I.E MIMSTHF
(lit qu'il faisait toute son (itude de df^baucher les filles de ceux qui l'admettaient chez eux, et qu’après en avoir joui quinze Jours ou trois semaines, il les quittait sans leur donner la moindre rt'cumpense, abandonnées et sans ressource. Comme notre conversation en était là, la femme de l'Iiôte, qui était sortie pour aller clierclier de la monnaie , rentra, et voyant que son mari jouissait d'un plaisir qu'elle ne partageait pas, elle lui demanda d'nn ton de mauvaise humeur ce qu'il faisait ; à quoi il répondit ironiquement en buvant à sa santé. i M. Simond , lui ditelle , vous me traitez fort mal , et je ne le souffrirai pas plus longtemps. Vous me laissez les trois quarts de l'ouvrage à faire, et l'autre quart ne se fait pas , tandis que vous ne faites autre chose que de gobelotter tout le jour à tout venant, pendant que moi, il ne me faudrait qu'une cuillerée de vin pour me gui-rir d'iiuc fièvre , et je n'en tàte jamais une goutte. » Je m'aperçus de ce qu'elle voulait dire ; à l'instant je lui versai un verre qu'elle reçut en me faisant une ri^érence, et buvant à ma santé. ( Monsieur, reprit-elle ensuite , ce n'est pas par rapport au vin que je suis fâchée; mais peut-on être de bonne humeur quand tout va de travers dans une maison? S'il faut tourmenter les pratiques ou les hhtes pour avoir de l'argent, toute cette besogne est sur mon dos, et lui, il mangerait plutôt ce verre que de se bouger pour rien faire. Nous avons actuellement là-haut une jeune femme qui est venue loger ici, et je ne crois pas qu'elle ait d'argent avec toute sa belle politesse. Je sais bien que son argent est bien long à venir, et je voudrais qu'on l'y fit penser. — Que signifie , reprit l'hôte, l'y faire penser? Si son argent est lent à venir , il est sûr. — Je n'en sais rien , reprit la femme ; mais ce que je sais , c'est que voilà quinze jours qu'elle est ici, et nous n'avons pas encore vu comment son argent est fait. — Kh bien ! ma femme, dit l'hôte, nous l'aurons en gros. — En gros? reprit l'hôtesse, je souhaite que nous l'ayons de quelque façon que ce soit , et je suis résolue que ce sera ce soir, ou bien je la ferai décamper, armes et bagage. — Considérez , ma femme, dit l'hôte , que c'est une femme
de quelque chose, et qu'elle mérite plus d'égards. — Ah ! pour cela , répliqua l'hôtesse , femme de quelque chose ou de rien, noble ou roturière, elle décampera, elle décampera. l.es gens comme il faut peuvent être de fort honnêtes gens quand ils achètent et paient bien ; mais , pour moi , je n'en ai jamais vu grand profit venir à la maison. > En achevant ces mois , elle courut par un petit escalier étroit qui montait de la cuisine à une chambre au-dessus , et je m’aperçus bientôt , par l’élévation de sa voix et par l’aigreur de s(^s reproches , qu'il n’y avait pas d'argent. Je pouvais entendre très distinctement ce qu’elle disait. «Sors d'ici tout à l'heure, décampe à l’instant , malheureuse, ou je te donnerai une louche dont tu te sentiras plus de trois mois. Comment , affroiiteiisc, venir se loger dans une honnête maison sans sou ni maille pour [layer? Descends, te dis-je. — Oh ! ma chère dame , criait la fl mme, ayez pitié de moi, ayez pitié pour une nuit d'une pauvre créature malheureuse ; la mort vous délivrera bientôt de moi. > Je reconnus à l’instant la voix de ma pauvre infortunée Olivia. Je volai à son secours , je l'arrachai des mains de l'hôtesse qui la traînait par les cheveux le long de l’escalier, et je pris dans mes bras la chère malheureuse perdue. « Sois la bienvenue, sois mille fois la bienvenue , ma chère, mon trésor, dans les bras de ton pauvre vieux père. Quoique les vicieux t'abandonnent, il y a encore quelqu'un dans le monde qui ne t'oubliera jamais. Quand tu serais coufiable de mille crimes , il te les pardonnera tous. — O mon cher.... (pendant quelques minutes elle n'en put pas dire davantage) mon cher papa , les anges pouvaient-ils être plus doux? Comment puis- je mériter tant de bontés? Le traître, je le déteste , je me déteste moi-même d’élre un sujet de honte à vos yeux. Vous ne pouvez me pardonner ; non , je sais que vous ne pouvez me pardonner. ' — Oui, mon enfant, je te pardonne de tout mon cœur : sois seulement re|>entante , et nous serons tous heureux ; nous verrons encore des jours agréables, ma chère Olivia. — Ah ! jamais , jamais , mon cher père , le reste de ma inalheurcuse vie ne
