Abraham , lui dit-il, va me chercher la monnaie de ceci; tu en auras, ou chez le voisin Jackson, ou ailleurs. > Pendant que le laquais fut dehors, il me 6t une déclamation fort pathétique sur la rareté de in monnaie d'argent : j'enchéris sur lui, en me plaignant de la rareté de celle d'or ; cl quand Abraham revint, nous venions do tomber d'accord que l'argent n'avait jamais été si rare qu'alors. Abraham, de retour, nous dit qu'il avait couru toute la foire, et qu'il n'avait pas pu trouvera changer le billet, quoiqu'il eût offert un demi-écu pour cela. Ce fut un grand contre-temps pour nous tous ; mais, apres un instant de réflexion, le vieillard me demanda si je connaissais, de mes côtés, un certain Salomon Flamborough. Sur ce que je lui répondis que c'était mon voisin, cl qu'il ne demeurait qu'à deux pas de chez moi : c Cela étant ainsi, me dit-il, je crois que nous pouvons faire affaire ensemble. Je vais vous donner un mandat sur lui, payable à vue; et vous savez que c'est l'homme le plus exact à cinq milles à la ronde. L'honnête Salomon et moi, nous avons été liés ensemble longtemps. Je me souviens que je le gagnais toujours aux trait - tauls ' ; mais il avait l'avanlagc sur moi au saut à cloche - pied. > Un mandat sur mon voisin était de l'argent pour moi, car je connaissais
* C'est une espece de jeu de force, où cctut qui, en deux enjambées et un saut, parcourt le plus grand espace, gagne. (A'otc du tratiuctfur,)
parfaitement sa solvabilité. Le billet fut donc signé et remis entre mes mains ; et M. Jenkinson, le vénérable vieillard, Adam, son valet, cl mon cheval le vieux Blachcry, s'en allèrent trottans, fort contens les uns des aiitres.
Laissé seul à mes réflexions, je commençai à songer que j'avais commis une imprudence, en prenant un mandat d'un inconnu, et je conclus prudemment de reprendre mon cheval, et pour cetclTcl, desuivre mon acheteur; mais il était trop tard : c'e.st pourquoi je repris le chemin de chez moi, bien résolu de recevoir, chez mon voisin, l'argent de mon mandat le plus tôt possible. Je le trouvai à sa porte, qui fumait sa pipe ; et lui ayant dit que j'avais un petit billet sur lui, il le prit, et le lut à deux fois. < Je crois que vous lisez bien le nom, m'écriai-je, Éphraim Jenkinson. — Oui, oui, me répondit-il, le nom est assez bien écrit , et je connais l'homme aussi, le plus grand coquin qu'il y ait sous le ciel; c'est le même fripon qui nous a vendu les lunettes. N'était-ce pas un homme à face vénérable, des cheveux gris, et point de poches à son justaucorps? Ne TOUS làchait-il pas des tirades de grec, cl des discours surla cosmogonie, le monde, etc.?» A ce propos, je répliquai par un soupir, c Ah! continua-t-il, il n'a qu'une bribe de science qu'il débite toutes les fois qu'il se trouve en compagnie avec un homme de lettres ; mais je connais le coquin, et je veux I le faire ptmdre. >
I Quelque mortifié que je fusse déjà, mon I plus grand embarras était de savoir comment paraître devant ma femme et mes fil- I les. Un écolier qui a fait l'école buissonnière ( n'est pas plus effrayé de se présenter devant son maître, que je l'étais de rentrer à la maison. Je pris cependant la résolution de prévenir leur colère, en commençant par m'y mettre bien fort.
Mais, hélas! en rentrant, je trouvai que ma famille n'était pas disposée à quereller, j Ma femme et mes filles étaient tout en pleurs, M. Tornhill leur ayant fait savoir, ce jour- I là, qu'il ne fallait plus compter sur le voyage I et les places de Londres ; que quelques personnes, mal intentionnées pour nous, ayant
fait lie mauvais rappoi ls sur nuire compte aux deux dames, elles étaient parties le jour même pour Londres ; qu’il n’avait pu découvrir ni les auteurs de ces faux rapports, ni en quoi ils consistaient; mais que, quels que fussent et les rapports et les auteurs, 11 ronlinuait à nous assurer de son amitié et de sa protection. Je les trouvai, par conséquent, ilisposées à supporter avec grande résignation mon infortune, parce qu’elle se trouvait éclipsée par une autre plus sensible pour elles. Mais ccqui nous inquiétait le plus, était de deviner qui pouvait avoir l’ame assez basse et assez noire pour difl'amer une famille aussi innocente que la nôtre, qui n’était ni assez élevée pour exciter l’envie, ni assez mécbantc pour exciter la liaine.