‹ Œuvres completes de SterneChapitre 471 sur 507 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

I.» aoirceor <le M. Borchell sc découvre. C’cit folie d'etre Irop Mge.

La soirée et une partie du jour suivant furent employées à chercher vainement à découvrir quels étaient nos ennemis. Il y eut à peine une maison dans le voisinage qui écliappit à nos soupçons : et chacun de nous avait scs raisons qu’il connaissait fort bien , pour fonder son opinion. Pendant que nous étions dans cette perplexité , un de nos |>etits, qui revenait de jouer dehors, nous apporta un portefeuille qu’il avait trouvé sur l’herbe. Nous le reconnûmes sur-le-champ pour appartenir à M. Burchell , à qui nous l'avions vu ; et, en l’examinant, nons trouvâmes qu’il contenait quelques notes sur différons sujets. Mais ce qui attira le plus notre attention, fut un papier cacheté, avec cette suscription : Copie de la Ictlre à envoyer aux deux dame$j au châleaii de Tomhill. Il nous vint d'abord à l’esprit que c’était lui qui était l’infâme calomniateur ; cl nous délibénlmes si nous décachetterions le papier. Ce n'était pas mon avis; mais Sophie, en disant qu’elle était sûre que, de tous les hommes , Û. Rurchell était le plus incapable d’une telle bassesse , insista pour que le billet fût

MIMSTKr.

lu. Le reste de la famille seconda scs instances, et, à leur sollicitation réunie , je lus ce qui suit :

« Mesdames ,

< Le porteur vous instruira suffisamment de quelle part vient cette lettre. C’est au inoinsqiiclqii’iin qui aime l’innocence, et qui est disposé à empêcher qu’on ne la séduise. Je suis informé, de bonne part, que vous êtes dans l’intention d’emmener à Londres, en qualité de demoiselles de compagnie , deux jeunes demoiselles que je connais un peu. Comme je ne veux point voir la simplicité trompée, ni la vertu souillée, je vous avertis ici que cette démarche imprudente serait suivie des conséquences les plus dangereuses. Ce n’a jamais été ma coutume de traiter avec sévérité les personnes déshonnêtes et infùmcs ; cl dans cette occasion, je me tairais encore, si je ne voyais que la folie sc propose un crime. Profilez donc de l’avis d’un ami , et rélléchisscz sérieusement sur les conséquences qu'il y aurait d’introduire le vice et l’infamie dans une reiriiile que la paix cl l’innocence ont habitée jusqu’ici. i

Nos doutes furent alors levés. Il paraissait bien dans cette lelire quelque chose qui pouvait s’appliquer aux deux parties, et les censures qu’elle contenait pouvait aussi bien sc rapporter aux personnes auxquelles elle avait été écrite qu’à nous. Mais la mauvaise interprétation se présentait trop nalurcllemenl , et nous u’albàmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience de m’entendre jusqu’au bout, car elle déclamait contre celui qui avait écrit la lettre avec un ressentiment sans bornes. Olivia ne fut pas plus modérée, et Sophie semblait interdite de sa noirceur. Pour moi, je considérais l’action comme une des preuves les plus odieuses d’une ingratitude sans sujet, que j’oussc jamais vue. Je ne pouvais en découvrir d’autre raison, que l’envie qu’il avait de retenir ma fille cadette dansla province, pour avoir plus d’occasions de se trouver avec elle. Nous étions tous assis dans cet état, rêvant aux moyens de nous venger , quand notre petit garçon vint en

t>K WAKKf IEU).

