CHAPITRE XX
lli»lo>r« d'sa vig»boad pbi(otopb«, qui coart opm la , noaicanté et qai perd le coolenteiacnl.
Après le souper, madame Arnold offrit poliment à mon fils dVnvoyer deux de scs gens chercher son bagage. Il la remercia d'abord de son offre; mais, comme elle insista , il fut obligé de lui avouer qn’nu béton et un sac de voyage étaient tout le mobilier qu'il possédait sur la terre. < Oui, mon fils, m'écriai-je, tu m’as quitté pauvre, et tu reviens pauvre; mais du moins tu as beaucoup vu le monde. — Oui , mon père , réponditil ; mais courir après la fortune n’est pas le moyen de l'attraper ; et ma foi , depuis quelque temps , j’ai abandonné ma poursuite. — Je crois, dit madame Arnold , que le récit de vos aventures serait amusant. J’en ai entendu souvent raconter la première partie par ma nièce ; mais si vous vouliez nous favoriser du reste, la compagnie vous aurait beaucoup d’obligation. — Madame , reprit mon fils , je puis vous assurer que le plaisir que vous aurez à entendre mon histoire ne sera pas é moitié aussi grand que ma vanité à la raconter. Cependant je ne puis vous promettre d’aventures, car j'ai plus vu que fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez, fut grand: mais, s’il m’affligea , il ne m’abattit point. Personne n’eut jamais une plus heureuse disposition à se flatter d'espérances que moi. Moins je taouvai la fortune favorable alors, plus j’espérai quelle me récompenserait dans un autre temps ; et comme j’étais au plus bas de sa roue , une nouvelle révolution ne pouvait que m’élever. Je me mis donc en mute pour Londres par lin beau jour, sans inquiétude pour le lendemain , mais joyeux comme les oiseaux qui chantaient sur mon chemin. Je prenais courage en réfléchissant que Londres était la
vraie place où les taleus de toute espèce pouvaient être connus et récompensés.
' < En arrivant à la ville , mon premier soin fut de remettre votre lettre de recommandation à notre cousin , que je trouvai ii’étre pas en beaucoup meilleure situation que moi. Mon premier plan, comme vous vous le rappelez, était d’étre précepteur dans une école, et je lui demandai son avis là-dessus. Notre cousin reçut ma proposition avec un rire sardonique : < Oui, ma fui ,. dit-il , voilà une jolie carrière à laquelle on vous a destiné. J’ai été moi-méme précepteur dans une pension , et je veux être pendu si je n’eusse pas mieux aimé vivre sous la garde d’un geôlier à Newgate’. Je me levais de bonne heure et me couchais lard. Le maître me regardait avec hauteur, la maltresse me haïssait parce que je n'étais pas beau garçon ; les enfuns me faisaient enrager à la maison , et je n’avais pas la liberté de sortir pour aller chercher des civilités dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez propre pour entrer dans une école ? Voyons-un peu : Savez-vous metli e la main à tout ? — Non. — En ce cas, vous n’êtes pas bon pour une pension. Savezvous accommoder les cheveux des enfans'f — Non. — En ce cas, vous n’étes pas htm pour une pension. Avez-vous eu la petitevérole?' — Non. — Ko ce cas, vous n’étes pas bon |)ourune pension. Pouvez.vous coucher trois dans un lit? — Non. — En ce cas, vousn’étes pas bon pourune pension. Avezvous bon appétit ? — Oui. — En ce ras , vous n’êtes pas bon pour une pension. Non, mon cher cousin , si vous voulez une profession jolie et aisée, mettez-vous en apprentissage pour sept ans chez un coutelier pour tourner sa roue , mais fuyez une pension. Cependant, continua-t-il, je vois que vous êtes un garçon qui avez des sentimens et de la science : voudriez-vous, à mon exemple, devenir auteur? Vous avez lu sans doute dans vos livres que des gens de génie sont morts de faim à ce métier; mais aujourd’hui je vous ferai voir quarante sots dans la ville qui eu
* C*est une prison Je Londres, comme le grand Cliàlelet à Paris.
[NoU Ju traducteur.)
