CHAPITRE XXII
Oa pardonne aU^ment à qoelqn'an qn'on itme«
Le lendemain matin je pris ma fille en croupe, et me mis en route pour retourner au logis. Chemin faisant, je m’efforçais de calmer par toutes sortes de raisons ses craintes et ses douleurs , et de l'armer de résolution pour soutenir la présence d’une mère offensée. Je prenais occasion de la vue d'nn beau paysage qui se présentait à nos yeux, pour lui faire remarquer combien le ciel avait été meilleur envers nous , que nous ne sommes les uns envers les autres , et que les malheurs de la façon même de la nature étaient en fort petit nombre. Je l'assurai qu’elle ne trouverait point de changement dans ma tendresse pour clic , et que , jicndant le reste de mes jours, elle pouvait compter sur mes conseils et mes instructions. Je l'armais contre la censure du monde ; je lui faisais voir que les livres étaient une compagnie douce et irréprochable pour les malheureux, et que , s'ils ne pouvaient pas nous procurer les plaisirs de la vie , ils nous apprenaient du moins à la supporter.
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Je devais mellre le clieval de louage, que je montais, à une liùlellerie sur le elieniin à environ einq milles de ma maison; et, eomme j'étais bien aise de préparer ma famille pour la réception de ma fille, je résolus de la laisser celte nuit dans l’Iiôtellerie , et de revenir le lendemain matin avec sa soeur Sophie laclierclier. Il était nuit avant que nous fussions arrives à l'Iiôtellerie; cependant, après lui avoir fait fournir une chambre décente, et lui avoir fait préparer les rafraichissemens convenables, je l'embrassai et pris le chemin de la maison. Mon coeur sentait un nouveau plaisir , à mesure que j'en a|>procliais, semblable à un oiseau que quelque bruit a fait fuir de son nid ; mes désirs devanç.ajent mes pas et voltigeaient autour de ma petite famille. Je songeais à toutes les choses tendres que j'allais dire, et je prévenais la bienvenue que j'allais recevoir. Je sentais déjà les tendres embrassemens de ma femme, et je souriais à la joie que mes petits témoigneraient de me revoir. Comme je marchais doueement, la nuit s'avançait. Les laboureurs s'étaient retirés pour prendre leur repos; on ne voyait plus de lumières dans les eliaumières; on n'entendait plus d'autre bruit que celui du coq qui chantait , ou des chiens qui aboyaient. J'approchai de ma petite retraite avec un plaisir inexprimable, et, avant que je fusse à cent pas de la maison , mon chien accourut pour me caresser.
Il éuiit alors près de minuit quand je vins frapper à ma porte: tout était calme et tranquille. Mon cœur était dilaté par la joie, quand je fus surpris de voir la maison qui était en flammes , et le feu qui sortait par toutes les ouvertures. Je jetai un cri terrible et convulsif, et je tombai sur le pavé sans seuliinent. Le bruit que je fis éveilla mon fils qui, voyant le feu , éveilla à l'instant sa mère et sa soeur. Tous coururent dehors, nus, la tète perdue par la frayeur, et leurs cris me rappelèrent à la vie; mais ce ne fut que pour me présenter de nouveaux objets de frayeur; car, pendant ce temps, les flammes avaient gagné le toit delà maison qui s’enfonçait partie |iar partie, tandis que ma famille debout , dans une agonie qui ne lui permettait pas de parler, re-
^ gardait Comme si elle se fût amusée de la
I clarté. Je tournai mes yeux tour à tour sur eux et sur la maison, et je regardai autour de moi pour voir mes petits enfans; mais ils n’y étaient p.is. i Ohlmalhciireuxquejesuis! où sont, m’écriai-je, ces petits? — Ils sont brûlés dans les flammes , répondit ma femme d’un air calme , et je mourrai avec eux. • Au même instant, j'entendis en dedans le cri des enfans que le feu venait d’éveiller. Rien n'aurait pu m’arrêter. • Uù sont , où sont mes enfans! m’écriai-je, en me jetant au travei-s des flammes et brisant la porte de la chambre où ils éUiient, où sont mes petits? — Ici , papa, ici , » crièrent-ils tons ensemble. Les flammes prenaient déjà nu lit où ils couchaient. Je les saisis tous deux dans mes bras, et je les emportai le plus promptement que je pus au travers des flammes^ A peine fus-je sorti que le plancher de la chambre s'enfonça. lA présent, m'écriai-je, serrant mes enfans dans mes bras, que le feu consume la maison, que tout ce que j'ai soit brûlé : les voici. J'ai sauve mon trésor. Voici, ma chère , voici nos trésors , et nous pourrons encore être heureux. • Nous baisâmes mille fuis nos petits; ils nous passaient leurs bras autour du cou, et semblaient partager nos transports, tandis que ma femme riait et pleurait tour à tour.