courant nous annoncer que M. Durcliell arrivait à l'autre bout du ('hainp. Il est |ilus facile de concevoir que de dépeindre les différentes sensations que nous causent la douleur d'une insulte récente, et le plaisird'une vengeance procliaine. (jiioiquc notre intention ne fut que de lui rcproelicr son ingratitude, nous résolûmes de le faire de la manière la plus piquante que nous pourrions. Pour cet effet , nous convînmes de le recevoir avec un air ouvert et d'amitic à l'ordinaire , de jaser d'abord avec plus de douceur et d'affection que de coutume, pour l'amuser un peu; et ensuite, au milieu de ce calme flatteur, de fondre sur lui comme un ouragan, et de l'accabler par les reproches de sa bassesse. Ce parti pris , ma femme se chargea elle-même de l'exécution, et elle avait réellement des taicns |)our l'entreprise. Nous le vîmes s'approcher : il entra , prit une chaise , et s'assit. < Il fait bien beau , M. Biirchell. — Ohl fort beau, docteur. Quoique cependant, par la douleur que me font mes cors, je juge que nous aurons de la pluie. — La douleur de vos cornes 'I s'écria ma femme, en éclatant de rire , et ensuite Ini demandant pardon de la plaisanterie. — En vérité , madame , reprit-il , je vous pardonne de bon cœur; car je vous proteste que je n'aurais pas pen.sé que ce fût une plaisanterie, avant que vous me l'eussiez dit. — Cela se peut bien , monsieur , dit ma femme, en nous faisant un clin d'œil; et celicndant je suis sûre que vous savez combien il en faut de ce poids " pour faire une

* Le rapport des deux mots anglais qui donne lieu à cette pointe misérable, est plus prochain que celui de cors à cornet ; coms, horns.

(Jiolt du traducteur.')

** Cette pointe est encore plus pitoyable que la premicie. L'ne plaisanterie, étant une eboso immatérielle, ne peut avoir de poids. Madame Primrose, voulant piquer son héte par do mauvaises pointes , veut lui dire que, quoique par sa réponse il taxe sa première plaisantcried'étrc trop légère, de n’étiepas de poids, néanmoins il est assez fin |K)ur savoir combien il en faudrait de ce poids (quelque léger qu’il fût) pour faiie une once. Cette pointe est tirée de si loin, qu’elle en est ridicule ; mais l’au tcur s’elTurcc de

once. — Je crois, madame, eu vérité, reprit M. Burchell, que vous avez lu ce malin linéique livre de bons mots, laiil vous êtes disposée à en faire ; cependant , madame , je voiisilirai que j'aimerais mieux une once île bon sens. — Je le crois bien , dit ma femme, en nous regardant encore en riant, quoiqu'elle n'eût pas l'avantage. Cependant, j'ai vu quelques gens qui prétendent au bon sens, et qui en ont fort peu. — Il n'y a pas de doute à cela, répliqua son antagoniste : vous avez connu des dames qui passent pour des merveilles, quant à l'esprit, et qui u'en ont point du tout. > Je m'aperçus bientôt que ma femme n'aurait pas l’avantage dans celle dispute; en sorte que je pris le parti de traiter la matière plus sérieusement. « L'esprit et les connaissances , m’écriai-je , ne sont que des bagatelles sans l'honnêteté ; c’est elle qui donne du prix à un homme. Le paysan ignorant , mais sans défauts , vaut mieux que le philosophe qui en a licaucoup. Car, qu'est-ce que le génie ou le courage sans un cœur? L'honnête homme est l’ouvrage le plus noble de la création. — J’ai toujours regardé cette opinion favorite de Pope, répliqua M. Burchell, comme indigna d’un homme de son génie, et comme bassement indigne de sa propre supériorité. Comme la réputation d’un livre ne dépend pas tant de ce qu'il est exempt de défauts, que de ce qu’il contient de grandes beautés, de même celle des hommes devrait dépendre , non pas de leur exemption de défauts, mais de la grandeur des vertus qu'ils possèdent L'homme savant peut manquer de prudence, le ministre d'état avoir de l'orgueil , et le guerrier de la férocité ; mais pour cela, leur préférerons-nous un bas artisan qui chemine laborieusement au traversée la vie, sans mériter ni censure, ni éloges? Il faudrait, par la même raison , donner la préférence aux froides et exactes productions de l'école flamande sur les productions incorrec-

rendra madame PrimroaeerTeclîveiDeDt ridicule, pour lui donner du duasous dao» la conrcraation, cl amenci ce (|ui suit.