Digitizee II» C.oogic
sec
LE MINISTRE
vivent , et qui s’y enrichissent. Ce sont tous d’honnétcs lourdauds qui vont tout doucement et tout uniment leur chemin, qui écrivent sur l'histoire, la politique, et qu'on loue; qui , s'ils avaient été faits savetiers , auraient toute leur vie rcacommodé des souliers, sans qu'ils en eussent jamais fait. > Voyant que le métier de précepteur dans une pension n’était pas fort honorable, je me résolus d'accepter la proposition de moncousiu, et, ayant le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec vénération la fameuse Grub-Strcet". Plein d'idées brillantes, je m’imaginais que j'allais marcher sur les pas des Dryden et des Otways. Dans le fait , je considérai la déesse de ce pays comme nue mère par ejiccllence ; car, quoique le commerce du monde puisse former le bon sens, la pauvreté que la déesse distribue à ses suivans, élève le génie. Plein de ces réflexions, je me mis à l’œuvre, et, considérant qu’il restait les meilleures choses du monde à dire du côté faux , je résolus de faire un livre qui fût toul-à-fait neuf. J’habillai donc trois paradoxes avec vraisemblance. Mes propositions étaient fausses , sans doute, mais elles étaient neuves. Lesdiamaus réels de la vérité sont une marchandise qu'on a si souvent im- |)ortée, que je n’avais de ressources que dans l'importation de quelque chose de brillant , qui, vu à uje certaine distance, leur ressemblât. Quelle importance , quand j’y pense , était perchée sur ma plume pendant que j’écrivais ! Je ne doutais point que tout le monde littéraire ne s’élevât contre mon système , mais j’étais préparé à tenir tête au monde littéraire. Semblable au porc - épie qui se roule sur lui-même , présentant ses piquans pour défense , j’avais ma plume aiguisée contre tout assaillant.
— Bienlmon enfant, m’écriai-je, et quel sujet traitas-tu? J'cspcrc que tu n'oublias pas l’importance de la matière du second mariage des ecclésiastiques. Mais je t’inter-
* Gruh'Street caI une rue de Londre» dans un pauvre quartier, où, les logcnicns cl les auberges ëlaiil à meilleur marché, un suppoac que tous les pauvres auteurs demeurent.
(AWr du tratiurlKur.'^ *
romps. Continue. Tu publias donc tes paradoxes , et que dirent les gens de lettres ?
— Hélas ! répondit mon fils, le monde littéraire ne dit rien à mes paradoxes. Rien du tout. Chacun d’eux était occupé à se louer, lui et scs amis, ou à critiquer ses ennemis ; et malheureusement je n’avais ni amis ni ennemis. J'éprouvai la plus cruelle de toutes les mortifications, le mépris. Étant un jour dans un café à réfléchir sur le sort de mes fiarudoxcs , un petit homme entra dans la salle, se plaça â une table devant moi, et, après quelques instans de conversation, s’étant aperçu que j'étais lettré , il tira de sa poi'he un paquet de prospectus , me pri.int de souscrire pour une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce avec des uotcs.Sa demande produisit nécessairement ma réponse, qui fut que je n’avais pas d’argent ; et cet aveu de ma part le conduisit à s’informer quelle était la nature de mes espérances. Voyant , par ma réponse, quelles n’étaient pas plus grandes que ma bourse n'était pleine : « Je vois bien , me dit-il , que vous UC connaissez pas la ville ; je vais vous donner quelques instructions là-dessus. Regardez ces prospectus. Par leur moyen, j'ai subsisté fort à mon aise pendant douze années. Dès l'instant qu'un riche créole arrive de lu Jamaïque , ou une riche douairière de sa province , je leur propose de souscrire. J'assiège d'abord leur cœur par des flatteries, et quand par ce moyen la brèche est laite, je l’attaque avec mes prospectus. S’ils souscrivent d'abord sans difficulté, alors je renouvelle mes sollicitations pour la permission de leur dédier l'ouvrage. Si je l’obtiens, je leur demande celle de faire graver leurs armes en tète de l’épitre dédicatoire. Ainsi , continua-t-il , je vis aux dépens de la
vanité , et je iii’cn moque Mais, entre
nous, je commence à être trop connu, je serais bien aise que vous vous prêtassiez à m’obliger. Du seigneur de distinction vient de revenir justement d'Italie. Son portier connaît ma figure ; mais comme il ne connaît [Hiint la vôtre , si vous voulez vous charger d'aller porter cette pièce de vers, je suis sûr que vous réussirez , et nous |iarlagcrons le profit.
DE WAKEFIELD
— Dieu me bénisse! m'écriai-jc, George, esl-co là l'emploi de nos poètes à présent ? Des gens d'un talent supérieur s'abaissent à ces indignités! Peuvent-ils déshonorer si bonteusemeut la profession en faisant un vil trafic de louanges pour du pain.