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sera qu'infamie dehors , et lionle à la maison. Mais , papa , vous paraissez plus pâle qu'à l’ortlinaire. Pourrais-je en être la cause'/ Sûrement vous avez trop de sagesse pour vous punir vous-méme de mes folies.— Notre sagesse, jeune enjanil répliquai-je!.... — Ail ! mon cher père , pourquoi un nom si froid ? s'écria ma fille : voilà la première fois que vous m'avez appelée ainsi. — Je te demande pardon, ma chère, repris-je ; mais je voulais te dire que la sagesse n'est qu'une faillie défense contre le chagrin , quoiqu'à la fin elle soit sûre. >
I.'hôtcsse revint alorspour savoir si nous ne voulions pas avoir une chambre plus belle: j'y consentis, et l'on nous mena dans une où nous pouvions nous entretenir plus libreinent. Après avoir parlé tendresse , jusqu'à ce que nous fussions plus tranquilles, je ne pus m'empêcher de lui demander compte des gradations par lesquelles elle était parvenue à sa malheureuse situation présente. «Ce perfide , me dit-elle , depuis le premier jour que je l'ai VU , m'a fait des propositions honnêtes, quoique secrètes.
— C'est un perfide elfcclivement, m'écriaije. Cependant je suis surpris qu’un homme d'autant de bonscns,qui paraissait avoir autant d'honneur que M. Burchell, puisse être coupable d'une telle bassesse de propos délibéré , et de s’être introduit dans une maison pour la déshonorer.
— Mon cher papa , répondit ma fille , vous êtes dans une étrange méprise. M. Burchell n’a jamais cherché à me séduire ; au contraire, il a saisi toutes les occasions de m’avertir en particulier des artifices de M. ’rornhill ,que je reconnais à présent être pire qu’il ne me le représentait. — M. Tornhill! m’écriai-je en l’interrompant, se peut-il faire? — Oui, mon cher père, reprit-elle, c’est M. Tornhill qui m’a séduite , qui a employé les deux dames, comme il Icsappelait, mais qui, dans le fait , n’étaient que deux femmes de mauvaise vie, sans éducation et sans pitié, pour m’attirer à Londres. Leurs artifices, vous vous le rappelez , auraient réussi sans la lettre dcM. Burchell, qui leur faisait les reproches qne nous nous sommes tous appliqués à noiis-inf mes : comment il a pu réussir à dé-
truire leur projet , c'est ce que j’ignore encore; mais U a toujours été le plus zélé et le plus sincère de nos amis.
— T U me surprends , ma chère , m’écriaije ; mais je vois à présent que mes premiers soupçons de la bassesse de M. Tornhill n’étaient que trop bien fondés : il peut triompher impunément ; car il est riche et nous sommes pauvres. Mais, dis-moi , mon enfant, il fallait sûrement que la tentation fût bien considérable pour te faire ainsi oublier les impressions d’une aussi bonne éducation que celle que tu as reçue , et les heureuses dispositions que tu avais à la vertu.
— En vérité , reprit-elle, mon cher père, il doit son triomphe au désir que j’ai eu de le rendre heureux plutêt que moi-même. Je savaisquela cérémonie de notre mariage, ayant été faite secrètement par un prêtre papiste, n’était nullement valable, et que je n’avais que son honneur pour sûreté. — Quoi! interrompis-je, vous êtes effectivement mariés par un prêtre qui est dans les ordres? — Oui, mon père, nous le sommes, répondit ma fille, quoique nous ayons juré l’un et l’autre de cacher son nom. — Eli bien donc! mon enfant, viens encore une fois dans mes bras, et tu y seras mille fois mieux venue qu’auparavant; car actuellement tu es sa femme , sa femme légitime aux yeux de la religion, et toutes les lois humai nés, quand elles seraient écrites sur des tables de diamant , ne peuvent affaiblir la sainteté de ce lien sacré.