{^Notc du traduelcur ,\

LE EINISTKE

tes mais sublimes et animées du pinceau italien.

— Monsieur, repris-je, votre observation est juste dans le ras où il y a des vertus brillantes jointes à de petits défauL* ; mais quand de grands vices se trouvent dans le même sujet opposées à des vertus extraordinaires, un tel homme ne mérite que du mépris.

— Peut-être, répliqua M. Burchell, ya-t-il des monstres tels que vous les dépeignez, qui réunissent de grands vices à de grandes vertus. Cependant, dans le cours de ma vie, je n'ai point encore trouvé un seul exemple de leur existence : au contraire, j’ai toujours remarqué qu’où le génie était grand, les alfeciions étaient bonnes. El en véiité, la Providence nous a traités bien favorablement en ce point, en abaissant aussi l’entendement, quand le cœur est corrompu, et en diminuant le pouvoir d'être nuisible dans ceux qui en ont la volonté. Cette règle semble s’étendre même aux autres animaux : les petits sont traîtres, cruels et lèches, pendant que ceux qui ont la force en partage sont braves, généreux et doux.

— Ces observations sont fort belles, répliquai-je. Cependant il me serait aisé, dans ce moment, de citer un homme (en disant cela, j’attachai mes regards fixement sur lui ) dont la tête et le cœur forment le contraste le plus détestable. Oui, monsieur, continuai-je, je suis bien aise de le démasquer ici, au milieu

de sa sécurité imaginaire Connaissez-

vous, monsieur, ce portefeuille ? — Oui, monsieur, répondit-il, avec une assurance inconcevable; il est à moi, et je suis bien aise de le retrouver. — Et connaissez-vous aussi

cette lettre? m’écriai-je Pion, non, point

de subterfuge : regardez-moi en lace... Connaissez-vous, vous dis-je, cette lettre? — Cette lettre? Oui, c’est moi qui l’ai écrite. — Et comment avez-vous osé avoir la bassesse , la noirceur et l'ingcalitudc d’écrire une pareille lettre? — Et comment avez-vous eu la bassesse, vous (en me regardant avec une effronterie sans exemple ), de décacheter cette lettre? Ne savez-vous pas que je puis vous faire tous pendre pour cela ? Je n’ai qu’à aller chez le premier juge de paix, jurer que vous êtes coupables d’avoir ouvert ia '

fermeture de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre devant celte porte. » Cette insolence, à laquelle je ne m’attendais pas , me jeta dans un transport si violent, que j’avais peine à me contenir. < Ingrat ! coouin I va-t’en , et ne souille pas plus longtemps ma maison par ton odieuse présence. Va-t’en, et que je ne te voie jamais rentrer chez moi. La seule punition que je te souhaite, est celle d'une conscience alarmée , qui sera ton continuel bourreau > En disant ces mots, je lui jetai son portefeuille , qu’il ramassa avec un sourire en le refermant avec le plus grand sang-froid ; il nous laissa étonnés de sa tranquillité et deson assurance. Ma femme, particulièrement, enrageait de ce que nous n’avions pu le morliCer, ou le faire paraître honteux de ses bassesses, t Ma chère , lui dis-je , voulant cafmer des passions qui étaient montées trop haut pour nous, nous ne devons pas être surpris que les médians soient sans pudeur. Ils ne rougissent que quand on les surprend à faire une bon ne action : |H)ur les mauvaises, ils s’en glorifient. Le Crime et la Honte, à ce que rapporte une allégorie , furent d’abord compagnons , et au commencement de leur voyage , ils marchèrent toujours ensemble ; mais leur union parut bientôt désagréable et incommode à tous deux. Le Crime donnait à la Honte des sujets fréquens de mécontentement, et la Honte trahissait souvent les projets du Crime. Après bien des contestations, ils consentirent donc à se séparer pour toujours. Le Crime marcha seul hardiment, pour atteindre le Destin qui allait devant, sous la forme d’un exécuteur. Mais la Honte, naturellement timide, retourna en arrière, pour aller tenir compagnie à la Venu qu’ils avaient laissée derrière aucommcncemcntdu voyage.