— Oh! non, mon père, répondit-il, un vrai poète ne s’abaisse jamais si bas; car où il y a du génie , il y a de l'orgueil. Les hommes que je vous dépeins sont les mendians de la rime! Un véritable poète , en même temps qu'il méprise toutes les dilGcultés pour acquérir de la gloire, est poltron pour souiïrir le mépris; et il n’y a que les gens indignes d’étre protégés, qui se soumettent à demander de la protection. Ayant le cœur trop haut pour m'avilir à ces indignités, et la fortune trop basse pour hasarder un second effort pour la gloire , je fus obligé de prendre un parti mitoyen, et d'écrire pour avoir du pain. Mais je n’avais pas les qualités nécessaires pour une profession où l'adresse seule assure le succès. Je ne pouvais réprimer ma passion secrète pour la louange; en sorte que j’employais à faire mon possible pour écrire bien et avec précision, un temps qui aurait été plus utilement employé à écrire médiocrement, mais beaucoup. Mes petits ouvrages ne furent pas remarqués au milieu de la foule des écrits périodiques. Le public avait des occupations trop importantes pour s'amuser à remarquer l'aisance et l'agréable simplicité de mon style, et l’harmonie de mes périodes fut ensevelie dans l'oubli. Mes essais moururent avec les Euaù sur la Liberté, les Contes orientaux et les Remèdes pour la morsure des chiens enragés , pendant que l’aini de lui-même, l’ami de la vérité,Vami de la liberté, l'ami de l’humanité', écrivaient mieux que moi parce qu’ils écrivaient plus vite. Je commençai donc à n’avoir pour compagnie que des auteurs négligés, comme moi , qui se louaient , se plaignaient et se méprisaient les uns les autres.
s Ce lotit dut Domi intjioianf que tous les cerî- Tains politiques, qui insêicnt des lettres dans les papiers publics, prennent ordinairement.
{IVote du tradurteur.)
La satisfaction que nous causaietit les écrits de tout auteur que le public estimait , était en raison inverse de leur mérite. L’esprit des autres ne pouvait plus me plaire. Le malheur de mes paradoxes avait entièrement tari cette source de contentement pour moi. Je ne pouvais ni lire , ni écrire d'une façon qui me plût; car la supériorité dans un autre était l’objet de mon aversion , et écrire était mon métier. Au milieu de ces sombres réflexions, étant un jour assis sur un banc dans le parc Sl-James, un jeune homme de bonne famille, que j’avais connu à l’Université, m’aborda. Nous nous saluâmes l’un l’autre en hésitant ; lui presque honteux d’étre connu de quelqu’un aussi mal mis que je l’étais, et moi craignant d’étre méprisé. Mes craintes s’évanouirent bientôt , car je trouvai qu’au fond Edward Tornhill était un bon garçon.
— Que dis-tu! George , m’écriai-je en l’interrompant : Tornhill tu le nommes ! Ce ne peut être certainement que notre seigneur. — Ah! s’écria madame Arnold, est-ce que vous êtes si voisin de M. TornhiU'/ Il a été longtemps ami de notre famille , et nous attendons dans peu une visite de lui.
— Le premier soin de mon ami , continua mon fils , fut de changer mes pauvres vétemens pour un bel habit qu’il me donna; enfin je fus admis à sa table sur le pied d’un demi-ami, d’un demi- favori. Mon emploi était de l'accompagner aux ventes publiques, de l’entretenir gai pendant qu’on faisait son portrait, de prendre la gauche dans son carrosse quand il n’y avait point d’autre compagnie, et de l’aider à faire la débauche quand il était en humeur libertine. Outre cela, j’avais cent autres petites occupations dans la famille. J’avais beaucoup de petites choses à faire sans qu’on me l’ordonnât: j’étais muni d’un tire-bouchon pour le lui présenter ; je tenais en son nom iesenfans de scs domestiques ; je chantais quand on me le demandait ; j’étais toujours gai , toujours humble et content si je le pouvais. Je n’étais cependant pas sans rival dans ce poste honorable. Un capitaine de marine , que la nature sem- Itlait avoir formé pour une pareille place , me disputait l’affection de mon protecteur.
