‹ Œuvres completes de SterneChapitre 476 sur 507 · I.E HIMISTRE · texte numérisé non relu

I.E HIMISTRE

seigner l'anglais en Hollande. Le vent fut bon, notre voyage fut court, et , après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets , je me trouvai comme un étranger tombé des nues dans une des princi|>ales villes de Hollande. Dans mon état , je ne voulais pas laisser passer de temps sans enseigner. Je m'adressai donc à deux ou trois des gens qui passaient , dont l'apparence me parut promettre davantage; mais il était impossible que nous nous entendissions l’un l'autre. Ce ne fut qu'alors que je songeai que , pour apprendre l'anglais à des Hollandais , il fallait d'altord qu'ils m'apprissent te hollandais. Je fus surpris moi-méme comment j'avais pu manquer de faire une réflexion si simple ; mais il est certain que je ne l'avais pas faite.

« Ce projet ainsi évanoui , j'eus quelque envie de me rembarquer tout de suite pour retourner en Angleterre ; mais m'étant rencontré en eompagnie avec un étudiant irlandais , notre conversation tourna sur des sujets de littérature; car je vous ferai observer en passant que j'oubliais toujours ma misère quand je trouvais occasion de m’entretenir de CCS matières. Il m'apprit que dans l'université où il étudiait , il n'y avait pas deux hommes qui entendissent le grec : cela me surprit. Je pris à l'instant la résolution d'aller à iKtuvain , et d’y gagner ma vie ù enseigner le grec. Je fus encouragé dans mon projet par mon camarade , qui me fit entendre que je pouvais faire ma fortune à ce métier.

< Je me mis en route le lendemain matin, plein d’espérance: chaque jour voyait diminuer le fardeau de mes nippes comme le panier de pain d’Ésope ; car je les donnais en paiement pour mon logement à mesure que je voyageais. Quand j'arrivai à Louvain , je ne voulus point aller faire ma cour aux professeurs inférieurs ; mais je pris le parti d'aller tout droit oITrir mes talens au principal luimême. J'y allai , je fus admis à lui parler, et je lui offris mes services comme maître en langue grecque , dont j'avais appris qu’on manquait dans son université. Le principal parut d’abord douter de mes talens ; mais j'offris de l’en convaincre sur-le-champ, en traduisant devant lui en latin une jxigc de i

tel auteur grec qu’il voudrait choisir. Comme il vit que cela était sérieux , il me parla en CCS termes : • Vous voyez , jeune homme, que je n'ai jamais appr'is le grec , et je ne vois pas que j'en aie jamais en besoin. J'ai eu le Itonnet et la robe de docteur sans grec. J'ai dix mille florins par an sans grec. Je bois et mange bien sans grec. Enfin , je ne sais point le grec , et je ne crois pas qu'il serve à quelque chose. »

< J’étais alors trop loin de chez moi pour songer à m'en retourner : ainsi je résolus d’avancer. Je savais un peu de musique , j'avais une voix passable ; et de ce qui avait fuit autrefois mon amusement , je fis un moyen de me procurer ma subsistance. Je traversai la partie de la Flandre où les pysans sont assez pauvres pour être joyeux ; car j'ai toujours remarqué qu’ils étaient gais en proportion qu’ils étaient plus malheureux. Quand j'approchais de la maison d'un paysan à la chute du jour, je jouais un de mes airs les plus gais, et cela me procurait non seulement un logement pour la nuit , mais de quoi vivre pour le lendemain. J'essayai une fuis ou deux de jouer pour des gens comme il faut , mais ils trouvaient que je jouais horriblement, et ils ne me donnèrent jamais la moindre bagatelle : cela me paraissait d'autant plus extraordinaire, qne, quand je jouais en compgnie pour mon seul plaisir, mon exécution ne manquait jamais de ravir l'assemblée, surtout les dames; mais, comme j’avais alors ma seule ressource pour vivre , on la trouvait misérable ; ce qui prouve combien le monde est disposé à estimer bas les talens pr lesquels un homme gagne sa vie.

c J'arrivai de celte manière à Paris, sans autre dessein que de voir la ville, et de m’en retourner. Le pupic de Paris aime beaucoup mieux les étrangers qui ont de l'argent que ceux qui ont de l'esprit. Comme je n'avais ni l'un ni l’autre, vous pouvez bien imaginer que je ne fus pas fort bien accueilli. Après m'étre promené dans la ville quatre ou cinq jours , et avoir vu les meilleures maisons par dehors, je me préprais à quitter cette ville où l'hospitalité est vénale , quand , pssant dans une des pinciples

DE VTAKEFIELD.

rnvs, ]e reDContrai notre cousin à qui vous m’aviez recommandé. Sa rencontre me fit beaucoup de plaisir, et la mienne, je crois, ne lui fit pas de peine. Il s'informa des motifs qui m'avaient amené à Paris, et m'apprit que son occupation actuelle en cette ville était de ramasser des tableaux, des médailles, des gravures et des antiques de toute espèce, pour un partiimlicr de Londres, qui venait d'acquérir tout d'un coup une grande fortune et du goût. Je fus d’autant plus surpris de voir mon cousin choisi pour cet emploi, que lui-méme m’avait assuré plusieurs fuis qu'il ne s’entcodait point du tout dans ces matières. Sur ce que je lui demandai comment il avait fait pour devenir connaisseur en si peu de temps, il m’assura qu'il n’y avait rien de plus aisé ; que tout le secret consistait en deux règles; l'une de faire toujours l'observation que 1e tableau aurait pu être meilleur si le peintre avait pris plus de peine; l'autre, de louer les ouvrages de Pietro Perugino. • Mais , me dit-il , comme je vous ai appris autrefois à être auteur à Londres, je veux vous apprendre l'ait d'acheter des tableaux à Paris. >

