‹ Œuvres completes de SterneChapitre 62 sur 507 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Le docteur Slop n'y e»i plui.

• Je voudrais, docteur Slop, dit mon oncle Tobie , avec un peu plus de chaleur et de vivacité qu'il n’en rocllait ordinairement dans scs souhaits, je voudrais que vous eussiez vu

quelles armées prodigieuses nous avions en Flandre... >

Mon oncle Tobie était bien éloigné de faire de la peine au docteur Slop ; mais ce souhait fit sur lui la plus terrible impression... Oui, monsieur, le docteur en fut déconcerté. Cela seul jeta ses idées dans le désordre ; elles se dispersèrent de tous cûtés. Il ne put jamais les rallier.

En toutes disputes , soit qu’elles soient sur l'honneur, sur l'intérêt, sur l'amour, surl'aiiiilié, ou sur la haine; soit aussi qu’elles s'élèvent entre hommes ou femmes, il n’importe. Je n’en fais aucune différence ; rien n’est si dangereux, madame, que défaire partirainsi de côté un souhait inattendu sur quelqu’un des athlètes. Il n’en faut pas davantage pour rnAnaounf/r. Remarquez pourtant que je ne parle pas ici de toutes les espèces d’hommes, et de toutes les espèces de femmes. Il y en a dont l'humeur tenace , en pareil cas , ne cède qu'à des arguments immersifs, ce sont, des dogues qui se chamaillent ; il leur faut , tout au moins , f épreuve de l'eau. Mais on n’avait pas besoin , dans ces sortes de circonstances, de faire intervenir les élémcns vis-à-vis de mon père , du docteur Slop , do mon oncle Tobie. Mon oncle Tobie , le docteur Slop et mon père étaient d’un autre acabit. Leurs perceptions plus fines , leurs sens plus délicats... enfin , vous voyez clairement qu’il faut des choses moins fortes pour étourdir certaines gens. Un simple souhait suffit en pareille occasion ; et je ne connais qu’un moyen d'en détourner l'inllucnce. C'est de se lever aussitôt, et de souhaiter au rouAoiteur quelque chose en retour, qui soit à peu près de la même valeur, et qui fasse équilibre. On reste alors à l'unisson. C'est même le moins qui en puisse arriver; on peut quelquefois gagner l’avantage de l'attaque.

J'éclaircirai tout cela dans mon chapitre des souhaits.

Mais le docteur Slop n'entendait rien àja nature de sa défense. Éperdu, confondu, stupéfait, Qarpocrate en personne lui eût mis le doigt sur la bouche , qu'il n'aurait pas gardé un plus profond silence. Il y avait déjà quatre minutes et demie qu'il n’avait parlé. La cinquième eût clé fatale... mon [nre vit le daii-

TBISTRAM SUANÜV.

ger. Jamais conversalion n'avait été plus intéressante. Il ne s'agissait rien moins que de savoir si l’enfant de ses prières et de ses efforts naîtrait avec une tête ou sans tête. Il attendait que le docteur Slop, en faveur de qui était le souhait de mon oncle Tobie, pro- Gtât du dernier moment qui lui restait pour user deson droit de représailles, et de le payer par un autre. Mais quand il vit sa confusion, et qu'il s’aperçut qu'il continuait de regarder avec celte perpleiité vague qui annonce l'embarras , l'étonnement et la surprise de l'âme, et que ses yeux se Axaient tantôt sur mon oncle Tobie , tautôt sur lui-méme ; qu'ils s'élevaient, s'abaissaient; qu'ils erraient le long de la corniche du la boiserie , et parcouraient de l’est à l'ouest , et du nord au midi , tous les points opposés du compas... EnGn, quand mon père vil qu'il commençait â compter les vieux clous dorés ou dédorés qui étaient sur les bras de son fauteuil, mon père jugea qu’il n'y avait pas un moment à perdre, et il reprit lui-méme le discours.

Page 1