C’est ainsi, mes enfans, que quand les hommes sont un peu avancés dans le chemin do vice, ils cessent d’avoir honte de mal faire ; la honte n’accompagne que leurs venus. >

DU WAkKHELD.

CUAPJÏKE XVI.

Li fiKÜl* (iu Minutrc o*e d'adreiic , et on lai en oppoM one pin* grande.

Queb que futseot tes idées et les sentimeus de Sophie , le reste de la famille se consola aisément de l'absence de U. Biirchell, par la compagnie de notre seigneur, dont les visites devinrent plus fréquentes et plus longues. Quoiqu’il n'eût pas réussi à procurer à mes Biles les amusemens de Londres,comme il se le proposait, il tâchait de les en dédommager, en leur procurant tous les petits amusemens que notre retraite permettait. Il venait habituellement le malin ; et, pendant que moi et mon fils nous étions dehors pour nos affaires, il restait â la maison avec le reste de la famille, et les amusait par des descriptions de la ville qu'il connaissait parfaitement. 11 répétait toutes les remarques faites dans l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur tous les dits notables des beaux esprits , avant qu'ils fussent dans les recueils de bons mots. Les intervalles des conversations étaient employées à apprendre â mes filles le piquet , ou quelquefois il mettait mes deux petits aux prises à coups de poings ' pour les déniaaer, à ce qu’il appelait. Mais l'espérance que nous avions de le voir notre gendre nous aveuglait en quelque sorte sur tous ses défauts. Il faut avouer que ma femme mettait en usage mille petites ruses pour l'attraper, ou , pour se servir d'une expression plus honnête pourelle,elle employait toutes sortes d’arts pour faire briller les perfections de sa fille. Si les gâteaux pour le thé étaient bien secs et bien croquans , ils étaient faits par Olivia ; si le vin de groseilles était trouvé bon , c'était Olivia qui avait cueilli les groseilles;

* On Mit que c'est l'usage en .Suglelene d'encourager, au lieu de séparer, deux hommes qui sc battent k coups de poings. On met aussi les enfans aus prises â ce jeu, pour les rcndi-c plus hardis; mais ceci ne doit s'entendre que du bas peuple.

(Ao/e du traducteur ;

c'éuiii son habileté qui conservait aux fruits confits au vinaigre leur couleur naturelle; et son talent pour composer un pudding était sans égal. D'autres fois la pauvre femme disait au chevalier qu'elle croyait qu'OIivia et lui étaient de la même uille , et les faisait lever pour voir lequel des deux était le plus grand. Ces petites finesses qu'elle croyait impénétrables sautaient aux yeux de tout le monde : elles plaisaient fort à notre bienfaiteur , qui donnait , chaque jour, de nouvelles preuves de sa passion ; et quoiqu'elles ne fussent jamais venues jusqu'à des propositions de mariage , cependant nous pensions qu'elles n'en étaient guère loin. Son retard à s’expliquer sur ce point, nous l'attribuions quelquefois à une défiance naturelle chez lui , quelquefois à la crainte de déplaire à un oncle riche. Une circonstance qui arriva bientût ne laissa plus de doute qu'il avait dessein de s’unir â notre famille : ma femme la regarda même comme une promesse en forme.