Je demeurai alors tranquille spectateur des flammes , et après quelques niomens , je commençai à sentir de la douleur à mon bras qui était grillé considérablement jusqu'à l'épaule. J'étais par là hors d'état d'aider mon fils , soit pour lâcher de sauver quelques effets, soit pour empêcher les flammes degtigner nos grains. Pendant ce temps, l'alarme se répandit chez nos voisins, qui accoururent pour nous secourir; mais tout ce qu'ils
! purent faire fut d’être comme nous tranquilles spectateurs des flammes. Mes elTels , parmi lesquels étaient des billets de banque que je conservais pour la dut de mes filles , furent entièrement consumés, à l'exception d'ttne boite et de quelques papiers qui étaient dans la cuisine , et deux ou trois autres bagatelles que mon fils sauva dans le commeiiccment. Les voisins contribuèrent autant qu'ils purent à soulager notre malheur. Us
LE MIMSTKF.
nous upporlèrcnt des habits , et nous fournirent des ustensiles de cuisine dans une petite chaumière qui était à quelque distance de notre maison; en sorte qu'au jour nous eûmes du moins une misérable retraite. Mon honnête voisin Flamborongh et ses enfans ne furent pas les moins empressés à nous fouruir ce qui nous était nécessaire, et à nous donner toutes les consolations qu’un bon cœur et une bienfaisance naturelle pouvaient leur suggérer.
Quand les erainlcs de ma famille furent un peu apaisées, la curiosité de savoir la cause de ma longue absence prit la place. Les ayant donc instruits de chaque particularité, je commençai û les préparer à la réception de notre pauvre égarée ; et quoique nous n'eussions rien que de la misère à partager avec elle, je les exhortai à l'admellre avec bienveillance à ce qui nous restait. Cette tâche aurait été plus difficile sans le malheur que nous venions d’éprouver, t|ui avait abaissé l'orgueil de ma femme , et qui avait émoussé son affliction de la fuite de sa fille par d'autres plus sensibles. N'étant pas en état d'aller moi-même chercher ma pauvre fille, parce que mon bras était devenu plus douloureux, j'envoyai mon fils et ma fille qui furent bientût de retour, soutenant la malheureuse pécheresse, qui n’osait pas regarder sa mère , que toutes mes instances ne pouvaient pas engager à se réconcilier avec sa fille ; car les femmes sont plus impitoyables pour les fautes des autres femmesque les hommes. < Mademoiselle, disait la mère , vous venez ici dans un bien pauvre endroit après tant de braverie. Ma fille Sophie et moi ne sommes pas en état d’amuser quelqu’un qui est accoutumé à ne voir que des gens de condition. Oui , mademoiselle Olivia, votre pauvre père et moi avons bien souffert à votre sujet ; Dieu veuille vous pardonner! > Pendant cet accueil, la malheureuse victime était debout , pâle et tremblante , incapable de pleurer et de répondre ; mais je ne pus voir sa détresse sans rien dire : c'est pourquoi, prenant un air de sévérité qui se faisait toujours obéir à l’instant: I Femme, dis-je à la mienne, faites une fois pour toutes attention à ce que je vous
dis. Je vous ai ramené ici une pauvre malheureuse égarée: sou retour à son devoir demande le retour de notre tendresse pour elle. Voilà les malheurs réels de la vie qui fondent sur nous, ne les augmentons point par des divisions de famille. Si nous vivons ensemble en bonne intelligence, nous pourrons encore trouver le contentement, parce que nous sommes assez entre nous pour fermer noti-c porte aux censeurs, et pour nous soutenir l'un l'autre. Le ciel promet le pardon à ceuxqui se repentent; imitons son exemple. Les anges se réjouissent plus pour un pécheur qui se repent, que pour un grand nombre de justes qui ne sont jamais sortis du sentier de la justice; et cela est raisonnable; car le seul effort par lequel nous nous arrêtons court dans la descente glissante qui conduit à la perdition, est en soi un acte qui exige qu’on déploie plus de force , qu’une marche tranquille dans un chemin égal et uni. >