< J'acceptai de bon cœur sa proposition , parce que c’était an moyen de vivre, et que tout ce que je cherchais était de vivre. J'allai donc chez lui , je me vêtis mieux p:ir son secours , et je l'accompagnai aux ventes de tableaux où l'on attendait des Anglais pour acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de le voir connu des gens du plus beau monde , qui s'en rapportaient ù sou jugement sur chaque tableau et chaque médaille comme à un guide infaillible et au modèle du goût. Il lirait bon parti de ma présence dans ces occasions; car, quand ou lui demandait son avis , il me tirait gravement à l'écart , il me demandait le mien, levait les épaules, regardait avec finesse, retournait et assurait la compagnie qu'il ne pouvait donner sou opinion sur une affaire de cette importance. Cependant il se trouvait des occasions où il fallait montrer plus d'impudence. Je me ressouviens de l'avoir vu, après avoir dit que la peinture d'un tablèau n'était pas assez moelleuse, prendred'unair assuré une brosse et du vernis brun qui se trouvaient là par hasard.

en frotter tranquillement la pièce devant In compagnie , et demander ensuite si les teintes n'avaient pas gagné par l'opération.

< Quand il eut fini sa commission à Paris, il m'y laissa fortement recommandé à plusieurs personnes de distinction comme fort propre à servir de gouverneur à un jeune homme dans ses voyages, et je fus quelque temps après employé en cette qu.alilé par un Anglaisqui avait amené son pupille à Paris, pour l'envoyer de là faire son tour de l’Europe. Je fus donc choisi pour gouverneur du jeune homme, sous la condition qu'il se gouvernerait toujours à sa fantaisie. Mon pupille, en effet, entendait bien mieux que moi l'art de ménager l’argent. Il était l'héritier d'un bien de deux cent mille livres sterling, qu'un oncle mort dans les Indes orientales lui avait laissé ; et ses tuteurs, pour le mettre en étal de gouverner sa fortune, l’avaient rois apprenti chez un procureur : aussi l’avarice était sa passion dominante. Toutes ses informations en route roulaient sur les moyens d'épargner l’argent , île voyager à moins de frais, et de savoir où il pourrait acheter quelques marchandises sur lesquelles il y eût du bénéfice à faire en les revendant à Londres. 11 avait assez de goût pour voir les curiosités qui se trouvaient sur le chemin , et qu'on pouvait voir pour rien ; mais s'il fallait payer quelque chose pour les voir, il assurait ordinairement qu'il avait entendu dire que cela ne valait pas la peine d'être vu. 11 ne payait jamais un mémoire sans faire l’observation combien la dépense était proiligiouse en voyageant; et cependant il n'avait pas encore vingt et un ans. Quand nous fûmes à Livourne, en nous promenant sur le port, il s'informa combien coûtait le pas.sage de là en Angleterre par mer. Ayant su que ce n'était qu'une bagatelle en comparaison de la dépense du voyage par terre, il ne put résister à lu tentation. Il me paya donc la petite portion d’tippoioiemens qui m'était due , me quitta, et s'embarqua |H)iy Londres avec un seul domestique.

f Je me trouvai donc encore une fois abandonné au milieu du monde, .sans ressource ; mais j’y étais alors accoutume.

Mon talent pour la musique ne pouvait mu

servir à rien li.ins un pays uii le muindre paysan était meilleur musicien que mui ; mais j'avais acquis alors un autre talent qui pouvait me servir aussi bien : c'était de l'habileté a disputer. Dans toutes les universités étrangères et dans les couvens, il y a de certains jours où l'on soutient des thèses philosophiques contre tout venant ; et si le disputant montre quelques taleus , il reçoit un petit présent en argent , un dîner et un lit pour la nuit. Ce fut ainsi que je fis ma route d'iudie en Angleterre, allant de ville en ville, examinant les hommes de plus près: et je puis dire que j'ai vu les deux côtés du tableau. Mes remarques cependant ne furent pas en grand nombre. J'ai vu que les monarchies étaient le meilleur gouvernement pour les pauvres, et les répiibliqiie.s pour les riches. J'ai vu que, dans tout pays , la richesse était un nom qui remplace celui de liberté, et qu'il n'y a pas d'homme si ami de la liberté qui ne voulût soumettre la volonté de quelques individus à la sienne.

c A mon arrivée en Angleterre, mon dessein était d'abord de vous présenter mes respects , ensuite de m'engager comme volontaire pour la première expédition qui se rencontrerait; mais, dans ma route , ma résolution changea par la rencontre d'une ancienne connaissance que je retrouvai , qui était membre d'une troupe de comédiens qui allaient faire une campagne pendant l'été dans la province. La troupe ne parut pas éloignée de m'admettre: tous les acteurs cependant m'avertirent de l'importance de mon entreprise; que le public était un monstre à plusieurs tètes, et qu’il en fallait avoir une bonne pour lui plaire ; que ce n'était pas l'affaire d'un jour que d'apprendre :i jouer, et que, sans quelques mouvemens d'épaules que la tradition conservait , et dont un usait sur le théètre , seulement depuis cent ans, je ne pourrais jamais préteiidix' à plaire. Une autre difficulté fut de me fixer des rôles, parce que presque tous étaient retenus, ün me promena donc de rôle en rôle pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'un se fût décidé pour celui A'Horatio, que la présence de la compagnie m'a heureusement empêché de jouer. •

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