Ha femme et mes filles, allant rendre une visite au voisin Flamborough , trouvèrent que sa famille s'était fait peindre depuis peu par un peintre qui courait la campagne et faisait des portraits à quinze sliellings la pièce. Comme celte maisonet la nôtre étaient, depuis longtemps, dans une espèce de rivalité sur le chapitre du goût , nous primes l'alarme de nous voir prévenus par cette marche qu'ils nous avaient dérobée; et malgré ce ‘que je pus dire { et je dis beaucoup) , il fut résolu que nous serions peints aussi. Ayant donc averti le peintre, car que pouvais-je faire? nous délibérâmes ensuite ae faire voir la supériorité de notre goût dans les attitudes de nos portraits; car la famille de notre voisin était composée de sept personnes, et chacune était représentée avec une orange â la main , ce qui faisait sept oranges, chose absolument sans goût , sans variété , sans composition. Nous voulûmes avoir quelque chose de plus brillant , et , après bien des débats, nous résolûmes unanimement de nous faire peindre tous ensemble dans un seul tableau de famille qui eût irait à l'Iiisloire. Cela était meilleur marché, parce qu'il ne fallait qu'un cadie , et cela

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LE KINISTHE

était infiniment (ilus juli , cnr c'était ainsi que tt>utcs tes ramilles des gens de goût étaient peintes alors. Comme nous ne nous rappelions pas un sujet historique qui pût nous convenir à tous , nous nous conleutûmes de nous fain^ tirer chacun comme une figure historique, mais indépendante l'une de l'autre. .Ma femme voulut être représentée en Vénus, avec une pièce d’estomac enrichie de diamans, ses ilcux petits en Copidons à scs cûlés, pendant que moi , avec ma robe de ministre et ma ceinture ", je devais lui présenter les livres de ma dispute sur les seconds mariages. Olivia voulut être peinte en amazone, assise sur un parterre de fienrs avec un habit de cheval , vert , galonné en or, et un fouet à la main. Sophie devait être en bergère , avec autant de brebis autour d'elle que le peintre ftourrait en faire tenir, et Moïse devait être avec un chapeau à plitmet blanc. Notre goût plut si fort au chevalier, qu’il insista pour être dans le tableau de la famille, dans le caractère d’Alexandrc- Ic-Grand, aux pieds d’Olivia. Nous regardâmes tous cette demande comme une marqtie de son désir d’entrer dans notre famille, et nous ne pûmes refuser sa proposition. Le peintre sc mit donc à l'ouvrage , et comme n travaillait assidûment et promptement, en quatre jours le tableau fut achevé. I.a pièce était grande , et il n’avait pas épargné les couleurs, ce dont ma femme le loua beaucoup. Nous fûmes tous très conlens de l’excctition; mais une circonstance malhèureuse qui ne se présimUi à notre esprit que quand le tableau fut fini, nous chagrina tous beaucoup. Il était si grand , que nous n'avions pas de chambre dans la maison assez grande pourl'y placer. 11 est inconcevable comment nous n’av'ions pas fait auparavant une réllexion si imporuaiite ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que cela nous était échappé. Au lieu donc de servira stiti.sfaire notre vanité , comini- c’était notre dessein , ce malheureux tableau restait contre la muraille de la cuisine, où la toile avait été d'abord

" Les minUtres de l'Eglive anglic.inc portent une rubcsrinblublcàcclledeeproresireui'vde nos collèges.

pVo/c fin ttMÎat /lur.)

atLachèe pour le peindre ; il était trop grand pour entrer dans atietinc de nos chambres et pour passer par les portes. Il fournissait matière à la plaisanterie de nos voisins : l 'un le com|>arait à la chalotipe de Robinson- Crtisoé, qu’il avait bâtie trop grande pour pouvoir la remuer, lin autre disait qu’il ressemblait à ces dévidoirs qu’on construit dans une bouteille; quelques - uns enfin s'étonnaient comment il avait pu entrer là, et comment il pourrait en sortir.