LE MIMSTRE
Sa mère avait été blanchisseuse d'un homme de qualité, et, par ce moyen , il avait acquis de bonne heure du goût pour les intrigues amoureuses et la généalogie. Comme cet homme faistiil l'unique occupation de sa vie de s'introduire dans la connaissance des seigneurs, quoique plusieurs l'eussent éconduit à causedesa stupidité, d'autres permettaient ses assiduités, parce qu'ils étaient aussi sots que lui. I.a flatterie étant sa profession , il la pratiquait avec une aisance inconcevable; et en même temps que chaque jour le désir d'être flatté croissait chez mon patron , la connaissance que j'acquérais chaque jour de ses défauts me dégoûtait de le louer. J'étais donc sur le point d'abandonner tout-û-fait le champ de bataille au capitaine, quand il se présenta une occasion où mon ami prétendu eut besoin démon srcours.il ne s'agissait de rien moins que de me b.attrc pour lui contre un gentilhomme avec la sœur duquel on prétendait qu'il en avait mal agi. J'acceptai sans dilhculté la commission , et , quoique je vois que ma conduite vous déplaise, je crus que je devais à l'amitié de ne pas le refuser. Je me battis donc ; je désarmai mon adversaire, et j'eus bientût après la satisfaction de découvrir que la dame insultée n'était qu'une femme du monde, et celui contre qui je m’étais battu, un escroc qui vivait avec elle. Les assurances de la reconnaissance la plus vive me furent prodiguées (tour le service que je venais de rendre ; mais , comme mon patron devait quitter la ville dans peu de jours, il ne trouva d’autre moyen de m'étre utile que de me recommander à son oncle Sir William Tornhill et à un autre grand seigneur qui avait une place dans le gouvernement. Quand il fut parti, je n'eus rien de plus pressé que d'aller porter ma lettre de recommandation à son oncle. C’était un homme qui passait pour posséder toutes les vertus, et qui cependant était juste. Ses gens me reçurent de l’air le plus honnête ; car on voit toujours dans la réception des domestiques le c.aractère du maître. On m'introduisit dans une grande salle où Sir William Tornhill vint bientût me trouver. Je lui présentai ma lettre qu'il lut, et , après avoir réfléchi pendant quelques minutes :
< Quels sont , monsieur, me dit-il , les services que vous avez rendus à mon parent, pour mériter qu1l vous recommande si chaudement ? Mais je crois , monsieur, deviner votre mérite auprès de lui. Vous vous serez battu pour lui , et vous attendez que je vous récompense pour avoir été l'instrument de scs vices. Je souhaite de tout mon cœur que le refus que vous éprouvez de moi puisse être pour vous une punition de votre faute; mais plutôt je souhaite qu’il puisse vous conduire au repentir. ..ije souffris avec patience la rudesse de ce traitement, parce que je sentais qu'il était juste. Ma seule ressource fut donc alors dans ma lettre pour l'homme on place. Comme les portes des grands sont presque toujours assiégées par une troupe de gens prêts à les importuner de demandes ridicules, il me fut assez difficile d’être admis à lui parler. Cependant, après avoir dépensé la moitié de ma fortune, qui n’était pas considérable , ù faire des présens aux valets, on m'introduisit dans une salle spacieuse, pour attendre que l’on eût porté ma lettre à monseigneur. J’eus le temps, avant que la réponse vint, de considérer l’appartement où j'étais. Tout était grand et de bon goût. Les peintures, la dorure, les meubles, me pétrifiaient d’admiration et m’inspiraient les idées les plus grandes du maître. Ah ! me disais-je à moi-même, combien doit être grand celui qui possède toutes ces choses , qui a dans sa tête les affaires de l'état, et dans sa maison la moitié des richesses du royaume! Certainement la profondeur de son génie doit être immense. Pendant ces sublimes réflexions, j’entendis quelqu’un s’avancer pesamment. Ah! me dis-je, voilà le grand homme lui-même. Non , ce n'était qu’une fille de chambre. Bientôt après, j’entendis de nouveau marcher : ceci doit être lui. Non ; ce n'était que le valet de chambre du grand homme. A la fin. Sa Grandeur parut elle-même, t Est-ce vous, me dit-il , qui êtes le porteur de cette lettrel'> Jerépondis en m’inclinant. < Ah ! dit-il, elle m’instruit que... oui... eh bien !... • A cet instant même un domestique lui remit une carte, et sans laire davantage attention à moi , il sortit de la salle me laissant réfléchir à mon
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DE WAEEFIELD.
aise sur mon bonheur. Je ne le vis plus jusqu’à ce qu'un laquais m'eût dit que Sa Grandeur descendait pour monter en carrosse.