— Hélas! papa, reprit-elle, vous ne savez pas toutes ses infamies. Il a déjà été marié par le même prêtre à six ou huit autres femmes qu’il a séduites et abandonnées comme moi.
— Est-ce ainsi? m’écriai-je. En ce cas, il faut faire pendre le prêtre , et il faut que tu rendes plainte demain contre lui. — Mais, mon père, répondit-elle, cela sera-t-il honnête, puisque j’ai juré le secret? — Ma chère, repr'is-jc , si tu as fait une telle promesse , je ne puis ni ne veux t’obliger d’y manquer. Quand cela même pourrait être utile an public , tu ne dois pas faire de plainte contre lui. Dans toutes les institutions humaines on permet un petit mal pour produire un plus
LE HtinSTRE
grand bien : comme en politique , on peut abandonner une province pour assurer tin royaume; en médecine, on peut couper un membre pour sauver le reste du corps ; mais, en matière de religion , la loi est écrite, et elle est inflexible, de np jamais faire mal : et cette loi, mon enfant, est juste. Car autrement , si nous faisons un petit mal pour procurer un plus grand bien, alors un mal certain se trouverait commis pour l'attente d'un avantage incertain. Et, quand même l'avantage suivrait certainement, cependant l'intervalle qu'on convient être criminel , entre la mauvaise action et le bien qu’on en attend, ' peut être celui dans lequel nous serons appelés pour rendre compte de ce que nous aurons fait, et où le livre des actions humaines peut se fermer pour nous à jamais ; mais, ma chère, je t'ai interrompue... continue.
— Le lendemain même du jour que je fus sa femme , continua-t-elle , je vis le peu de fond que j'avais à faire sursa sincérité. Cette matinée même , il me présenta à deux femmes qu'il avait séduites, ainsi que moi , mais qui viv.aient contentes dans la prostitution. Je l'aimais trop pour pouvoir souffrir tranquillement ces rivales, et je m'efforçai d'oublier l'idée de ma honte dans le tumulte des plaisirs. Dans cette vue, je me parais, je dansais, je chantais; mais je n'en étais pas plus heureuse. Les hommes qui venaient nous voir, me parlaient à tout moment du pouvoir de mes charmes , et ces discours seuls contribuaient à augmenter ma mélancolie, d'autant plus que j'avais perdu leur pouvoir. Ainsi chaque jour augmenta mes rêveries et son insolence, jusqu'àce qu'enfin le monstre eut l'infamie de m'offrir à un baronnet de sa connaissance. Ai-je besoin de vous décrire è quel point son ingratitude me déchira le coeur? Ma réponse à sa proposition fut la fureur: je demandai à m’en aller. Comme je partais, il m'offrit une bourse; mais je la lui jetai au visage avec indignation, et le quittai dans un accès de rage qui, pour quelque temps, m'ôta le sentiment de la misère de ma situation ; mais, quand je vins à regarder autour de moi, je ne me vis que comme un objet vil, abject, coupable, sans un ami dans le monde auquel je pusse recourir.
f Justement dans cet intemlle, un carrosse passant près de moi , j’y pris une place sans autre intention que de m’éloigner d'un scélérat (|uc je méprisais et que je détestais. Je suis descendue ici, où, depuis que j'y suis, mes chagrins et la dureté de cette femme ont été ma seule compagnie. Le souvenir des jours de plaisir que j'ai passés avec ma chère mère et ma soeur ne sert qu’à redouhler ma peine; leiirschagrinssont grands, mais les miens le sont encore plus, puisqu'ils naissent du crime et de la honte.
— Prends patience , m'é(!riai-je , mon enfant, et j’espère que les choses iront mieux. Repose-toi cette nuit, et demain je te ramènerai au logis, à ta mère, et au reste de la famille dont tu seras reçue avec tendresse. Ta pauvre mère, tu lui as fendu le cœur; mais elle t'aime encore , ma Gllc, et elle te pardonnera.