Mais en même temps que ce tableau donnait matière de plaisanterie aux uns, il fournissait aux autres les interprétations les plus malignes. Le portrait du chevalier, qui se trouvait avec les nôtres , nous faisait trop d’honneur, pour ne pas exciter l'envie. Di-s bruits malins commencèrent à courir sourdement sur notre compte ; et notre repos fut troublé pardes gensqui vinrent avec amitié nous rapporter les discours de nos ennemis. Nous recevions ces propos avec le ressentiment qui convenait ; mais ce ressentiment ne fit qu’irriter la calomnie. Nous délibérâmes donc d’imposer silence à la malice de nos ennemis; et à la fin , nous primes une résolution qui me panit trop fine, pour que nous eussions de la satisfaction. Voici quelle elle fut. Comme notre objet important était de conmdlre le motif des assiduités de M. Tornhill , ma femme se chargea de le sonder, sous prétexte de lui demamlerson avis sur le choix d'un mari pour sa fille aînée, Si ce plan ne sc trouvait pas suffisant pour l'amener à une déclaration , alors il fut résolu de l’elfraycr par la supposition qu'il avait un rival; et l’on imaginait que , par ce dernier moyen , quelque rétif qu’il fût , on l’amènerait au but. Mais je ne voulus jamais donner mon consentement à ce dernier projet, jusqu’à ce qii'Olivia m’eût donné les assurances les plus positives qu’elle épouserait le rival qu’on supposerait à M. Tornhill, dans le ras où celui-ci ne préviendrait pas ce mariage, en l'épousant lui-même. Tel fut le plan auquel ou s’arrêta , et que je n’approuvai pas toul-à-fait, quoique je ne m’y opposasse pas tro|) fortement.

la prendère foistiuc M. ’foruhill vint nous voir, mes filles eurent soin de s’absenter pour

DP. W.küPFIEI.D.

(ionnorà Ipiir inèro l’cK'casion «le micllrc son pi-ojel à exi^rulion ; mais elles n'alli'i ent pas plus loin que la chambre voisine, d'oii elles pouraienl cuteuilre toute la conversation. Ma femme mit adroitement la matii're siii’ le tapis, en disant qu'une des demoiselles Flamborougli était sur le point de faire une bonne affaire avec M. Spanker. Le chevalier étant «le son avis, ma fi'mme continua la conversation. en faisant la remarque que i celles qui avaient du bien étaient toujours sûres de trouver des mariages avantageux: mais, poursuivit-elle, pour celles qui n'en ont point, le riel a pitié d'elles. Que signifie la beauté? que signifient toutes les vertus cl toutes les meilleures qualités du monde dans ce siècle intéressé ? Ce ti'esl pas qui est - elle ? mais qu’a-l-elle? dont on s’informe.

— Madame, reprit-il, votre remarque est aussi juste que neuve; mais si j'étais roi, cela ne serait pas de même. Les filles aimables, sans fortune, auraient alors bon temps. Vos demoiselles seraient les deux premières pourvues.

— Ah! monsieur, dit ma femme, vous voulez rire; mais moi, je voudrais être reine, je saurais bien où elles trouveraient des maris. Mais, à propos, M. Tornhill , vous m’y faites penser , ne connaîtriez-vous pas quelqu’un qui pût convenir pour mari i mon ainée. Elle a actuellement dix-neuf ans; elle a pris toute sa croissance ; elle est bien élevée , et, à mon petit avis, elle ne manque pas démérité.

—Madame, répliqua-l-il, si vous laissez cela à mon choix, je voudrais trouver quelqu’un qui eût assez de perfections pour rendre un ange heureux: quelqu'un qui eût de la sagesse, de la fortune, de la richesse, du goût, de la sincérité: je voudrais tout cela dans un mari pour mademoiselle votre fille. — Oui, mais, dit-elle, connaissez-vous quelqu’un de cette sorte? — Non, madame, reprit-il, il est impossible do connailrc personne qui soit digne d’èti-e son mari. C’est un trésor trop grand pour éti'e possédé par un seul homme : c’est une divinité. Sur mon ame, je vous dis ce que je pense : c’est un ange. — Ah ! M. Tornhill , vous flattez ma fille ; mais nous avons songé à la marier à un de vos fermiers

dont la mère est morte depuis peu, et qui a besoin d'une ménagère. Vous savez qui je

