CHAPITRE LVI
Il btttl y veiller.
Laissons tomber le rideau sur celte scène. Ce ne sera pas pour long-temps ; mais cela est indispensable. Il faut absolument que je fasse souvenir le lecteur d’une chose, et que je lui en apprenne une autre.
Celle que je veux lui apprendre vient pourtant un peu hors d’œuvre. Il aurait peut-être fallu que je la lui eusse apprise cinquante pages plus haut. J’y pensais bien dès ce moment; mais je prévoyais aussi qu’elle irait mieux ici que là. Me suis-je trompé? J’en serais fâché ; ce serait un défaut dans mon livre qu’on ne manquerait pas de me reprocher. Mais comme il n’y aura que celui-là , je m’en console.
Dès que j’aurai Oni arec ces deux choses, les poulies tourneront et relèveront le rideau. Mon père, le docteur Slop et mon oncle Tobie reprendront leur conversation. Si elle est interrompue , ce ne sera pas ma faute.
Mon père, et c’est là ce que je veux rappeler au souvenir du lecteur, avait, comme on l’a vu , des notions tout à fait particulières sur l’inOuence des noms de baptême. On a également vu sans doute qu’il n’en avait pas de moins singulières sur cet autre point qui précède. Oui, on a dû voir cela ; j’en ai assez dit pour le faire comprendre. Mais enGn, si l’on avait pu deviner, dans les cinquante milliards d’opiuions originales de mon père, celle dont je veux parler ici , je veux bien expliquer cette énigme, si c’en est une. C’est que mon père n’avait pas des idées moins extraordinaires sur tous les étages de la vie de l’homme , depuis l’instant de sa
TRISTRAM SHA>DÏ.
conception jusqo’à sa seconde enfance , que sur les autres époques de sa vie.
M. Shandy, mon père, voyait , monsieur, les choses tout autrement que ne les voyait le vulgaire. C’est un privilège particulier qu’il tenait de la nature. Les opinions des autres n’étaient, selon lui , que l’effet d’une routine de penser et de réfléchir qui ne lui convenait point. Non , point. C’était un rechercheur rafflné qui ne se laissait point séduire par les notions les plus communément reçues. Il les traitait même assez mal : il prétendait que c’était presque autant d’impostures. On l’enteodait souvent dire que le point scientifique qui conduisait é la connaissance exacte des choses, devait être presque invisible , et que sans cela les minuties de la philosophie , qui devaient toujours emporter la balance , n’auraient presque aucun poids. La connaissance , disait-il, est comme la matière qui est divisible à l’infini. Un grain , une dragme fait tout aussi bien partie de la matière que le poids de tout le globe terrestre. En un mot , une erreur est toujours une erreur : il n’importe où elle se trouve; que ce soit dans une fraction on dans un quintal , elle est également fatale à la vérité. La vérité est aussi lésée par l'erreur où l’on est sur l'aile d’un papillon, que par celle que l’on fait en raisonnant sur le disque du soleil , de la lune et de toutes les étoiles.
Il se plaignait que les affaires de ce inonde allaient de mal en pis , précisément parce qu’on négligeait de faire cette considération, et qu’on négligeait encore plus d’en faire l’application aux affaires civiles et aux vérités spéculatives. En voilà le funeste effet , s'écriait-il ; c’est que l’arche politique cède au poids des affaires; et l'on ne peut se dissimuler que notre constitution, qui est si excellente à l'égard de l’Église et de l’Etat , ne soit sapée par les fondements, et ne menace ruine.
Vous vous écriez , disait-il , que le peuple anglais est un peuple ruiné, perdu! Pourquoi cela? s’écriait-il à son tour, en faisant usage du syllogisme de Zénon et de Chrysippe, sans savoir qu'il était d’eux. Par quelle raison sommes-nous un peuple ruiné? parce
que nous sommes corrompus. Pourquoi, monsieur, êtes-vous corronqius ? parce que noussommes iiidigens. C’est notre indigence et non notre volonté qui nous perd. Mais pourquoi, ajoutait-il, êtes-vous indigens? C’est parce que vous négligez, réponduit-il , la culture de votre sol. Nos billets de banque, monsieur, nos guinées, nos schcilings même savent bien se conserver eux-ménies.
Il en est ainsi , disait-il , de toutes les sciences ; on n’en altère point les points essentiels établis; les lois de la nature se défendent et se garantissent d’elles-mémcs... Mais l’erreur I... ajoutait-il en fiiantma mère ; l’erreur!... si monsieur... elle se glisse dans les plus petits trous , dans les plus petites crevasses que la nature néglige de garder.
Et c’est là , madame , ce que je voulais vous rappeler de la façon de penser de mon père. J’ai réservé pour cet endroit-ci rc que je voulais vous apprendre , et le voici ; lisez.
Il n’y avait point de bonnes raisons, comme on sait , qne mon père n’eût employées pour résoudre ma mère é se servir du ministère du docteur Slop. Il voulait absolument qu’elle le préférât à celui de la sage-femme ; mais il n’avait pu rien gagner sur elle. Il lui avait parlé en philosophe, en chrétien, etc.... Elle avait toujours résisté; tout avait été inutile. Enfin , pour dernière ressource, il s’était servi d’une raison singulière , qu’il croyait infaillible, pour la déterminer à écouter favorablement sa proposition. Cependant, tout infaillible qu’elle était, elle ne lui réussit pas. Il ne put jamais |>arvenir â en faire concevoir la force à ma mère....
Que je suis malheureux ! s'écriait-il, une après-midi qu’il venait de raisonner avec elle une heure et demie entière, et le tout en vain ; que je suis malheureux ! Oui , disait-il en mordant scs lèvres , c'est un fléau terrible pour tout homme qui se pique de faire des raisonnements persuasifs, que d’a-