‹ Œuvres completes de SterneChapitre 50 sur 507 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

L< Mrmon eonluiae.

c Avec la crainte de Dieu devant nous, c avec de la droiture et de la probité dans

< tout ce que nous faisons ensemble , on ac-

< complit à la fois les devoirs de la religion c et de la morale. C'est qu'ils sont insépat râbles , et qu'on ne peut les diviser sans

« les détruire réciproquement. J'avoue cet pendant qu'on essaie souvent de les sépa- « rer dans la pratique.

f Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien < n'est si ordinaire que de voir des hommes « qui n'ont aucun sentiment de religion , et « l'avouer sans rougir, s'offenser vivement t qu'on doute de leur caractère moral , ou I qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont scruf puleusementjustes dans tout ce qu’ils font.

« Quoiqu’il y ait quelque apparence que e la chose est ainsi, quoique je ne soupçonne • qu’à regret une vertu aussi aimable que I celle de la droiture morale, cependant,

I dès que j'approfondis et que j'examine les «raisons de cette vertu apparente, j'en « trouve bien peu pour enviera un tel homme « riionnenr de son motif.

« Qu’il déclame sur ce sujet avec autant « d'emphase qu’il voudra ; qu'il s’enflamme « de tout le feu de nos philosophes; ce phos- « phore brillant ne me séduit pas. 11 n’a «toujours qu'une vertu apparente, sans « solidité , ou qui n'a du moins pour foude- « ment que sou intérêt, son orgueil , sa va- « nité , son aisance , ou quelque autre pas- « sion passagère , dont la mobilité ne doit « certainement pas nous inspirer de la con- « fiance en lui, dans les choses importantes.

« Je connais le banquier qui fait mes « affaires. Je tombe malade , et j’envoie « chercher le médecin » • — Le méde-

cin? le médecin? s'écria le docteur Slop, en se réveillant en sursaut. Point de médecin, s’il vous plaît; on n’en a pas besoin. Au diable les médecins pour accoucher une femme!...

« Je sais qu'ils n'ont guère de religion , ni « l'un ni l'autre. Il n’y a point de jour que « je ne les entende en faire l'objet de leurs « railleries, que je ne les envoie traiter tous « les dogmes avec la dernière indignité. Ou « ne peut douter que ce ne soit des monstres « d'impiété. Eh bien! cependant je confie « ma fortune à l'un , et je livre ma vie à « l'autre.

« Quelle est donc la raison de cette con- « fiance? Elle est bien faible, sans doute: « elle ne consiste que dans l'idée que Tuii • ou l'autre ne voudra pas s'en prévaloir

TRISTRAM SHANbY.

f pour me faire du tort. Je considère que I € la probité leur est nécessaire pour assurer 1 leur état et leurs succès dans ce monde :

« en un mot, je me persuade qu'ils ne peu- € vent pas me nuire sans se nuire encore plus « à eux-mêmes.

« Mais je suppose que leur intérêt fût de « me faire tort; que l'un, sans altérer sa « réputation , pùt s'emparer de mon bien ;

« que l'autre, sans avilir son état, me pré- « cipitàt dans le tombeau , i>our jouir plus t promptement de quelque avantage que je I lui aurais fait... ÿuels motifs ai-je alors c de me fier à eux? l.a religion?.... c’est le € plus fort : mais ils n'en ont point ! L'iuté- € rêt, qui est le motif le plus fort après la t religion? mais il est contre moi!

< Qu’ai-je donc à mettre dans le bassin opt posé , pour contre-balancer cette tenta- « lion?... Hélas! rien, rien qui ne soit plus t léger que ces globules d’air qui se forment t sur l’eau quand celle du ciel tombe. Il c faut nécessairement que je reste à la merci « de l'honneur ou de quelque autre principe . qu'enfante le caprice. Quelle sûreté pour

< des choses aussi précieuses que ma vie et f ma propriété !

t On ne pont donc pas compter sur les « vertus morales sans religion. Ce sont des t êtres fantastiques qui se dissipent d un

• moment à l'autre, ou qui changent si « souvent de forme qu'on ne les reconnaît

< plus.

< Mais on ne |>eut pas compter non plus

< sur la religion sans vertus morales. J'ai

< dit quelles étaient inséparables, qu'elles

• s’appuyaient mutuellement. Est-il rare ,

• cependant , de voir un homme , qui n’a « presque point de vertus morales , inspirer

• la plus haute opinion de son caractère rc-

• ligieux?

I scélérat ! il est avare , colère , vin-

• dicatif , inexorable , implacable... Il man-

< que de droiture dans toutes scs actions; « mais il parle tout haut contre l'incrédulité . du siècle ; il affecte le zèle le plus ardeut . pour certains points de religion : on le

• voit deux fois par jour prier avec ferveur « au pied des autels; il fréquente les sacre-

• mens; il s’amuse avec certniues parties

f instrumentales de la religion, et se croit

• un homme religieux , qui s’est acquitté

• avec exactitude de tous ses devoirs envers

• Dieu. Il ne lui manque plus qu’un vice :

• il l’a. Séduit par la force de cette illusion,

• il méprise avec un orgueil spirituel tous I ceux qui n’affectenl point la même piété ,

I et qui ont pourtant plus d'honneur et plus

< de droiture que lui.

f C’est encore là un des maux funestes

< (]u’ éclaire le soleil.

< Que de crimes ce zèle mal entendu de

< la religion sans morale a causés dans le « monde! Que de scènes de cruauté, de

< meurtre , de rapine , d’effusion de' sang il I a produites!

« Dans combien de pays! » Trim ba-

lançait ici sa main droite avec de grands mouvemens en avant et en arrière, et continua jusqu’à la fin du passage....

• Dans combien de jays ce zèle furieux

• n’a-t-il pas porté le feu , le s:ing et la dé-

< solation, sans respecter ni l’àge, ni le mé-

< rite , ni le sexe , ni les rangs ! 11 semble

< que ce faux zèle donnât à ceux qui s’en

< prétendaient inspirés, l’horrible privilège

• de SC livrer à toutes sortes d’injustices,

I d’infamies et d’atrocités. La compassion

< était bannie de leurs cœurs. Plus dui-s que

• tes rochers , ils étaient sourds aux cris

< des malheureux qui tombaient sous leurs f coups ; ils ne faisaient pas une action que

< CO ne fût pour avilir ou déshonorer l’hu- I roanité. >

— Ouf!... dit Trim , qui avait lu de suite sans respirer : je me suis trouvé dans bien des combats; mais je n’en ai point vu comme celui-ci. Je n’aurais pas lâché la détente de mon fusil dans une pareille rencontre , pour le grade même d’officier-général.

— Parbleu ! dit le docteur Slop, voilà, voilà une belle réllexion ! Savez-vous seulement ce que vous venez de lire?

— Je s:iis, répondit vivementTrim, que je n’ai jamais refuse quartier à ceux qui me l'ont demandé, et que j'aurais plutût perdu la vie, que de mettre mon fusil en joue sur des femmes ou sur des enfans.

— Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà une couronne pour toi, afin que tu boives ce

TtUSTRAM

5oir avec 01)adiali, à qui j’en donnerai une autre. — Monsieur , je vous rends pràce, dit Trim; mais j'aimerais mieux que ees pauvres femmes les eussent. — Tu es un brave et bon garçon, Trim, reprit mon oncle. Et mon père remua la tète en signe d’approbation, comme s’il eût voulu dire : cela est vrai.

Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture; il me semble que tu as bientôt achevé.

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