veux dire, le fermier William. C’est un

homme actif, qui est en état de lui donner du pain, et qui nous a «h'jà fait des propositions ( cela était effectivement vrai ); mais je serais bien aise, monsieur, d’avoir votre approbation sur notre choix. — Comment, madame , mon approbation ! mou approbation ,

pour un tel choix ! Sacrifier tant de

beauté, d’esprit, de talens, à une créature qui nesentirapasson bonheur! Je vous demande pardon, je ne puis jamais approuver une injustice si manifeste. Et j’ai mes raisons. — En vérité , s’écria ma femme , si vous avez vos raisons , c’est autre chose ; mais je voudrais bien savoir vos raisons. — Je vous demande bien des excuses, madame, reprit-il; mais je ne puis vous les découvrir. Elles sont (dit-il, en mettant la main sur sa poitrine) enterrées, clouées ici.»

Quand il fut parti, nous ne pûmes, après une consultation générale , di'finir quels étalent ses sentimens. Olivia les regarilait comme les preuves de la passion la plus délicate. Pour moi , je considérais les choses d’un autre œil, j'y voyais plus d’amour que de désir de mariage. Cependant, quel que fût leur objet, il fut résolu de suivre lu plan de la recherche du fermier William , qui , depuis que nous étions établisdans le pays , avait fait sa cour à ma fille.

CIIAPITRE XVll.

U J a bien peu de Tcrlna qui r^aialcnt à uoe tcnlatioB lungue cl ijtrdable.

Comme je n’envisageais que le bonheur réel de mes enfans, l'assiduité de M. William m'avait plu, parce qu'il avait une fortune honnête, et qu’il était prudent et sincère. Il ne fallut pas lui donner de grands encouragemens pour faire revivre sa première passion; de sorte que deux ou trois jours après, M. Tornhill et lui se rencontrèrent le soir chez nous , et se regardèrent quelque temjis avec des yeux de colère. Mais William ne

bbi

LE MKISTRE

devait point d'urrérages à son seigneur ; en sorte qu’il s'embarrassait fort peu de son indignation. Olivia, de son côté, jouait la coquette en perfection , si l'on peut appeler jouer un rôle, agir d'après son caractère, feignant de prodiguer toute sa tendresse à son nouvel amant. M. Tornbill parut tout-ù-fait affligé de celte préférence, et nous quitta d'un air pensif : ce qui me surprit d'autant plus, qu'il était en son pouvoir de faire cesser fort aisément la cause de son chagrin , en faisant la déclaration d’une passion honnête ; mais, quelque mal à son aise qu'il nous parût , Olivia l'était encore davantage. Après ces entrevues avec ses amans, qui furent fort fréquentes, elle cherchait la solitude pour s'abandonner à sa tristesse. La trouvant un soir dans ret état, après avoir fait ses efforts pour soutenir pendant quelque temps une gaité feinte: cTuvois, luidis-je,à présent, mon enfant , que toute ta confiance dans la sincérité de la passion de M. Tornhill n’a été qu'un rêve : il souffre la rivalité d'un inférieur, quoiqu’il sache qu'il est en son pouvoir de s’assurer la possession par une déclaration honnête. — Oui, papa, me dit-elle, mais je sais qu'il a ses raisons pour différer. Je sais qu'il en a. La sincérité de ses regards et de ses expressions me convainc qu’il m'estime réellement. Dans peu de temps, j’espère qu’il découvrira la générosité de ses sentimens, et vous verrez que l'opinion que j’ai de lui est plus juste que la vôtre. — Olivia, ma chère enfant, lui répondis-je, c’est toi qui as formé et proposé tous les plans qui ont été suivis jusqu'à présent, pour l’amener à une déclaration , et tu ne diras pas que je t'ai gênée en rien; mais tu ne dois pas attendre que je veuille jamais servir d’instrument potirqu'un honnête homme soit la dupe de ta passion mal fondée. Je te donnerai tout le tempsque lu me ilemanderas pour amener à une explication ton admirateur prétendu ; mais, le terme expiré, s'il ne vient point au but, j'exige absolument que la const.ance de M. William soit récompensée. Le caractère que j'ai soutenu jnsqu'à présent dans la vie, demande que je tienne cette conduite ; et ma tendresse pour toi , comme père, n’influera jamais sur mon intégrité , comme homme.