Je courus aussitôt en bas , et je joignis ma voix à celle de deux ou trois autres personnes qui étaient là comme moi )>our demander des grâces. Mais Sa Grandeur allait trop vite pour nous et gagnait son carrosse à grandes enjambées, de manière que je fus obligé d’élever la voix le plus que je pus pour savoirs! j’obtiendrais une réponse. Pendant ce temps, il murmura à demi-voix une réponse dont j’entendis une moitié ; l’autre moitié fut emportée par le bruit des roues de la voiture. Jereslai quelque temps le cou tendu dans la posture d'un homme qui prête l'oreille pour tâcher de saisir des sons, jusqu’à ce que, regardant autour de moi , je me trouvai seul à la porte de Sa Grandeur. Ma patience était épuisée. Désespéré de tous les affronts que j'éprouvais , j'étais déterminé à me précipiter, et il ne me manquait qu'un précipice pour m’y jeter la tête la première. Je me considérais comme un de ces meubles de rebut, que la nature avait jeté dans son garde-meuble pour y périr dans l’oubli et dans l’obscurité. Il me restait cependant une demi-guinée, et je pensais que la fortune ne pourrait pas m’en priver. Mais, pour m’en assurer, je résolus d'aller à l’insunt même la dépenser pendant que je l’avais , et de m’en remettre ensuite au hasard pour le reste. Comme je marchais dans cette résolution, le bureau d'adresses de M. Cripse, qui se trouvait sur mon chemin, sembla m'inviter à y entrer. Dans ce bureau, M. Cripse offre obligeamment à tous les sujets de Sa Majesté une récompense de trente livres par an , pour laquelle ils donnent en échange leur liberté et la permission qu'on les transporte en Amérique comme esclaves. Je m’estimai heureux de trouver une place où je pouvais noyer mes craintes dans le désespoir. J'entrai donc dans sa caverne; car on peut l’appeler ainsi : tant elle est obscure, humide et sale. La , je trouvai un nombre de malheureux , tous dans un état semblable au mien , attendant l’arrivée de M. Cripse , et présentant un tableau frappant de l’impatience anglaise. Leurs âmes
hautaines, broudlées avec la fortune, déchargeaient ses injustices sur leurs propres cœurs. M. Cripse descendit enfin , et tons les murmures cessèrent. Il daigna me regarder avec une distinction particulière , et il fut le premier homme qui, depuis un mois, m’eût parlé avec un air souriant. Après quelques questions , il trouva que j’étais propre pour tout au monde. Après avoir réfléchi un peu sur les moyens de m’occuper, il se frappa le front , comme s'il venait de penser qu’il était question alors d'une ambassade que le synode de Pennsylvaniedevait envoyer aux Indiens Cliiachas, et il m'assura qu'il s’emploierait pour me procurer la plaça de secrétaire de cette ambassade. Je savais en moi-même que mon homme mentait , et cependant sa promesse me fit plaisir, par la raison qu’elle était magnifique. Je paringeai donc ma demi-guinée : une moitié alla tenir compagnie à scs trente mille livres sterling de fortune, et avec l'autre je résolus d’entrer dans la première taverne pour me rendre plus heureux que lui. Comme je sortais avec cette résolution, je rencontrai a la porte un c.apitaine de vaissean que j’avais connu autrefois légèrement , et il consentit de me tenir compagnie à vider un bol de punch. Comme je n'ai jamais déguisé ma situation, il m’assura que j’étais au bord de ma ruine en écoutant les promesses du maître du bureau d’adresses ; et qu’il n’avait d'autre dessein que de me vendre pour les plantations. < Mais, continua-t-il, je crois que vous pourriez , sans aller si loin , trouver moyen de gagner aisément votre vie. Croyez-moi, je fais voile demain pour .Amsterdam. Que ne venez-vous à bord comme passager'/ Tout ce que vous avez à faire eu débarquant est d'enseigner l'anglais aux Hollandais, et je vous assure que vous ne manquerez pas d’écoliers et d'argent. Je suppose , ajouta-t-il , que vous entendez l'anglais, ou bien le diable s’en serait mêlé. > Je l’assurai que pour cela il pouvait en être sûr; mais je lui témoignai quelque doute de savoir si les Ilollandaisétaient curieux d’apprendre l’anglais. Il m'assura avec serment qu'ils aimaient la langue anglaise à la folie , et, sur sa parole, je m’embarquai le lendemain pour aller en-