CHAPITRE LVIII
Il Mil enfin oli elle e»i.
c’est ainsi que mon pire déplorait la fatalité de son destin. Ce qu’il y avait de plus fécheux pour lui dans l’aventure, c’est que son amour-propre en souffrait. L’argiiiiient dont il s’était servi avait plus de force dans son opinion que tous lesarjjuments du monde mis en bloc. Et ne point réussir dans une pareille circonstance, c'était recevoir une humiliation intolérable.
Son raisonnement était appuyé sur la force de deux axiomes qui lui paraissaient des arcs-boutants à toute épreuve, et que voici : Selon lui , un homme était infiniment plus riche avec une once de son esprit personnel, qu’avec vingt milliers pesant de l’esprit d’autrui. C’était lâ le premier axiome.
Le second était que l’esprit de chaque homme provenait de son éme propre, et non de celle d’autrui. Cet axiome avait sa source dans le premier.
Toutes les émes, disait mon père, sont égales : c’est l'état de la nature. Je sais cependant qu’il y a très-fréquemment une grande différence entre les esprits. Les uns sont légers, frivoles , agréables ; les autres sont lourds, réfléchis, maussades. Ceux-ci sont d’une pénétration vive ; ceux-là ne conçoivent rien. Mais cela ne vient point de ce que la substance pesante des uns soit supérieure .à celle des autres... Non, non, ajoutait-il; il faut chercher la cause de cette différence dans l’organisation plus ou moins heureuse de la partie ilu corps on réside l’énie.
Mon père, entiché de ce système, s’était donc appliqué avec beaucoup d’ardeur à chercher l’endroit où l’énio avait Gxé son séjour.
Où était-ce? Ce qu’il apprit sur ce point, lui 6t d’abord recoiinattre que ce n’était pas dans le lieu où Descartes l’avait mise. Ce grand philosophe s’imaginait qu’elle régnait sur la .sommité de la glande supérieure du cerveau ; il disait même que la nature y avait placé , exprès pour l’éiiie, un coussin de la grosseur d’un pois. C’est l.à qu’almutissent presque tous nos nerfs ; et la conjecture de Descartes n’était pas mauvaise. Elle avait frappé mon père, et il serait peut-être tombé dans cette erreur , sans mon oncle Tobie qui le retint au bord du précipice... Votre oncle Tobie?... oui, lui-même. Ce fut, à la vérité, sans le vouloir et même sans y songer. Mais il n’y a que les sots qui ne profitent pas des choses qu’ils peuvent entendre. lin homme d’esprit ne perd rien, n’oublie rien , et s’en sert dans l’occasion. C’est ce que 6t mon père. Mon oncle Tobie, en lui racontant ses exploits militaires, mêlait souvent l’histoire des autres avec la sienne... En lui parlant de la bataille de Lauden , il lui parla de l’aventure d’un ofGcier wallon , qui eut le cerveau à moitié emporté par une balle de mousquet... Celte circonstance n’aurait pas détruit le système de Descartes... Mais il y en avait un autre qui le ruina entièrement. C’est que le chirurgien français qui fut chargé de la guérison du malade , lui emporta le reste de cette partie précieuse d'un coup de bistouri. Il en revint aussitôt en bonne santé, et reprit son service comme s’il avait encore eu sou cerveau complet.
Qu’est-ce que la mort? disait mon père. C’est la séparation do l’àmo du corps , et pas autre chose. Oh I s’il est vrai qu'on peut agir et faire ses affaires sans cervelle, ce n’est donc pas là l’endroit où réside l’àme.
La conséquence était sans réplique , et mon père ne songea plus à penser comme Descaries.
Borry, fameux médecin milanais, et qui, par parenthèse, était peut-être encore plus poltron qu’il n’était habile, avait assuré à
THISTHAM SUAM>Y.
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Bartliolin , dans une de ses Utires , qu’il avail découvert un fluide léger, subtil , odoriférant , dans les cellules qui sont au derrière de la sommité du cerveau ; et il prétendait que c’était li le siège de l'éme raisonnable... Ueniarquez, je vous prie, cette épithète. Ce n’est pas sans raison que je l’ajoute. On est si éclairé depuis quelques siècles, qu’on a trouvé que tout bomuie vivant a deux éroes. Le célèbre Métheglingius appelle l’une animas et l'autre anima. Mon père savait , à une virgule près, tout ce que Borry avait écrit lé-dessus; mais il n'avait jamais pu goûter son opinion , la seule idée le choquait, le rebutait. • Comment est-il possible, disait-il, d'imaginer qu’un être aussi noble , aussi sublime , aussi intellectuel que l’anima ou même l’animas, ait pu choisir pour son domicile d'été et d’hiver une eau trouble ? Supposons mémo qu’elle soit claire, limpide. Croira-t-on davantage que l'Ëtre tout-puissant l'ait ainsi condamné à y nager sans cesse?... • Mon père rejetait loin de lui cette doctrine. Elle lui paraissait folle, absurde, béte, imaginaire, etc... Personne ne savait mieux entasser que lui les synonymes de mépris, quand l’occasion s'en présentait.
L’opinion qui lui paraissait la plus probable, la moins susceptible de critique et d’objections, c'est que l’àme résidait auprès de la moelle allongée, medulla oblongata. Les anatomistes hollandais sont généralement d’opinion que tous les petits nerfs de nos organes y prennent naissance. Cela fortifiait mon père dans celte idée.
Mais jusque-lé, il n’y avaitrien de singulier dans son opinion. Il n’était sur ce point que d'accord avec tous les meilleurs philosophes de tous les siècles et de tous les pays ; et ce n'est pas faire un grand effort que d'ètre du sentiment des autres. Combien de gens croient avoir le leur , et qui n’ont que celui d'autrui I