Nomme donc le jour, tu le prendras si éloigné que tu voudras; et, eu même temps, instruis M. Tornhill du temps précis où j'entends te donnera un autre. S’il t'aime réellement , son bon sens loi fera voir aisément qu'il n'a qu'un parti à prendre pour ne te pas perdre pour toujours. > Elle agréa cette proposition , dont elle ne put s'empêcher de reconnaître la justice. Elle me renouvela sa promesse dans les termes les plus positifs d'é|)ouser M. William, dans le cas où l'autre serait insensible ; et à la première entrevue, nous fixâmes, en présence de M. Tornbill, de ce jour en un mois, le temps de son mariage avec son rival.

Ces mesures vigoureuses semblèrent redoubler l'inquiétude de M. Tornhill; mais ce qu'Olivia elle-même éprouvait, m'affectait sensiblement. Dans ce combat entre sa passion et sa raison , elle perdit toute sa vivacité naturelle, et elle cherchait toutes les occasions d'être seule pour pleurer. Une semaine se passa sans que son amant fit aucun effort pour mettre obstacle à son mariage. La troisième, il discontinua entièrement ses visites; et ma fille, au lieu d’en témoigner de l'impatience, semblait d’une tranquillité pensive, que je prenais pour de la résignation. Pour moi,c’étaitavec la plus grande satisfaction que je pensais que ma fille allait s'assurer un état aisé et tranquille; et j’applaudissais fréquemment à sa résolution. Quatre - jours avant celui fixé pour le mariage , ma petite famille était le soir rassemblée autour d’un bon feu, contant des histoires du temps passé , et faisant des projets pour l’avenir. Nous étions ainsi innocemment occupés, riant de toutes les folies qui nous passaient par la tête. lEh bien! Moïse, m’écriai-je, nous allons bientôt , mon garçon , avoir un mariage dans la famille : qu’est -ce que tu en penses? quel est ton avis là-dessus: — Mon avis, papa, est que tout va fort bien , et je pensais tout-à-l’heure que quand ma sœur Olivia seramariée au fermierWilliam, il nous prêtera alors gralii son pressoir et ses chaudières à brasser *. — Oh ! sûrement. Moïse,

• En Angleterre, dans les campagnes, presque tous les fermiers font leur bière cux^mêiDes.

traducteur.)

DE WAEEFIELD.

il te fera; et par dessus le marché il chantera, pour nous égayer, la chanson de la Mort et de la Dame. — 11 a appris cette chanson à mon frère Dick, dit Moïse, et je crois qu'il la chante fort bien. — Oui-dà? repris-je. Qu'il la chante! Où est Dick? Allons, qu'il chante avec hardiesse. — Mon frère Dick, répondit le petit Bill , vient de sortir tout-à-l'heure avec ma soeur Olivia; mais M. William m'a appris deux chansons; et, si vous voulez, papa, je vous les chanterai. Laquelle aimezvous mieux , ou du Cygne mourant, ou de l'élégie sur la Mort d'un chien enragé? — L'élégie, mon 61s, l'élégie plutôt, lui dis-je, je ne l'ai pas encore entendue. Et vous, ma femme, vous savez que le chagrin altère ; donneznous une bouteille du meilleur vin de groseilles, pour nous soutenir contre la tristesse. Les élégies m'ont tant fait pleurer dernièrement, que, sans un petit coup pour m'égayer, je craindrais que celle-ci ne m'uffcctàt trop. Et toi, Sophie , mon amour, prends ta guitare , et racle un petit accompagnement à cet enfant.»

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